Vendredi 22 février 2019

Maître Corbis tient un fromage

La société de Bill Gates a déjà commencé le siège des musées

Le Journal des Arts

Le 1 juillet 1996 - 1344 mots

Dans l’espoir de récolter quelques fonds supplémentaires, certaines institutions ont prêté l’oreille aux sirènes de la reproduction numérique et, inévitablement, à la plus éclatante des Lorelei électroniques, la Corbis Corporation. À ce jour, une douzaine de musées et plusieurs fonds d’archives photographiques ont accordé des droits non exclusifs autorisant la société de Bill Gates à diffuser des reproductions numérisées de leurs œuvres majeures ou de leurs images.

NEW YORK (de notre correspondant). La société créée il y a sept ans par le patron de Microsoft, Bill Gates, a déjà changé de nom et de vocation à plusieurs reprises. Fondée en 1989 sous le nom d’Interactive Home Systems, sa mission était à l’époque de rechercher des combinaisons multimédias entre les images, le son, la vidéo et l’animation, le tout sous forme numérisée.

Rebaptisée Continuum Productions en 1992, la société a alors concentré ses efforts sur le contenu plutôt que sur les moyens, avant de modifier à nouveau sa stratégie, en 1994, pour se consacrer à la constitution d’une banque d’images numérisées interdisciplinaire à l’intention des particuliers, des entreprises et du marché institutionnel. Devenue la Corbis Corporation, l’entreprise de Bill Gates n’a attaqué pour l’heure que le marché professionnel et se retrouve en concurrence avec les agences photographiques qui utilisent, elles, des procédés traditionnels.

Ansel Adams sur CD-Rom
Corbis croit non seulement en l’avenir du numérique, mais elle ne semble pas avoir de rival sérieux en termes de volume. Son fonds comprend près d’un demi-million d’images numéri­ques touchant à tous les secteurs du savoir humain : beaux-arts et arts appliqués (moins de 10 %), mais aussi architecture, voyages et géographie, hommes illus­tres, histoire, culture populaire, scien­ce et technologie…

Au nombre des institutions qui ont concédé des licences d’exploitation sans droits exclusifs, la National Gallery de Londres, le Musée de l’Ermitage et le Musée national russe de Saint-Pétersbourg, le Philadelphia Museum of Art, la Fondation Barnes, le Kimbell Art Museum, le Detroit Institute of Arts, le Royal Ontario Museum de To­ron­to, le Seattle Art Museum, le Seattle Flight Museum, le Mariner’s Mu­seum de Newport News, la Li­bra­ry of Congress… auxquels s’ajoutent des archives photographiques telles que la Hulton Deutsch Collection de Londres, la Ro­ger Wood Collection (sites anciens), les clichés Dorling Kin­dersley (scien­ce), la Star­light/ Ressmeyer Collec­tion (espace, science et technologie), la Francis G. Mayer Collection (architecture et monuments publics de New York), et les immenses archives Bettmann, soit 16 millions d’images sur film et support numérique, achetées en octobre 1995, qui comprennent notamment toute la collection de United Press Interna­tional.

Au mois d’avril, Corbis a obtenu de l’Ansel Adams Publishing Rights Trust le droit exclusif, pour une durée de vingt ans, d’accorder une licence d’exploitation sous forme numérique de 2 500 clichés du célèbre photographe, mort en 1984 à l’âge de 82 ans. Les royautés à venir sur ces images très populaires devraient rapidement compenser les 25 000 dollars déboursés à la signature de l’accord et les frais de numérisation. La sortie d’un CD-Rom sur la vie et l’œuvre d’Ansel Adams est prévue pour l’automne 1997.

Projet avec la RMN
Car les contrats de licence passés avec les musées autorisent Corbis à jouer non seulement les distributeurs d’images nu­mérisées, mais aussi les éditeurs, en utilisant ces archives pour créer ses pro­pres productions multimédias, CD-Rom et produits en ligne. Cor­bis a ainsi produit un certain nombre de CD-Rom sur divers sujets, dont un titre consacré à la Fon­dation Barnes, distribué en France par la Réunion des musées nationaux (RMN). Appro­chée en 1994, celle-ci avait décliné l’offre de Corbis qui espérait encore, à l’époque, négocier l’exclusivité des droits de reproduction des œuvres conservées dans les musées nationaux. Cependant, un dialogue s’est instauré depuis, puisque Cor­bis "lo­calise" pour le marché amé­ricain le CD-Rom Moi, Cézan­ne, co­produit par la RMN et Télérama à l’occasion de la ré­tros­pective Cé­zan­ne. Des négociations actuellement en cours pourraient déboucher sur la production en commun d’un nouveau CD-Rom.

