Vendredi 19 octobre 2018

Un patrimoine en pleine expansion

Le Journal des Arts

Le 24 avril 2013 - 1267 mots

Longtemps concentrée sur la cathédrale et ses abords, la politique patrimoniale de la capitale alsacienne regarde maintenant vers son histoire allemande.

Strasbourg s’apprête à fêter en 2015 le millénaire de la construction de sa cathédrale, joyau gothique dominant la Grande-Île de ses 142 mètres de hauteur, « prodige du gigantesque et du délicat » selon Victor Hugo, venu la visiter entre 1838 et 1840. La cathédrale et les maisons à colombages du quartier de la Petite-France drainent chaque année près de 4 millions de visiteurs, de quoi être tenté de faire du quartier une grande attraction touristique à ciel ouvert. Une manne financière bienvenue, au prix cependant, d’un engorgement humain, économique et urbanistique. Le centre historique dispose de plusieurs niveaux de protection de son patrimoine depuis les années 1970, fait assez rare pour être souligné.
En 1988, l’inscription du cœur historique de Strasbourg au patrimoine mondial de l’humanité a placé 90 hectares et 135 monuments historiques remarquables sous la protection de l’Unesco grâce à trois critères : la réalisation artistique unique de la cathédrale, l’influence de la cathédrale en tant que modèle de l’art gothique, et la Grande-Île comme ensemble urbain exceptionnel. Dès 1985, un secteur sauvegardé est délimité ; il prend en compte le sud de l’Île et fournit tous les outils réglementaires pour la protection du bâti ancien au sein d’un plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV), ainsi que des avantages fiscaux qui aident à la rénovation d’un secteur où des îlots insalubres subsistaient encore. Pourtant, un des effets pervers de ce PSMV a été de couper l’île en deux : tandis que le sud était l’objet de toutes les attentions, la partie nord, avec ses immeubles du XIXe, les transformations opérées au XIXe et la « grande percée » de 1910, a été laissée relativement dans l’ombre, bien que couverte par l’inscription « Unesco ». Dans le reste de l’agglomération, la protection patrimoniale est assurée par le périmètre entourant des monuments historiques classés. Avec environ 230 édifices inscrits ou classés à Strasbourg, l’architecte des Bâtiments de France a fort à faire dans la capitale alsacienne.

En voie de labellisation

Aujourd’hui, la ville, dont l’image a longtemps été repliée sur ce patrimoine précieux, redécouvre son histoire et se réapproprie des quartiers mal-aimés. Depuis 2010, plusieurs projets ont été engagés pour la transmission et la gestion de ce patrimoine. Forte de sa renommée, la Ville s’était de fait reposée sur ses acquis, laissant vivoter un label « Ville d’art » jusqu’à sa disparition en 2005. Depuis plusieurs années, l’Unesco demandait un plan de gestion détaillé : inscrite de longue date, la municipalité n’avait pas eu à rendre un dossier aussi important qu’aujourd’hui. « L’élaboration du plan de gestion a enclenché un certain nombre de réflexions sur la raison d’être de notre inscription au patrimoine mondial », note Dominique Cassaz, responsable de la mission patrimoine à la direction de la culture de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg. Cette mission, créée en 2011, porte les trois grands projets patrimoniaux de la municipalité : l’extension du périmètre Unesco à la Neustadt, le quartier allemand construit entre 1880 et 1950 au nord de l’Île, l’extension du PSMV et la candidature de Strasbourg au label « Ville et Pays d’art et d’histoire » (VPAH). « Des chantiers lourds et complexes », selon Dominique Cassaz, qui gère une équipe plus que modeste composée de trois personnes. « Il s’agit d’infléchir la polarité qui existe autour de la Grande-Île et de la cathédrale et de permettre aux Strasbourgeois de s’approprier leur patrimoine dans tous les quartiers », explique Édith Lauton, chargée de la labellisation VPAH. Ce label, à destination des habitants de la ville, est en cours de finalisation, la candidature strasbourgeoise devant être présentée au ministère de la Culture à l’été 2013. Pour le moment, le
« centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine », dont la création est obligatoire dans les cinq ans après l’obtention du label, n’en est qu’au stade de la préfiguration.

