Espagne - Politique culturelle

ENTRETIEN

Manuel Borja-Villel : « du musée encyclopédique au musée sociétal »

Conseiller muséal au gouvernement régional de Catalogne

Par Julie Goy, correspondante en Espagne · Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2024 - 604 mots

BARCELONE / ESPAGNE

L’ancien directeur du Musée Reina-Sofía mène aujourd’hui une mission transversale auprès des musées catalans.

Manuel Borja-Villel. © Museo Reina Sofia, 2023
Manuel Borja-Villel.
© Museo Reina Sofia, 2023

Barcelone. Un an après son départ de Madrid où il était à la tête durant quinze ans du Musée Reina-Sofía, Manuel Borja-Villel revient à sa source, Barcelone, où il fut directeur de la Fondation Antoni-Tàpies (1990-1998), puis du Musée d’art contemporain [Macba] (1998-2007). Il va coordonner un programme de conseil culturel auprès de la région de Catalogne afin de repenser le système muséal public.

En quoi consiste votre nouveau poste ?

Ma mission consiste à passer du « musée encyclopédique » au « musée sociétal ». Dans les musées dits « encyclopédiques », les collections sont cataloguées selon des périodes temporelles et thématiques définies au XVIIIe siècle, dans une société patriarcale reflet d’une époque moderne où l’approche était à l’eurocentrisme et au colonialisme. Il faut désormais changer de paradigme pour établir un récit social, où cette même histoire coloniale est remise en question au profit d’autres thématiques occultées par l’histoire, tout en renouvelant les dispositifs de médiation. Plus que les musées eux-mêmes, ce sont les relations entre les institutions qu’il faut valoriser, pour créer une véritable synergie.

Comment passer d’un « musée encyclopédique » à un « musée sociétal » ?

Nous avons des documentations très précises qui permettent de changer l’approche des récits construits et d’adopter un nouveau point de vue qui ne soit plus européocentré. Lorsqu’on voit toutes les problématiques de restitutions [d’œuvres d’art] qui émergent, les guerres permanentes, il est clair que le système culturel est fissuré, parce que nous suivons des modèles qui ne fonctionnent plus. Il faut réussir à créer un modèle qui puisse être développé par toutes les institutions, pas seulement à l’échelle de la Catalogne.

Avez-vous déjà des projets ?

Oui. En 2024, une grande exposition se tiendra en novembre, abordant une série de thématiques partant du XVe siècle à nos jours, telles que l’identité, l’histoire, la précarité artistique. L’exposition sera présentée simultanément dans différents lieux, à Barcelone mais aussi dans la région, et dans un format étendu, avec non seulement des œuvres au mur mais aussi des performances artistiques, des événements. Une série de débats, séminaires et ateliers seront organisés dès septembre autour de l’exposition. Ils seront prolongés en 2025, l’objectif étant qu’en 2026 une « lettre de principe » puisse définir les lignes directrices de ce que devrait être un « musée sociétal » au XXIe siècle. Ma mission est prévue pour durer seulement trois ans, ensuite ce sera un travail continu qu’il faudra mener à partir de cette première maquette.

Allez-vous travailler avec les artistes locaux ?

Locaux et internationaux. Si l’on parle de l’idée de frontières, de territoires, d’identité, il faut parler de la Palestine, de la diaspora africaine, maghrébine. Le musée est par nature situé localement, mais il doit être en relation avec le monde extérieur. Promouvoir uniquement l’art catalan en pensant à son internationalisation va à l’encontre du changement de paradigme que l’on met en place et qui consiste à renforcer les échanges entre les différentes cultures. C’est particulièrement nécessaire à une époque où deux forces antagonistes très problématiques s’imposent, d’une part la mondialisation et d’autre part les ultra-nationalismes.

Les musées concernés n’y voient-ils pas une ingérence dans leur travail ?

Ce travail m’a été confié par la région [la Catalogne], car il existe déjà une volonté collective de transition vers ce type de musée, qui est inscrite dans le plan des musées. De plus, les institutions sont autonomes dans leur gestion, il n’y a pas d’intervention directe dans leur programmation. Je travaille déjà avec la Fondation Tàpies, [le centre d’art] Santa-Mònica, la Virreina, le Musée national d’art de Catalogne (Mnac), j’entre en discussion avec le Macba, tout se passe bien.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°625 du 19 janvier 2024, avec le titre suivant : Manuel Borja-Villel, conseiller muséal au gouvernement régional de Catalogne : « du musée encyclopédique au musée sociétal »

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