Mardi 18 septembre 2018

Chronique

Passé, présent et avenir de l’iconoclasme

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 20 juin 2018 - 565 mots

Images. Il fut un temps où le mot iconoclasme ne signifiait quelque chose que pour une poignée d’historiens des religions.

La polémique autour des caricatures de Mahomet, l’attentat contre Charlie Hebdo, les destructions de monuments et d’œuvres d’art par Daesh ont remis la question sur le devant de la scène, et de la manière la plus violente. À quelque chose malheur est toujours bon : on ne peut plus aujourd’hui traiter à la légère et en la renvoyant dans un passé obscur et obscurantiste la figure de l’ennemi des images. Et ce d’autant plus qu’on découvre sans mal qu’elle s’origine intellectuellement dans les premiers livres de la Bible-Exode, 20, 3-4 et Deutéronome, 5, 6-9- : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. Tu ne feras point d’image taillée. »

La filiation est ensuite assez claire : du judaïsme au christianisme, du christianisme à l’islam, avec au sein de chacune des deux religions universelles des distinctions et des affrontements entre iconoclastes et iconophiles, à l’exemple de la « querelle des images » dans l’empire byzantin des VIIIe et IXesiècles – menacé par un jeune islam conquérant – ou du rigorisme des protestants les plus stricts, destructeurs de statues et de vitraux. Au sein même du catholicisme qui, face à la Réforme, fit le choix « baroque » de l’image, les esprits rigoristes ne manquèrent pas, prêts à partir en guerre contre la figuration et la couleur (« chromoclasme »), à l’instar d’un Bernard de Clairvaux, maître d’œuvre de l’art cistercien, avec ses crucifix réduits à une croix et ses vitraux réduits à une grisaille.

Mais les protestants, comme les islamistes radicaux, en avaient aussi contre la musique, la danse, les parfums… On voit, à ce stade, que l’affaire va bien au-delà des images. Mais, justement, jusqu’où va-t-elle ? C’est que, pour commencer, il y a plusieurs degrés dans l’iconoclasme : représentation figurée de Dieu ? De tout être humain ? De tout être vivant ? De toute « chose » qui serait au monde – on parlera alors d’un « aniconisme » radical ? Au reste, l’interdiction porte-t-elle sur les seuls lieux sacrés ou doit-elle être étendue à tous les espaces de la société ?

On voit – si l’on peut dire – que la méfiance à l’égard des images reflète, dans sa profondeur intellectuelle, une conception absolutiste du monde et, dans sa profondeur psychologique, une conception puritaine du corps. Il y a une certaine logique intellectuelle du monothéisme à ce que, voyant Dieu partout, il ne le représente nulle part. Il y a une certaine logique sociale des clercs à ce que, fondant leur autorité sur l’intellect, ils maintiennent en lisière les sens, qui nous détourneraient de l’essence.

Dès lors, on aurait tort de rabattre l’iconoclasme sur un univers archaïque et, pour commencer, religieux. Les modernes et les agnostiques ont eu leur puritanisme : le purisme esthétique. Rapprocher, par souci de la provocation, « ornement » et « crime » en prétendant « libérer l’humanité » du « superflu », comme le prophétisait Adolf Loos en 1908, pulvériser la représentation pour promouvoir en ses lieux et place l’abstraction, voilà qui participe de la démarche absolutiste ; elle a dominé près d’un siècle de théorie esthétique. Avec un double résultat : celui de susciter au final, par réaction, une nouvelle avant-garde « postmoderne », et celui, en attendant, d’avoir produit de fortes images minimalistes, de Malévitch à Beckett, dont le statut d’icône s’est retrouvé comme décuplé par l’épuration des formes. Encore une ruse de Satan ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°504 du 22 juin 2018, avec le titre suivant : Passé, présent et avenir de l’iconoclasme

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