Naissance d’un musée

Le Journal des Arts

Le 12 mai 2000

Un plat et une aiguière avec une anse en forme de sirène de Paul de Lamerie, ornés d’un décor rococo, l’argenterie utilisée par les fils de George III, notamment quatre soupières de style égyptien de Paul Storr, ou encore des boîtes en or, avec des pièces ayant appartenu à Frédéric le Grand, à la Grande Catherine, à Philippe V et à Louis XVI, du mobilier en pierre dure… Ce sont quelques-uns des 800 objets de la collection d’argenterie, de boîtes en or et de micromosaïques de Sir Arthur Gilbert qu’on pourra découvrir à partir du 26 mai à Somerset House, restaurée pour l’occasion.

En 1949, Sir Arthur Gilbert quitte Londres pour se “retirer”, à l’âge de trente-six ans, en Californie. Il y fait une seconde fois fortune dans l’immobilier et commence sa collection, qu’il prête en partie au County Museum de Los Angeles, avec le projet d’en faire un jour don à ce musée. Mais des conditions trop contraignantes font échouer les discussions. Alors qu’il s’en plaint à Martin Noron de S. J. Phillips, son marchand londonien, celui-ci a l’idée d’en parler à Jacob Rothschild, alors président de l’Heritage Lottery Fund. En quelques semaines, un accord est conclu avec le gouvernement britannique : la collection Gilbert sera offerte à la Nation et installée à Somerset House, grâce à une subvention de 20,75 millions de livres (plus de 200 millions de francs). La restauration de Somerset House était un vieux rêve de Lord Rothschild. Considéré comme le chef-d’œuvre de William Chambers, cet édifice néoclassique, l’un des plus beaux de Londres, est construit à partir de 1776 pour abriter les bureaux du gouvernement et accueillir la Royal Academy ainsi que la Société des antiquaires. La collection Gilbert fournissait un motif parfait pour la restauration du lieu et son ouverture au public. De plus, à partir de cet automne, l’Ermitage de Saint-Pétersbourg installera une “antenne”au rez-de-chaussée de l’aile sud, avec une présentation tournante d’œuvres. Lorsque les fonds nécessaires seront rassemblés, la Courtauld Gallery occupera les salles des étages supérieurs de l’aile sud.

On accède directement à la collection Gilbert par une nouvelle entrée en verre et en acier. La partie centrale du bâtiment, un hall couvert d’une haute voûte en pierre, abritait à l’origine des étables et des remises. Les grilles monumentales (2,5 mètres de haut) offertes par la Grande Catherine à un monastère de Kiev y sont montées dans un espace en forme de chapelle. À ce niveau se trouvent aussi les collections de mobilier en pierre dure et de meubles indiens en argent. Un escalier suspendu en acier permet d’accéder à une mezzanine où l’argenterie est présentée dans des vitrines spacieuses. Les micromosaïques et les boîtes en or se trouvent dans les salles longeant l’aile sud destinée par Chambers aux bureaux de la Marine. Ce sont de petites salles intimes, d’où la lumière naturelle du jour est bannie et dont murs et plafonds sont peints en ocre brun. Exposés sur des supports en Plexiglas dans de vastes vitrines qui permettent d’observer le raffinement exquis du travail, ces objets produisent un effet réellement étonnant. Il y a des pièces provenant de tous les grands centres de production, Londres, Paris, Genève, Saint-Pétersbourg et Berlin, le clou de la collection étant les six boîtes réalisées pour Frédéric le Grand, inégalées en taille et en richesse. À côté se trouvent les salles des micromosaïques, réalisées à Rome aux XVIIIe et XIXe siècles : des tesselles de verre minuscules, près de 220 par centimètre carré, produisent une image si réaliste que les motifs semblent peints à l’huile. Elles étaient utilisées comme dessus de table ou comme tableaux et reproduisent souvent des œuvres vues pendant le Grand Tour. Sir Arthur fut l’un des premiers à collectionner ces objets, considérés au début comme de simples reproductions de peu d’intérêt. La pièce la plus étonnante est une pendule néoclassique, peut-être conçue par Valadier et décorée par de superbes micromosaïques de Rafaelli, grand maître de cet art. Signé et daté 1804, cet objet est un cadeau du pape Pie VII à Napoléon. Ces salles seraient cependant plus agréables si la lumière du jour y pénétrait. Sir Arthur a insisté pour donner beaucoup de place aux micromosaïques aux dépens des autres aspects de la collection.

L’avenir du musée soulève encore de nombreuses interrogations : le directeur vient tout juste d’être nommé et, une fois qu’aura été dépensé le budget de 1,2 million de livres alloué par la Loterie pour la gestion du musée pendant trois ans, il lui faudra constituer un fonds pour financer son fonctionnement.

- Gilbert Collection, Somerset House, Strand, Londres, tél. 44 207 240 4080, http://www.gilbert-collection.org.uk, tlj 10h-18h, dimanche 12h-18h, fermé le 1er janvier et les 24, 25 et 26 décembre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°105 du 12 mai 2000, avec le titre suivant : Naissance d’un musée

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