Rhabiller Shakespeare

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 1 juillet 2014 - 797 mots

Le Centre national des costumes de scène célèbre la naissance du dramaturge à travers l’exposition des costumes de ses pièces, issus de mises en scène soucieuses de restituer l’esprit de l’époque.

Immerger le visiteur dans l’univers shakespearien au travers des vêtements qu’ont portés sur les planches les interprètes du Roi Lear, de Macbeth ou des Joyeuses Commères de Windsor : telle est l’ambition du Centre national des costumes de scène et de la scénographie (CNCS), à Moulins (Allier). Cette exposition anniversaire (on fête cette année les 450 ans de la naissance de Shakespeare) débute sous un plafond dessinant les nuages de l’Angleterre. Dans la première salle, un petit théâtre de bois évoque l’arrondi du Globe, théâtre londonien à ciel ouvert détruit par un incendie en 1613 et où Shakespeare créa ses pièces, un dispositif reconstruit à l’identique en 1996. Sur la scène, trois mannequins revêtent des costumes façonnés dans des matières utilisées au XVIIe siècle. Ces pourpoints en taffetas de soie, culottes en satin et fraises en lin ont été réalisés en 2012 par Jenny Tiramani (1), pour une des nombreuses « original practices » du Globe, mises en scène cherchant à ressusciter les spectacles de la période élisabéthaine. L’impressionnante robe de la reine – provenant d’une adaptation de Richard III signée Tim Carroll – a d’ailleurs été fabriquée sur mesure pour un homme, selon les pratiques de l’époque qui excluaient les femmes de la distribution.

À ces habits d’outre-Manche succède une enfilade de salles consacrée aux costumes français de la fin du XIXe à nos jours. Délaissant les costumes au rendu purement contemporain qui ont habillé les personnages shakespeariens, l’exposition rassemble des étoffes parcourues de références médiévales et Renaissance. Aucun de ces vêtements ne prétend cependant à une véracité historique. Selon le costumier Patrice Cauchetier, qui s’exprime dans le catalogue, la poésie dramatique de Shakespeare offre au public français ordinaire – bien plus qu’un Molière très marqué par l’esthétique Grand Siècle – la possibilité de « voyager dans un imaginaire historique ».

Pour Tout est bien qui finit bien, Cauchetier a réalisé en 1996 un manteau bleu roi tapissé de fleur de lys, hommage à un Moyen Âge de conte, et une robe en mousseline aux fleurs délicates toute botticellienne. Les somptueux costumes de Roméo et Juliette, réalisés pour Jean Cocteau en 1924, reprennent quant à eux les silhouettes des vêtements Renaissance, mais en les géométrisant à l’excès et en les recouvrant de peinture phosphorescente destinée à luire dans la nuit de Vérone. La priorité reste l’expressivité. Pour Richard II (1982), l’équipe de la metteuse en scène Ariane Mnouchkine a affublé les comédiens de collerettes tout élisabéthaines… et de jupes japonisantes invitant à glisser, tournoyer, s’agiter comme dans les pièces de sang et de fureur du kabuki.
Le parcours, organisé autour de grands axes traversant l’univers shakespeariens (la tragédie, la comédie, l’amour, la féerie…), s’inscrit dans une scénographie fondée sur des ambiances. Souvent inventive, parfois banale, celle-ci n’est pas exempte de ratés. Dans la dernière salle, le visiteur est invité à suivre les moments clés de la vengeance de Hamlet au travers de huit enregistrements documentaires de pièces de théâtre. Dans une ambiance nocturne, ces vidéos dialoguent avec les costumes d’Hamlet qui se révèlent un à un au regard dans un éclairage rejouant l’apparition du spectre ou la mort d’Ophélie. Le procédé, très ambitieux, pourrait réserver un beau moment d’immersion. Malheureusement, le bruit d’un plancher extrêmement grinçant sur lequel le visiteur évolue vient masquer la voix des comédiens.

Note

(1) fondatrice de la School of Historical Dress qui œuvre depuis 2009 à l’étude et la reconstruction la plus fidèle possible des vêtements anciens.

Noureev permanent

On pouvait jusqu’alors admirer les collections du CNCS par le biais seulement d’expositions temporaires. Depuis octobre 2013, l’institution, qui a reçu en 2008 un don d’environ 150 objets de la Fondation Rudolf Noureev, présente désormais, à côté des expositions, un accrochage permanent de 350 m2 consacré au danseur étoile le plus célèbre du XXe siècle. « Je souhaite […] voir mon nom perpétué sous la forme d’un musée ou d’une galerie d’exposition commémorant mon style de vie et ma carrière », exprimait Noureev dans son testament. Le résultat est sans fausse note. Accompagnées d’un support écrit et d’un film passionnants, une quinzaine de costumes de scène – renouvelés tous les six mois pour leur bonne conservation – voisinent avec une cinquantaine d’objets que le danseur collectionnait assidument. À noter, une magnifique period room où toiles de nus masculins héroïques rencontrent les meubles en bois précieux du XIXe siècle qui décoraient les appartements parisiens et new-yorkais de Noureev.

SHAKESPEARE

Commissariat : Catherine Treilhou-Balaudé, professeure d’histoire et esthétique du théâtre à l’université Sorbonne-Nouvelle ; Anne Verdier, maître de conférences en histoire et esthétique du théâtre à l’Université de Lorraine
Scénographie : Delphine Lebovici
Nombre d’œuvres : env. 100

SHAKESPEARE, L’ÉTOFFE DU MONDE

Jusqu’au 4 janvier 2015, CNCS, quartier Villars, route de Montilly, 03000 Moulins, tél. 04 70 20 76 20, www.cncs.fr, tlj 10h-18h, jusqu’à 18h30 en juillet et août. Catalogue, éd. Gourcuff Gradenigo, 168 p., 29 €.

Légende photo
Vue de l'exposition « Shakespeare, l'étoffe du monde », vitrine consacrée à la comédie, avec ua premier plan, le costume d'Hélène en gloire, de Patrice Cauchetier, pour la pièce Tout est bien qui finit bien (1996), collection Théâtre des Amandiers, Nanterre. © Photo : CNCS/Pascal François.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°417 du 4 juillet 2014, avec le titre suivant : Rhabiller Shakespeare

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