Dans tous les cas, chaque usage doit être soumis à l’approbation du musée. Les contrats varient selon la taille et la notoriété du musée, le pourcentage des futures royautés, le montant des droits de reproduction photographique existants et des droits secondaires. Les contrats, généralement d’une durée de dix ans, sans exclusivité, laissent les musées libres de développer leurs propres productions (CD-Rom de collections et d’expositions, etc.) et de vendre des images numérisées par d’autres canaux. Mais le terrain est miné : par exemple, l’US Copy­right Office a reconnu les droits de Corbis sur les "fichiers" numériques comme si la reproduction numérisée d’une image valait création originale. Ainsi, Corbis peut autoriser tel musée à utiliser ses fichiers numériques pour des projets indépendants (Internet ou CD-Rom), mais si le musée souhaite placer une reproduction numérisée d’une de ses œuvres dans une autre "agence", il lui faudra louer le fichier à Corbis.

Révision de la loi américaine
La notion de copyright séparé pour une reproduction numérique paraît encore plus ambiguë qu’un copyright séparé pour la photographie d’une œuvre d’art en deux dimensions. Aucun des deux procédés ne constitue en soi une création originale. C’est pourquoi l’administration Clinton, consciente du problème, a constitué, dans le cadre de son groupe de travail sur les droits de la propriété intellectuelle, un sous-groupe spécialisé dans les "Vi­sual Image Archives". Il conseille le gouvernement sur les possibilités de révision de la loi américaine sur les droits de reproduction, afin de l’adapter à l’édition électronique. En attendant, les musées ont quelque raison de se méfier de la perte de contrôle des images tirées de leurs collections.

Moins de 5 000 dollars de royautés
Après quatre années de fonctionnement, le Philadelphia Museum of Art a touché moins de 5 000 dollars de royautés, auxquelles se sont ajoutés 25 000 dollars de matériel informatique offert à la signature du contrat. Selon Conna Clark, responsable des droits de reproduction au musée, plus de mille peintures ont été numérisées, mais les clients ne s’intéressent qu’à une poignée d’œuvres majeures. "Nous sommes livrés aux lois du nouveau marché électronique", confirme-t-elle, citant de nombreux CD-Rom non-artistiques aussi bien que des productions réalisées par Corbis, notamment pour son site sur l’Internet. En revanche, la presse et l’édition n’ont fait que peu usage du système.
Car si certains éditeurs vantent les avantages de la numérisation des images (simplicité d’utilisation, gain de temps et d’argent…), d’autres ne sont pas convaincus de la supériorité du procédé numérique, surtout quant à la fidélité du rendu des couleurs. Les agences de publicité, les magazines et les maisons d’éditions courantes peuvent y avoir recours, mais les éditeurs de livres d’art s’y refusent souvent.

Frances Harkness, directrice chez Abrams, l’un des plus grands éditeurs de livres d’art américains, n’a loué à ce jour qu’une seule image chez Corbis. Elle estime que les images numérisées sont bonnes pour les maquettes préliminaires et le matériel publicitaire, mais elle tient aux ektachromes, même pour les images en noir et blanc, lorsqu’il s’agit de livres d’art. Elle n’est "pas convaincue des possibilités de correction des couleurs. Et trop de questions restent en suspens : êtes-vous bien en possession du fichier approuvé par le musée ? Votre moniteur est-il le même que celui du musée ? L’épreuve numérisée reflète-t-elle vraiment le résultat final ?"

"Nous n’aurons plus le choix"
En outre, lors de la publication d’un livre d’art ou d’un catalogue d’exposition, il est pratiquement impossible que toutes les images soient disponibles sous forme numérisée. Néanmoins, Frances Harkness est consciente de l’inéluctabilité de la transition : "Un jour, nous n’aurons plus le choix." Selon elle, c’est la réduction des coûts de fabrication qui sera décisive. En effet, les procédés traditionnels de fabrication occasionnent des frais à chaque étape, depuis les droits de reproduction jusqu’aux coûts du flashage, de la duplication du négatif, de la correction séparée des couleurs, etc.
Pour l’instant, il semblerait donc que les archives numérisées aient besoin des musées, et non le contraire. Sachant cela, les musées devraient tâcher d’obtenir de subs­tantiels à-valoir à la signature, ainsi que de confortables pourcentages de royautés, au moins pour les prochaines années, avant que le volume des demandes n’explose véritablement.

 

Site Corbis sur l’Internet : http://www. corbis.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°27 du 1 juillet 1996, avec le titre suivant : Maître Corbis tient un fromage

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