Enquête

Rebâtir la maison Culture

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 27 juillet 2007

L’organisation actuelle du ministère de la Culture lui permet-il de remplir pleinement ses missions ?

« Tant de choses sont arrivées depuis 25 ans ! Y compris l’institution d’un ministère des Affaires culturelles. Qu’en sera-t-il dans 25 ans de plus, si les choses vont au même train ? Aurons-nous besoin d’un tel ministère, toujours, je le crois ? Mais pas nécessairement sous la forme qu’il a connue depuis sa fondation », écrivait Michel Guy, secrétaire d’État à la Culture en 1975 (1). Près de 50 ans après la création du ministère des Affaires culturelles, en 1959, celui-ci est-il parvenu à remplir la mission principale que lui avait conférée André Malraux, à savoir « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité au plus grand nombre possible de Français » ? Force est de constater que cette idée, rebaptisée depuis « démocratisation culturelle », récurrente en période électorale, n’a pas généré tous les résultats escomptés. Si en 1995, la culture devait aider à résorber la « fracture sociale », l’action des ministres successifs semble depuis l’avoir négligée. Et aujourd’hui, se contenter de proposer la gratuité des musées nationaux ne suffira pas à mettre la culture à la portée de tous. Comme le souligne Jean Caune, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, « la culture n’existe qu’à condition d’être vécue par les membres de la collectivité. Cette fonction de la culture doit être reliée à un enjeu essentiel des politiques culturelles : mettre à la disposition des citoyens les moyens de développer leurs facultés sensibles par la médiation des langages artistiques. Pour appréhender cette fonction, il est nécessaire de passer de la problématique de l’avoir, qui conçoit la démocratisation comme l’accès aux bien culturels, à une problématique de l’être qui se préoccupe des conditions de construction de la personne » (2). Pour y répondre, ne faudrait-il pas, dès lors, repenser la structure même du ministère de la Culture ? Car, si les discours officiels promeuvent la démocratisation culturelle, aucune direction du ministère n’est explicitement en charge de ces questions. Refondre l’architecture administrative du ministère permettrait donc de réorienter son action vers ses missions prioritaires. Ainsi, à l’heure où est mise en avant la nécessité de soutenir la création contemporaine, celle-ci ne relève que d’une simple délégation – la Délégation aux arts plastiques (DAP) – et non d’une direction. Toutefois, on peut légitimement s’interroger sur le poids des directions sur les grandes orientations de la rue de Valois quand, à titre d’exemple, la décision de vendre la marque Louvre à Abou Dhabi a échappé à la Direction des Musées de France (DMF), qui s’est contentée d’exécuter les volontés du cabinet du ministre. Redonner plus de cohérence à l’architecture interne du ministère permettrait sans doute de restaurer sa crédibilité et de renforcer son rôle par rapport aux autres ministères. Ainsi, pour permettre de relancer le chantier de l’enseignement artistique, aujourd’hui au point mort, ne serait- il pas désormais indispensable d’amorcer un dialogue constructif avec le ministère de l’Éducation nationale ? Un ministère de la Culture fort pourrait, par ailleurs, peser davantage face à Bercy pour obtenir des arbitrages budgétaires favorables ou lancer – enfin – une réflexion sur la mise en œuvre d’une fiscalité propice à l’action culturelle (monuments historiques, mécénat, marché de l’art….). Il est, en effet, évident qu’à l’avenir le secteur privé jouera un rôle grandissant dans le financement de la culture, quand le budget public est vampirisé par les coûts de fonctionnements des grands équipements parisiens, et ne pourra plus s’accroître indéfiniment. De fait, le ministère, devenu un simple gestionnaire, est désormais incapable d’initier une politique culturelle ambitieuse et cohérente, et de pallier les déséquilibres territoriaux. La légitimité du modèle français de service public de l’action culturelle n’est pas à remettre en cause, mais l’État doit-il agir seul en matière culturelle ? Selon la Cour des comptes, les collectivités territoriales engagent déjà des crédits plus de deux fois supérieurs au budget du ministère de la Culture et plus de six fois supérieurs aux crédits gérés en services déconcentrés par les Directions régionales des Affaires culturelles (DRAC), dont l’action est souvent mal coordonnée sur le terrain avec leurs homologues des collectivités locales. Les élus les considèrent trop souvent comme de simples partenaires financiers, alors qu’ils sont à même de jouer un rôle de conseil et d’expertise. La responsabilité incombe aussi aux collectivités locales qui, plutôt que de se réfugier derrière le principe de libre administration, doivent s’emparer de la culture pour inventer de nouveaux dispositifs, sans se contenter de reproduire des modèles nationaux à une échelle locale. L’exemple n’a toutefois pas été donné par le ministère de la culture, resté flou dans ses démarches de décentralisation – la liste des monuments historiques à céder s’adressait aussi bien aux régions qu’aux municipalités – et soupçonné de ne vouloir transférer que des charges. « La redistribution des pouvoirs entre la nation, les collectivités territoriales, l’Union européenne et les organisations internationales, ne prive pas l’État de son rôle de référent, mais elle l’oblige à redéfinir ses missions de façon à agir en médiateur et arbitre. […] Le ministère missionnaire appartient au passé », souligne Emmanuel Wallon, professeur à l’Université Paris X Nanterre (3). Outre les collectivités locales, l’Union européenne devra à son tour devenir un partenaire privilégié en matière d’orientation culturelle. Parler d’une seule voix a porté ses fruits à l’Unesco, quand il s’est agi de défendre la notion de diversité culturelle. Depuis, seules des coopérations timides se font jour (création d’un label du patrimoine européen). Alors que la France assumera la présidence tournante de l’UE en 2008, placera-t-elle la culture au cœur de l’action européenne ? Ce serait peut-être là un moyen d’envisager autrement la question du rayonnement de la culture française à l’étranger, notion à envisager aujourd’hui dans sa dimension européenne.

(1) Bulletin d’information du secrétariat d’État à la Culture, in La politique culturelle en débat. Anthologie 1955-2005, textes réunis et présentés par Geneviève Gentil et Philippe Poirrier, éditions La Documentation Française, 2006, 212 p., 15 euros, ISBN 2-11-00-6089-1
(2) Jean Caune, La démocratisation culturelle. Une médiation à bout de souffle, éditions Presse Universitaire de Grenoble, 2006, 206 p., 20 euros, ISBN 2-7061-1340-5.
(3) Entretien paru dans L’Observatoire n°31, hiver 2007

Organigramme du ministère de la Culture et de la Communication

Services de l’administration centrale : 1 500 personnes (chiffres 2005) Direction de l’administration générale (DAG) Direction de l’architecture et du patrimoine (DAPA) Directions des archives de France (DAF) Direction du développement des médias (DDM) Direction du livre et de la lecture (DLL) Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles Direction des musées de France (DMF) Délégation aux arts plastiques (DAP) Délégation au développement et aux affaires internationales Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) Centre national de la cinématographie (CNC) Directions régionales des affaires culturelles (DRAC) Services départementaux de l’architecture et du patrimoine (SDAP) Mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques (MIQCP)

Évolution du budget du ministère de la Culture (2002-2007)

- 2002 : 2,61 milliards d’euros - 2003 : 2,49 milliards d’euros - 2004 : 2,63 milliards d’euros - 2005 : 2,79 milliards d’euros - 2006 : 2,88 milliards d’euros - 2007 : 3,20 milliards d’euros

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°256 du 30 mars 2007, avec le titre suivant : Rebâtir la maison Culture

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