Lundi 17 décembre 2018

Soleil (d’) intérieur

Cet obscur objet du design

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 8 juin 2001 - 514 mots

Quand certains, à l’approche de l’été, sortent les parasols, d’autres, bizarrement, les rentrent : c’est le cas des frères Bouroullec, Ronan et Erwan, jeunes designers – respectivement trente et vingt-cinq ans – qui, pas peu fiers de briser l’image de l’icône estivale des plages et terrasses de café, viennent d’inventer le « parasol d’intérieur ».

Ce “parasol d’intérieur”, sorte de lampadaire géant de 2 m x 2 m d’envergure, en résine et fibres de verre, est entièrement démontable. Son système d’éclairage, au néon, est directement inspiré de celui des cabines d’avion dans lesquelles la lumière, diffractée, se diffuse par une mince gorge périphérique. Sous son large dôme, on a la douce impression d’être soudain dans un autre monde. “La lumière offre des possibilités importantes pour créer un nouvel espace dans un lieu existant, explique Ronan Bouroullec. Regardez au cinéma, lorsque sont filmées les parties de poker, l’ambiance incroyable générée par le simple halo d’une lampe.” Leur lampadaire-parasol est assurément la plus emblématique des pièces que les deux designers présentent à la galerie Kréo, à Paris, sur le thème de la subdivision de l’espace intérieur. Les propositions ici montrées, baptisées “micro-architectures domestiques”, sont légères et mobiles : ainsi, cette structure fluide mi-cabane, mi-paravent, faite de bandes de laine et de mousse tressées, ou encore, ces drôles de vases en forme de télévision ou d’ampoule surdimensionnée...

Designers surdoués – leurs meubles et objets sont édités par les plus grands (Cappellini, Boffi, Vitra, Rosenthal, Magis, Habitat...) – œuvrant en tandem depuis 1999, Ronan et Erwan Bouroullec ont fait de la simplicité une spécialité. On pense à cette banquette fluette pour Domeau & Pérès qui rappelle celle des 2 CV et à la carafe en céramique Torique (Vallauris), qui ressemble à une bouteille munie d’un bec verseur. Leur crédo : affiner, épurer, aller à l’essentiel (eux disent “gommer”), afin d’offrir des objets “à tiroirs” qui laissent libre cours à l’imagination de l’utilisateur, voire qui font appel à ses autres sens. Ils l’ont déjà expérimenté, l’an passé, en aménageant la boutique A-POC d’Issey Miyake, à Paris, avec un subtil choix de matériaux. D’un côté, le showroom en Corian, très blanc, presque froid, pour faire la part belle au vêtement. De l’autre, les cabines d’essayage, enclaves protégées, isolées derrière des bandes de laine et de mousse qui amortissent les sons et apportent de la chaleur. Ce “chaud-froid” propulse soudain le design du visuel vers le sensuel. Et qui dit sensation, dit peau. Pas étonnant donc que les Bouroullec poussent plus en avant aujourd’hui leurs recherches sur les matériaux, sur le traitement des surfaces, lorgnant notamment vers l’industrie automobile. “Prenez une voiture, observe Ronan. Qu’il y ait des parties en plastique ou en métal, au final, après peinture, on ne parlera qu’en termes de lumière, de reflet, de brillance, et plus du tout de matériau.” Les Bouroullec sont prêts désormais à “gommer” la matière, et mettre nos sens en émoi.

- Exposition Ronan & Erwan Bouroullec, jusqu’au 28 juillet, galerie Kréo 2, 1 rue Zadkine, 75013 Paris, du mardi au vendredi de 14h à 19h, le samedi de 11h à 19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°129 du 8 juin 2001, avec le titre suivant : Soleil (d’) intérieur

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