Mardi 18 décembre 2018

Nathalie Ergino

Directrice du Mac, galeries contemporaines des Musées de Marseille

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 11 mai 2001 - 1262 mots

Directrice du Collège Frac Champagne-Ardenne de 1994 à 2000, Nathalie Ergino dirige depuis janvier le Mac, galeries contemporaines des Musées de Marseille. Elle commente l’actualité.

Un “collectif” composé d’artistes vient de lancer une pétition contre la multiplication des cas de censure. Le texte réclame une plus grande implication de l’État et des responsables d’institutions dans la défense des travaux mis en cause. Quel est votre sentiment ?
La pétition est à resituer dans un champ plus large : l’art contemporain a toujours été sujet de polémiques, particulièrement depuis dix ans où il est “mis sur le grill” par des intellectuels et des politiques qui révèlent par leurs interventions leur confusion et leur inculture. Aujourd’hui, la nouveauté réside dans les positions prises par des associations familiales, comme La Mouette qui s’est attaquée à l’exposition “Présumés innocents” du Capc de Bordeaux. Cette donnée est plus complexe. Ces actions sont fondées sur la morale, et ces groupes n’hésitent pas à faire “feu de tout bois” pour arriver à leurs fins. Avant de réclamer une adaptation du statut juridique des directeurs d’institutions pour qu’ils aient l’obligation de s’opposer à des tentatives de censure, il importe de réformer le cadre juridique. Tous les avocats qui s’occupent de ce domaine disent qu’il existe un vide législatif. De plus, toutes les structures publiques ne relèvent pas nécessairement de l’État. Il s’agit d’une question implicite à notre mission. Cela dit, je suis heureuse que ce soit les artistes qui prennent la parole sur la question. Il est grand temps qu’ils reprennent la place qui leur est due. Ils ne sont toutefois pas aussi seuls qu’ils le prétendent. De nombreux professionnels institutionnels, ou autres, ont déjà pris fait et cause à leur côté, en particulier à travers le Congrès interprofessionnel de l’art contemporain (Cipac). C’est une question de solidarité de l’ensemble du milieu de l’art qui pourrait, en effet, être amendé par des organisations professionnelles comme la Fédé qui réunit Centres d’art, Frac et Écoles d’art.

Depuis leur création, les Fonds régionaux d’art contemporain (Frac) ont largement évolué. Ancienne directrice du Frac Champagne-Ardenne, vous êtes dorénavant à la tête d’un musée d’art contemporain. Existe-t-il encore des différences entre ces deux types d’institutions ?
Je tiens beaucoup au terme de “Frac de la deuxième génération”. Depuis la création des premiers Frac, une demande s’est instaurée, et ces structures se sont développées. Elles sont arrivées à une forme de maturité qui implique des besoins dans des domaines différents comme ceux de l’exposition et de la conservation de leurs collections. Cette évolution est indispensable si l’on veut renforcer la vocation de ces structures dédiées tant à la création, au patrimoine qu’à la médiation des publics. Pour moi, le passage d’un Frac à un musée a été une vraie décision, mais je ne tiens pas à dessiner des distinctions absolues entre les deux. Le terme de musée d’art contemporain est composé de deux notions qui s’entrechoquent, et j’aurais tendance à parler de “structures d’art contemporain à caractère patrimonial”. Ce qui nous rapproche beaucoup de la vocation d’un Frac ! Reste la diffusion en régions, qui, pour les musées – même si certains, comme le Musée d’art contemporain de Lyon, tentent de jouer un rôle dans ce domaine – n’est pas au cœur du projet initial. Peut-être les musées s’attachent-ils plus à des œuvres emblématiques, là où les Frac privilégient une orientation pédagogique... Tout est à nuancer. Physiquement, il reste encore le paramètre de l’échelle et du format. D’un lieu de 400 m2, je passe à 2 500 m2. Cela me donne la possibilité de combiner des expositions ouvrant des perspectives historiques, à des projets de création, parallèlement à la présentation “active” d’une collection. Quoi de plus stimulant ? Enfin, il faut noter que la gestion actuelle des musées en régie municipale ou nationale est moins souple que le fonctionnement associatif des Frac. Il faudrait pouvoir réfléchir à une évolution structurelle. Le statut d’établissement public local en cours d’élaboration pourrait, peut-être, répondre à ces besoins, tout en conservant l’engagement nécessaire des pouvoirs de tutelle.