Lenteur des procédures
La Neustadt est au cœur des préoccupations actuelles. Ce quartier, héritage de la période de l’annexion allemande, a triplé la surface de la ville au début du siècle, la dotant d’une bibliothèque, d’un opéra, d’une université, d’un palais impérial – le palais du Rhin –, mais a longtemps été dédaigné par ses habitants. « La découverte de la ville allemande est relativement récente : les habitants ont cessé de considérer cette période, d’un point de vue architectural et urbanistique, comme indigne », précise Simon Piéchaud, conservateur régional des monuments historiques à la direction régionale des Affaires culturelles (Drac) Alsace. Il a fallu attendre les années 1990 pour voir le classement du palais de justice, du palais universitaire et du palais du Rhin, fleurons de l’architecture historiciste de la fin du XIXe siècle. Les Bains municipaux, construits entre 1904 et 1911 par un architecte allemand, ont été inscrits en 2000 et sont en cours de classement. L’inventaire de la Neustadt, commencé en 2010, devrait prendre encore quatre ans tandis que l’extension du PSMV, actée en 2011, devrait être effective à l’horizon 2018. Le projet d’extension de la Grande-Île à la Neustadt sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco devrait être soumis à l’État en 2014 : comme il ne s’agit que d’une expansion d’un périmètre déjà inscrit, la procédure ne sera pas prise en compte dans les deux dossiers proposés annuellement par la France. L’Unesco ne devrait rendre son verdict qu’en 2016.
D’ici là, d’autres projets attendent la municipalité : si la ville ne dispose pas de véritables friches industrielles comme tant d’autres agglomérations françaises, les services de la Drac et la municipalité veillent à la reconversion et à la préservation de ce patrimoine. La brasserie Schutzenberger, alors en liquidation judiciaire, a ainsi été inscrite sur la Liste supplémentaire en 2007, une procédure contre laquelle l’entreprise s’est battue, en vain. « Tant qu’une entreprise utilise le bâtiment dans la fonction pour lequel il a été conçu, il n’y a pas de raison particulière à le valoriser. Ici l’activité brassicole fermait, il fallait le sauvegarder en vue d’une reconversion », explique Simon Piéchaud. Du côté de la mission patrimoine, la médiation ne fait que commencer pour sensibiliser les habitants : le PSMV protégera non seulement les extérieurs, mais aussi les intérieurs des bâtiments du nouveau périmètre. Plaquettes éducatives, ateliers et réunions d’information sont déjà enclenchés.

La cathédrale et la spécificité de l’Œuvre Notre-Dame

Depuis le XIIIe siècle, l’Œuvre Notre-Dame (OND) a la charge de la restauration et de l’entretien de la cathédrale de Strasbourg. L’édifice présente une organisation unique en France. Aujourd’hui, trois interlocuteurs y travaillent : l’État, propriétaire, la Fabrique ou l’archevêché, affectataire cultuel, et l’Œuvre Notre-Dame, service intégré aujourd’hui à la municipalité. Depuis 1999, une convention signée entre la Ville et l’État a permis que l’architecte en chef des Monuments historiques soit proposé à la Ville comme responsable de l’Œuvre Notre-Dame, pour unifier la maîtrise d’œuvre sur le chantier de la cathédrale. « Il y a une spécificité de fonctionnement de la cathédrale dont on doit assurer l’efficacité », souligne Simon Piéchaud.

Depuis quelques années, l’Œuvre a effectué le travail d’une entreprise traditionnel de restauration, validant moyens et délais. Des réunions mensuelles tripartites sont organisées pour définir la répartition des travaux entre OND et entreprises concurrentielles. 31 personnes travaillent à l’OND, dont 11 tailleurs de pierre, avec un budget de fonctionnement de 3,2 millions d’euros issu de la gestion de son patrimoine immobilier, complété par une subvention de la Ville. « La multiplicité d’acteurs au quotidien fait que le bâtiment est particulièrement bien surveillé », note Simon Piéchaud.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°390 du 26 avril 2013, avec le titre suivant : Un patrimoine en pleine expansion

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