Dimanche 25 février 2018

Restauration

Restaurateurs en quête de statut

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2008

Malgré des évolutions notables, ce métier, pourtant de plus en plus qualifié, souffre d’un manque de visibilité. Face aux conservateurs, les restaurateurs n’ont souvent pas les moyens d’imposer leurs choix

Terme galvaudé, statut à géométrie variable, absence de protection du titre… Si la réalité du métier de restaurateur a sensiblement évolué depuis les années 1970, nombreux sont encore aujourd’hui les sujets d’inquiétude pour une profession qui demeure pourtant la clef de voûte de la sauvegarde du patrimoine. Progressivement s’éloigne, en effet, l’image de l’artisan habile, capable de remettre en état un tableau ou une sculpture ayant subi les outrages du temps, au profit d’un scientifique livrant une expertise globale sur la manière de préserver dans la durée une œuvre et, éventuellement, d’intervenir pour la restaurer. «  Il existe une grande confusion autour de la vision du métier, qui est encore trop souvent apparenté aux métiers d’art  », déplore Véronique Plantier-Milande, présidente de la Fédération française des conservateurs-restaurateurs (FFCR). L’ECCO (European confederation of conservators restorers organisations) donne, de son côté, une définition des plus claires du métier  : «  Le conservateur-restaurateur contribue à la compréhension des biens culturels dans le respect de leur signification esthétique et historique et de leur intégrité physique. Le conservateur-restaurateur a pour mission l’examen, les traitements de conservation et de restauration du bien culturel et la documentation de ces interventions  ». On est loin de la définition du Petit Robert du terme restaurateur  : «  celui qui répare un membre cassé  ».

Une formation universitaire
En trente ans, depuis l’apparition de la première formation à la conservation-restauration au sein de l’Université de Paris 1, le métier de restaurateur a donc quitté la sphère de l’artisanat pour être envisagé dans sa globalité. «  Nous sommes des professionnels de la conservation restauration, poursuit Véronique Plantier-Milande. Il s’agit d’intégrer la dimension intellectuelle de notre métier, qui ne se limite pas à la répétition d’un savoir-faire ou à l’excellence du geste. Comme les médecins, nous soignons les œuvres d’art et chacune requiert un diagnostic spécifique. À chaque fois, nous devons proposer la meilleure solution, faire des compromis même si notre déontologie demeure la même pour les objets les plus modestes. C’est la richesse de notre métier  ». Cette évolution a été entérinée en 2002 par la loi relative aux musées de France, qui encadre désormais les interventions sur les collections des musées de France. Celles-ci ne peuvent être confiées qu’à des spécialistes qualifiés, diplômés de l’une des quatre formations reconnues, de niveau bac   5 (1). Son entrée en vigueur ne s’est pas faite sans grincements de dents chez certains professionnels exerçant de longue date, et qui ont dû ressortir leurs états de service afin d’obtenir une habilitation individuelle. Quasiment tous les demandeurs ont toutefois obtenu satisfaction. Les restaurateurs peuvent aussi exercer pour une autre clientèle, privée, constituée de collectionneurs et de marchands, que certains d’entre eux fréquentent en toute discrétion lorsqu’il s’agit de produire des restaurations illusionnistes… Reste que comme son nom l’indique, cette «  loi musées  » ne couvre pas l’intégralité du champ patrimonial (patrimoine monumental, archives, bibliothèques) et ne concerne pas les collections privées. «  Ce qui signifie qu’aucun prérequis de compétences n’est exigé pour intervenir dans ces domaines  », relève David Aguilella Cueco, vice-président de la FFCR. Ce syndicat professionnel, qui représente 350  adhérents sur les 1  200 diplômés recensés dans l’Hexagone, s’inquiète notamment de la multiplication des formations privées, dont sortent tous les ans de nombreux élèves sans reconnaissance professionnelle, ne pouvant pas travailler pour les musées. Le titre n’étant pas protégé, des brèches leur sont toutefois ouvertes. Car, pour un collectionneur privé, comment s’assurer du professionnalisme d’un restaurateur, à moins d’exiger de voir ses diplômes, quand n’importe qui peut s’attribuer le titre  ? Dans un rapport récent, le député Christian Kert (UMP) appelait à la création d’un titre, aux contours certes un peu trop flous (2). Celui-ci entraînerait en contrepartie de nouvelles obligations pour les professionnels, dont la responsabilité serait alors mise en jeu. «  Nous sommes prêts à l’assumer, répond Véronique Plantier-Milande, même si cela provoque inévitablement une augmentation des tarifs car les primes d’assurances seront calculées en fonction de la valeur des œuvres d’art  ». La plupart des restaurateurs exercent, en effet, en qualité de profession libérale – dans une optique de mission de service public. Ce statut, qui reconnaît leur activité comme étant une prestation intellectuelle, leur a été octroyé en 2002 par une circulaire fiscale. Signe que les mentalités évoluent toutefois lentement, l’administration y est encore réticente et incite parfois les restaurateurs, dont certains n’ont pas même d’atelier, à s’inscrire à la chambre des métiers  !

