Réserves : la face cachée des musées

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 19 juin 2012 - 1182 mots

Si certaines collectivités ont pris leurs responsabilités, notamment en mutualisant les ressources (Nancy, Finistère), l’État est loin de donner l’exemple en matière de réserves n Des espaces très techniques et peu visibles.

 En 2003, le sénateur Philippe Richert consacrait plusieurs pages à la situation des réserves des musées français, jugée « préoccupante », dans le cadre d’un rapport consacré à La gestion des collections de musées. Le parlementaire s’appuyait notamment sur les conclusions d’un document émanant de l’inspection générale des affaires culturelles, qui relevait, en réponse à plusieurs missions menées dans des établissements : « l’état général des réserves des musées de France peut être considéré comme globalement peu satisfaisant avec de très fortes disparités entre types de musées et en fonction des moyens techniques, financiers et humains ». Plusieurs difficultés étaient ainsi relevées : inadaptation des locaux, manque de place, dispersion entre plusieurs sites, voire, pire encore, climat inadéquat avec humidité excessive, fort empoussièrement et infestations. Un drame sanitaire en perspective pour les collections publiques. Fort de ce constat alarmant, le sénateur Richert appelait donc à mener une réflexion globale sur le sujet, déplorant que le vaste programme de rénovation des musées français n’ait pas toujours été assorti de la prise en compte de ces besoins spécifiques. Dix ans plus tard, cet appel a-t-il été véritablement entendu ? À en croire le Livre Blanc des Musées de France, publié en 2011 par l’Association générale des conservateurs des collections publiques de France (AGCCPF), le lancement d’un grand plan de remise à niveau serait toujours d’actualité. Or, de manière étonnante, cette préoccupation n’a guère été prise en compte dans le plan musée en régions, lancé en 2011 par le ministère de la Culture, la création de réserves aux normes ne faisant pas partie des priorités dans les critères d’éligibilité aux subventions de l’État.

Pour autant, il serait erroné d’estimer que, depuis 2003, la situation n’a pas évolué. Alors que le cas était souligné avec insistance dans le rapport Richert, le programme de rénovation du Musée des beaux-arts de Dijon, lancé en 2001, s’est accompagné de la prise en compte de la nécessité de construire de nouvelles réserves. Faute de pouvoir les héberger dans l’ancien palais ducal, elles ont été externalisées et aménagées hors de la ville. Tel est souvent le choix adopté pour résoudre ce problème. Confrontées à cette nouvelle responsabilité, les collectivités privilégient par ailleurs l’aménagement de réserves mutualisées entre les différents musées dont elles ont la tutelle. Ainsi à Quimper, où le département du Finistère a ouvert en mai 2011 un nouvel ensemble, logé dans un ancien bâtiment de France Telecom reconverti pour trois millions d’euros et destiné à abriter les collections du réseau de musées finistériens (musée départemental breton, écomusée des monts d’Arrée et musée de l’école rurale). La ville de Marseille a fait un choix similaire pour ses musées municipaux, qui disposent désormais d’un nouvel ensemble de plus de 4 000 m². Idem à Nancy où la ville et sa communauté d’agglomération urbaine seront dotées d’un équipement du même type en juin 2013, destiné à réunir sur plus de 3 500 mètres carrés les réserves des collections du Musée des beaux-arts, du Musée de l’école de Nancy, du Musée lorrain, du Musée de l’Histoire du Fer et du Museum aquarium. Cette réserve poussera à son terme la réflexion sur la mutualisation, en regroupant les œuvres non par établissements mais par matériaux, offrant ainsi l’avantage d’une véritable rationalisation des conditions de conservation en fonction de la nature des œuvres. Métaux et matériaux organiques (bois, cuirs…) ne peuvent en effet pas être conservés dans des conditions hygrométriques équivalentes.

À Marseille, un PPP très coûteux
Ces différents projets illustrent donc la prise en compte récente de la nécessité de mener ces chantiers, souvent peu visibles mais aussi très techniques, devant réunir des conditions optimales de ventilation, hygrométrie, hygiène et sécurisation du bâtiment, cela dans des édifices conçus à la fois comme des lieux de stockage, d’étude et de recherche. Étrangement, c’est l’une des situations les plus criantes énoncée en 2003 dans le rapport Richert qui n’a toujours pas abouti : la sécurisation des réserves des musées nationaux parisiens situés en bord de Seine, et donc exposés à la menace des crues du fleuve. Des établissements dont les œuvres des réserves ont été déplacées de manière provisoire dans des entrepôts franciliens dans l’attente d’un grand projet resté dans les limbes. Faute de trouver des conditions financières satisfaisantes pour sa réalisation, le grand Centre national de conservation, de restauration et de recherche du patrimoine n’a toujours pas avancé d’un iota, après l’arbitrage qui avait présidé au choix, en 2010 – après un étrange revirement – d’une implantation à Cergy-Pontoise. L’idée d’un financement par le biais d’un partenariat public privé (PPP) a alors été avancée, mais un autre exemple marseillais a rendu réticents une partie des acteurs du programme.

Un tel montage financier, envisagé pour la construction de la nouvelle Philharmonie de Paris, a par ailleurs été abandonné. L’un des volets du projet du Mucem, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée qui aura tant peiné à voir le jour à Marseille, consiste en effet en la construction d’un centre de réserves indépendants, situé à la Belle de Mai. Compte tenu des difficultés financières pour boucler l’opération, le choix a été fait de trouver un financement spécifique pour ce centre de recherche et de conservation : un PPP, alors que la construction du musée est financée directement par l’État et les collectivités. En décembre 2009, un contrat a ainsi été signé avec Icade, filiale de la Caisse des dépôts et consignation, à la fois investisseuse et promoteur de l’opération, pour permettre la construction de ce bâtiment signé Corinne Vezzoni. Le contrat engage les parties pour une durée de 27 années et demie. Pendant cette période, l’État, faute d’avoir choisi de financer lui-même l’investissement, devra donc reverser un loyer à Icade afin de pouvoir utiliser les services du Centre de réserves… de l’un de ses musées nationaux. Il s’est aussi engagé à verser une redevance pour la maintenance, déléguée à des entreprises choisies par Icade, à savoir Eurogem (maintenance multitechnique) et André Chenue (logistique d’œuvres d’art).

Cela pour un coût total, chiffré par la Cour des comptes dans son dernier rapport annuel, de 93,8 millions d’euros – en plus des 160 millions du musée – dont 33,06 millions pour l’investissement et la provision pour dédit, 26,7 millions pour les charges financières et 34,06 pour la maintenance. Un montant, comme le rappelait la Cour, « à mettre en regard du seul coût de la construction du bâtiment estimé au départ à 21,1 millions d’euros et aujourd’hui de l’ordre de 30 millions ». Ce « crédit-bail », vanté jadis pour avoir été le premier en matière culturelle, coûtera donc au final très cher à l’État, plus de trois fois son prix initial ! Le projet de Cergy risque donc de ne jamais voir le jour sous sa forme initialement prévue, d’autant que les PPP sont désormais dans le collimateur du nouveau gouvernement. En attendant, les grands musées nationaux resteront les moutons noirs en matière de réserves.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°372 du 22 juin 2012, avec le titre suivant : Réserves : la face cachée des musées

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