Mercredi 24 octobre 2018

Pleins feux sur Alexandrie

Des mécènes français au secours des gloires d’Alexandrie

Le Journal des Arts

Le 26 septembre 1997 - 835 mots

Mars 1997, coup de théâtre à Alexandrie. À l’occasion de travaux publics, un bulldozer met fortuitement au jour une centaine de sépultures d’époque hellénistique, témoins de la mythique Necropolis évoquée, il y a plus de 2 000 ans, par Strabon. Les autorités égyptiennes sollicitent l’aide de Jean-Yves Empereur, directeur du Centre d’études alexandrines, rendu célèbre par ses recherches sur le célèbre phare et qui s’apprête à fouiller un fabuleux gisement sous-marin d’épaves. L’archéologue semble décidément voué à ressusciter ce qu’il y a de plus spectaculaire dans l’Alexandrie antique... et à financer ses travaux avec l’appui des médias.

PARIS. Qui a dit que les chercheurs étaient de piètres communicateurs, incapables, de surcroît, de lever les fonds nécessaires à leurs recher­ches ? Jean-Yves Empereur prouve en tout cas le contraire. Un séjour éclair à Paris, début septembre, lui a suffi pour persuader France 2 de fournir les 500 000 francs indispensables à l’exploration de Necropolis, en échange de l’exclusivité des images de la fouille. Il faut dire que l’archéologue n’en est pas à son coup d’essai. Depuis les fouilles de la Septième Merveille du monde (l’antique phare d’Alexandrie), il est passé maître dans l’art de rassembler autour de ses projets de nombreux partenaires financiers – et non des moindres : EDF, Elf Aqui­taine... – dans l’intérêt bien compris de chacun. Le site du phare a ainsi fait l’objet de nombreuses campagnes de sauvetage, marquées d’événements chocs comme la remontée de deux blocs sculptés (dont un sphinx) lors du voyage du président Chirac en avril 1996. Pour son nouveau défi, un site d’une cinquantaine d’épaves grecques et romaines gisant le long d’une barre rocheuse au large d’Alexandrie, l’archéologue est parvenu à s’attacher le soutien d’une poignée de sponsors. Aux entreprises déjà citées viennent s’ajouter Leica, Zodiac et Omersub, dont la contribution logistique permettra de mener à bien la fouille de ce gigantesque "cimetière marin". Trouver des partenaires financiers est une chose, convaincre les pouvoirs politiques en est une autre. Là encore, Jean-Yves Empereur se révèle un habile négociateur. En faisant miroiter la possibilité d’une exploitation touristique des sites, le chercheur est sur le point d’obtenir une préservation inespérée. Les autorités égyptiennes ont décidé de démonter le brise-lames en béton dont la construction avait provoqué les premières fouilles de sauvetage du phare, en 1994. L’objectif serait de transformer le lieu en un vaste parc archéologique sous-marin : les touristes pourraient découvrir les vestiges de la Septième Merveille du monde, confortablement assis à bord d’une navette à fond transparent, la visite se poursuivant par la découverte des épaves grecques et romaines gisant quelque 500 mètres plus loin. Dans la même veine, l’autopont – dont la construction a entraîné la découverte de Necro­polis – pourrait former le plafond d’un parc souterrain d’un type nouveau, qui rendrait accessible au public cette ville des morts tout en permettant la conservation in situ des vestiges.

Un pharaon à Paris
L’ensemble des recherches menées par Jean-Yves Empereur seront dévoilées de façon spectaculaire à Paris, en mars prochain, dans le cadre de l’Année franco-égyp­tien­ne : elles constitueront l’essentiel de l’exposition du Petit Palais sur "Les gloires d’Alexan­drie". L’inaugu­ra­tion débutera par la projection d’un film sur les fouilles de Necropolis et sur celles des épaves ; il inclura également le second épisode de La Septième Merveille du Monde, documentaire dont le premier volet avait rallié tous les suffrages. À cet égard, on constate que la composition de l’équipe gagnante n’a guère subi de modifications : France 2, Gédéon Programmes et la chaîne de télévision américaine PBS co­produiront le film. Particu­lièrement attendue à l’exposition, la statue d’un souverain ptolémaïque (époque grecque) représenté sous les traits d’un pharaon, qui se dressait devant le phare il y a plus de deux mille ans – un véritable co­los­se, haut de 12 mètres malgré l’absen­ce de ses jambes qui gisent encore quelque part au large d’Alexandrie. Des opérations rondement menées donc, depuis le montage financier des fouilles jusqu’à leur mise en valeur auprès du public. De quoi faire pâlir de jalousie les collègues français de Jean-Yves Empereur. Dommage que l’archéologie nationale ne bénéficie pas des mêmes attentions de la part des mécènes : les aqueducs d’Alésia ou les remparts de Rodez seraient peut-être encore debout. Il est regrettable que seules les civilisations "en vogue", Grèce et Égypte, tirent leur épingle du jeu. Les chercheurs de l’Hexa­gone ont, il est vrai, moins de pièces spectaculaires à présenter ! On apprend pourtant plus, aujourd’hui, de la palynologie ou de l’ADN fossile que des somptueuses sépultures qui, certes, flattent nos sens, mais entretiennent une vision passéiste de l’archéologie : celle d’une chasse aux trésors. Les archéologues français seront-ils éternellement condamnés à fouiller leurs sites à la va-vite – quand ceux-ci ne sont pas tout simplement détruits avec l’aval des autorités –, leurs publications seront-elles toujours tributaires d’institutions étrangères pour être réalisées dans de bonnes condi­tions ? Il est grand temps que nos mécènes se soucient également des patrimoines archéologiques... de proximité. Un dossier dont devra s’occuper aussi, bien sûr, le nouveau directeur du Patrimoine, François Barré.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°44 du 26 septembre 1997, avec le titre suivant : Pleins feux sur Alexandrie

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