Relancée par Pierre Rosenberg, l’idée d’une loterie pour augmenter les fonds d’acquisition des musées a été reprise par Jacques Chirac. Ce dernier a également appelé les musées à se tourner davantage vers la société civile pour compléter leur budget.
L’Angleterre, l’Allemagne ou l’Italie profitent déjà d’un système de loteries, et il est incroyable que cela n’existe toujours pas en France. Mais cette manne ne doit pas concerner seulement le secteur patrimonial, elle doit aussi profiter à la création contemporaine. Concernant le mécénat, le retard de la France est évident. Notre tradition de financement public est indéniable et il ne faut pas la déconsidérer. En revanche, nous devons impliquer davantage la société civile, et ce, au-delà du seul fait financier. En Champagne-Ardenne, j’avais initié avec l’association Prisme un club des entreprises partenaires qui participait financièrement, mais s’impliquait aussi dans le fonctionnement du Frac. Si le mécénat doit rester un plus, son développement en France est nécessaire à notre crédibilité internationale, tant par nos moyens, que par notre capacité d’adaptation aux données économiques actuelles. Mais, pour le coup, si nous sommes un peu trop dans le “tout public”, l’inverse n’est probablement pas la solution. On verra ce que proposent les grandes fondations en projet, mais je crois volontiers que les missions à caractère scientifique, artistique et public relèvent encore de structures publiques. Prendre le temps de la réflexion me paraît essentiel à un moment où le marché prend le dessus. L’idéal à mes yeux a toujours été la conception de structures mixtes à l’exemple des Kunstverein en Allemagne.

À Marseille, la foire Art Dealers va tenir du 24 au 26 mai sa cinquième édition. Pensez-vous que le marché de l’art contemporain en régions se développe ?
Ces dix dernières années ont été plus que néfastes au développement d’un marché de l’art en régions. Pendant la période de crise, beaucoup de galeries se sont repliées sur Paris. Mais la question n’est même pas de savoir s’il y a des collectionneurs en régions, car bien sûr il y en a. Mais qu’ils soient à Paris, ou ailleurs, ils vont dans des galeries qui ont de bons projets. Par sa taille, Art Dealers est une foire ciblée, proche d’un club. Elle permet un échange véritable. Le marché de l’art en dehors de Paris est nécessaire et, si la relance économique le permet, tant mieux.

Avec Berlin, la saison des biennales vient de s’ouvrir. Qu’attendez-vous de ces manifestations ?
Il y a tellement de biennales ! Il faut admettre que toutes ne sont pas intéressantes. Celle de Berlin m’a permis de découvrir quelques artistes, mais m’a aussi donné l’impression de rassembler toujours les mêmes. Une biennale est-elle la formule la plus adaptée à la création d’aujourd’hui ? Ces dernières années, j’avais plus d’intérêt pour Manifesta. À l’époque, la suppression d’Aperto à Venise avait suscité beaucoup d’initiatives qui se poursuivent. C’est probablement cette pluralité qui est intéressante pour peu qu’elle suggère véritablement une diversité.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
Comme beaucoup, j’ai été frappée par l’exposition de Gillian Wearing au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Elle me pose des questions par son excès de dramatisation. J’ai rencontré Gillian Wearing en 1995, en même temps que Sam Taylor-Wood. Cette dernière me semblait alors avoir plus d’humour et d’ironie, là où Gillian était directe et brute. Mais, à l’arrivée, c’est cet engagement qui étonne. En extrayant ses personnages de leur contexte, Gillian Wearing universalise son propos. Son œuvre est d’autant plus saisissante, car moins anecdotique. A priori, je préfère des œuvres plus distanciées, mais cette exposition reste un moment fort.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°127 du 11 mai 2001, avec le titre suivant : Nathalie Ergino

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