Un pôle scientifique
Pour parachever la réforme de la profession, la logique aurait aussi voulu que soit créé un corps scientifique de la fonction publique, à l’égal de celui des conservateurs, tout en permettant à d’autres de perpétuer l’exercice en libéral. Quelques rares postes de fonctionnaires existent, sous la qualification très connotée de chef des travaux d’art ou de technicien d’art, au Musée national de la céramique à Sèvres ou au Musée national d’art moderne, par exemple, et la perspective de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) ne laisse pas présager de leur multiplication. Un hiatus en ce sens est même perpétré au sein de l’Institut national du patrimoine (INP), vénérable école qui forme à la fois les futurs conservateurs, rémunérés et assurés de trouver un emploi, et les futurs restaurateurs, qui eux devront se lancer seuls sur le marché du travail et exercer en libéral. Et l’ostracisme atteint des sommets lorsque l’INP se bat ouvertement contre l’appellation de «  conservateur-restaurateur  », sous prétexte de nourrir une ambiguïté avec le métier de conservateur. Ce terme, qui correspond pourtant aux nouveaux contours du métier, a été entériné à plusieurs reprises par des instances internationales comme l’ICOM-CC (Comité pour la conservation du Conseil international des musées). Espérons que le renouvellement annoncé à la tête de l’école permettra de décrisper le sujet. Menacés par l’arrivée des gestionnaires dans les musées, qui les privent de plus en plus souvent de leurs responsabilités, les conservateurs ont encore de vieux réflexes corporatistes, et acceptent rarement de s’appuyer sur les compétences scientifiques de leurs homologues de la restauration. Il ne serait ainsi pas absurde d’imaginer la constitution de pôles scientifiques dans les musées, associant conservateurs et restaurateurs, sur le modèle britannique. Cette collégialité permettrait aussi d’éviter les restaurations hasardeuses ou spectaculaires, nocives pour la pérennité des œuvres. Tous les restaurateurs travaillant dans les musées le confirment aujourd’hui  : leur rôle se limite à proposer un diagnostic et le conservateur décide. Quand ce n’est pas tout simplement la commission d’appel d’offres qui tranche, sans forcément tenir compte d’un avis scientifique. «  Nous n’avons pas les moyens d’imposer nos choix  », confesse un restaurateur. Cela dans un contexte où les appels d’offres, qui mettent parfois de nombreux candidats en concurrence pour des budgets modestes, tendent à favoriser les propositions au moins disant, restrictions budgétaires obligent, au détriment de la qualité des prestations. Avant de ne plus être audibles, il serait donc urgent que les principaux acteurs du monde des musées parviennent à s’entendre sur un objectif commun  : assurer la conservation et la transmission des œuvres.


(1) Master Conservation restauration des biens culturels de Paris 1, Institut national du patrimoine, École d’art d’Avignon (peinture), École supérieure des beaux-arts de Tours (sculpture).
(2) Christian Kert, Rapport sur Les techniques de restauration des œuvres d’art et la protection du patrimoine face aux attaques du vieillissement et des pollutions, Assemblée nationale, 2006.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°292 du 28 novembre 2008, avec le titre suivant : Restaurateurs en quête de statut

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