Marie-Pierre Laffitte : Préserver les manuscrits enluminés

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 23 octobre 2007

Entretien avec Marie-Pierre Laffitte, conservateur des collections du département des Manuscrits occidentaux à la Bibliothèque nationale de France.

A l’occasion de l’exposition « Paris 1400. Les arts sous Charles VI » (lire pages 18-19) au Musée du Louvre, les visiteurs pourront apprécier le faste et la préciosité des manuscrits enluminés de l’Occident médiéval. Marie-Pierre Laffitte, conservateur des collections du département des Manuscrits (division occidentale) de la Bibliothèque nationale de France (BNF), nous explique comment conserver et restaurer ces précieux documents (1).

Quelles sont les principales causes d’altération des manuscrits médiévaux occidentaux dont vous avez la charge ?
Il y a les communications trop importantes, les chocs, les accidents et puis l’âge bien sûr. Pour les manuscrits enluminés, il y a la lumière (naturelle ou électrique) qui est très néfaste à la couche picturale.

Aujourd’hui, nous sommes conscients des précautions à prendre pour traiter les manuscrits enluminés, mais des restaurations passées n’ont-elles pas endommagé certains documents ?
Des reliures datant du XIXe siècle et absolument pas adaptées au parchemin (un matériau assez épais et vivant) ont en effet provoqué des dégradations sur des manuscrits médiévaux. Il m’est arrivé de devoir casser la reliure de certains quand celle-ci représentait un danger pour le document. Ainsi, il y a quelques années, pour l’exemplaire le plus luxueux du Livre de la chasse de Gaston Phébus, nous avons été obligés de remplacer la reliure datant du XIXe siècle aux armes de Louis-Philippe, encore duc d’Orléans, laquelle avait occasionné une nette dégradation des feuillets peints.

Et les peintures, comment peut-on les restaurer ?
Justement, on ne restaure pas les peintures ! Des essais ont été faits, il y a longtemps, et l’idée a vite été abandonnée. Avant tout, parce que les matériaux (mélanges et pigments) utilisés pour la peinture de ces manuscrits sont d’excellente qualité. En réalité, c’est plutôt la lumière qui est en cause. Pour les manuscrits enluminés, il s’agit donc de préserver plutôt que de restaurer.

Quelles seraient les conditions idéales pour préserver les manuscrits ?
Il y a tout un faisceau de précautions à prendre. Tout d’abord, nous devons scrupuleusement respecter les règles d’hygrométrie et de température dans les magasins, bibliothèques ou autre lieu de stockage. Le plus important étant d’éviter les chocs que provoque un changement de température ou de climat trop brutal. Il faut aussi protéger les documents d’une trop forte intensité lumineuse. Pour les expositions, nous utilisons des lumières froides et ne dépassons pas 50 lux. Depuis un an, notre salle de lecture est munie de grands lustres allongés qui se régulent en fonction de la lumière naturelle.

Comment respecter ces règles à la lettre, tout en assurant la diffusion des manuscrits auprès du public ?
De manière générale, il y a un véritable engouement pour les manuscrits médiévaux, mais nous devons lutter contre une sorte de marée qui emporterait tout sur son passage. Même si je suis draconienne, pour les conditions de mise en vitrine, je soutiens ardemment le principe des expositions temporaires (auxquelles je participe d’ailleurs régulièrement). Il faut avant tout respecter la règle des « trois mois-trois ans », c’est-à-dire qu’un manuscrit peut être exposé au maximum trois mois et doit ensuite ne plus voir le jour pendant au moins trois ans. En revanche, je suis totalement contre les expositions permanentes. Si certaines bibliothèques ou institutions pratiquent actuellement ce type de présentation, à la BNF, nous avons arrêté dès le début du XXe siècle, parce que nous nous sommes rendu compte que les documents en souffraient terriblement. Aujourd’hui encore, on peut voir à quelles pages certains étaient ouverts. Ainsi du manuscrit de Thomas de Saluces [présenté dans l’exposition « Paris 1400 »] dont l’un des feuillets, trop longtemps exposé, a perdu une partie de l’intensité et de la fraîcheur de ses coloris. Finalement, ce qui est très difficile, c’est de trouver l’équilibre entre, d’une part, la possibilité de laisser aux chercheurs les moyens de travailler, d’autre part, la présentation au plus grand nombre, le tout sans que nos collections ne souffrent.

Les étudiants et chercheurs peuvent également travailler sur des reproductions de manuscrits...
Des microfilms, noir et blanc, ou en couleur pour les manuscrits à peintures, permettent de communiquer au lecteur un document de substitution et nous pouvons lui fournir, ensuite, l’original durant une journée (ou demi-journée) pour vérifier son travail et découvrir ce qui n’est visible que sur le manuscrit. Aujourd’hui, des problèmes d’ajustement technique se posent avec les microfilms couleur que nous abandonnons progressivement pour passer à la numérisation. Numériser les images, c’est une chose, mais numériser l’ensemble d’un manuscrit, cela devient très complexe ! À la BNF, nous avons une chance qui se transforme parfois en un handicap : nous disposons d’un nombre énorme de manuscrits médiévaux  (entre 30 000 et 40 000 dont 10 000 à peintures), ce qui représente une source de plaisir et de travail inépuisables, mais exige des structures évidemment très lourdes.

Justement, les locaux de la BNF du site Richelieu (2e arrondissement de Paris), où se trouvent les manuscrits, sont régulièrement pointés du doigt pour leur vétusté et leurs mauvaises conditions de conservation...
Ce lieu est un vieux bâtiment qui date de la fin du XIXe siècle et qui n’est plus aux normes de conservation, en particulier pour la température (nous avons ainsi beaucoup souffert l’été dernier). Heureusement, il va être restauré dans les années à venir, ce qui devrait résoudre les problèmes climatiques. Les études préparatoires sont terminées, les études précises sont en cours et les travaux devraient commencer début 2005. Ces mesures s’imposent vraiment pour transmettre dans les meilleures conditions ce fonds d’une incroyable richesse.

(1 ) Marie-Pierre Laffitte interviendra également à l’Auditorium du Louvre le mercredi 24 mars (à 10 heures) lors de la journée-débat : « Le livre ouvert et exposition-consultation des manuscrits enluminés » (renseignements au 01 40 20 55 55, www.louvre.fr).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°189 du 19 mars 2004, avec le titre suivant : Marie-Pierre Laffitte : Préserver les manuscrits enluminés

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