Mercredi 21 février 2018

Allemagne

Lutter contre le trafic entre l’Est et l’Ouest

Un fichier de 36 000 œuvres volées à la disposition des policiers

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 2 avril 2010

À Wiesbaden, le Département de recherche des œuvres d’art volées mène une action nationale, en coordination avec les polices locales, et internationale, liée à l’augmentation des vols dans les pays de l’ex-bloc communiste. Une mission délicate, d’autant que la loi allemande n’oblige pas les marchands d’art et les antiquaires à enquêter sur l’origine des œuvres qu’ils vendent.

WIESBADEN - Comme l’explique Max Peter Ratzel, chef du Dépar­tement de recherche des œuvres d’art volées au sein du Bundes Kriminal Amt (BKA), l’Office fédéral de lutte contre le crime, la majeure partie des affaires auxquelles il est confronté est moins spectaculaire que le récent vol de deux Turner et d’un Caspar David Friedrich à la Schirn Kunsthalle de Francfort, au mois de juillet 1994.

Les œuvres dérobées ne sont pas toutes d’une aussi grande valeur marchande ; la police recherche également des tableaux et des objets d’art qui n’ont d’autre valeur que culturelle et historique. L’essentiel des 2 600 vols enregistrés chaque année est perpétré dans des demeures privées, par des voleurs en quête d’objets de valeur faciles à emporter.

En outre, la chute du mur de Berlin a vu apparaître un nouveau type de criminels, qui dérobent les œuvres d’art dans les églises, les musées, les galeries et les collections privées d’Europe de l’Est pour les revendre à l’Ouest. Selon Max Peter Ratzel, il ne s’agit pas de professionnels doués d’une réelle connaissance du marché de l’art, mais d’amateurs se livrant à une activité aux risques minimes – la sécurité des œuvres est généralement mal assurée – et aux profits rapides. Ils vendent comptant, souvent par des intermédiaires, et pratiquent des prix moins élevés que ceux des marchands.

Des exportations illégales
En Pologne par exemple, les églises, toujours ouvertes, sont de véritables mines d’où les icônes, les retables et les statues disparaissent régulièrement. Dans le passé, les pièces de valeur ne pouvaient guère sortir du pays : il était interdit de voyager à l’étranger, et les activités des personnes étaient étroitement contrôlées. “C’était un immense circuit fermé”, rappelle Ratzel. Aujourd’hui, les occasions de vente ou d’exportation illégales sont multiples : “Transporter des marchandises illégales sur des routes légales et par des moyens légaux est une excellente forme de camouflage !”.

La police des deux côtés des frontières est en alerte : elle accorde une attention particulière aux minibus surchargés et aux camions, qui dissimulent parfois les œuvres d’art volées derrière les sièges ou sous les cageots de légumes.

Photographier les œuvres
La collaboration du département spécialisé du BKA avec les autorités chargées de la lutte contre les vols d’œuvres d’art en Pologne, en Russie et en République tchèque s’améliore constamment, mais le système décentralisé rend quelquefois difficile la coordination de l’action des agents fédéraux en Allemagne : avant d’être pris en charge par le BKA et quelle que soit l’importance du vol, celui-ci fait d’abord l’objet d’une enquête de la police locale, jusqu’à ce qu’il soit établi que le voleur opère dans plusieurs Länder, ou internationalement. C’est le seul organisme, en Allemagne, à disposer des moyens adéquats d’identification grâce à ses archives concernant tous les objets d’art volés.

Les sept spécialistes du BKA disposent d’un impressionnant fichier de plus de 36 000 tableaux, bijoux, montres, horloges, tapis, meubles et autres œuvres d’art, volés dans toute l’Allemagne. Les objets d’art dérobés dans les autres pays d’Europe y sont systématiquement inclus si l’on soupçonne une “connexion” allemande. Les descriptions insuffisantes fournies par les propriétaires et l’absence de photographies ne facilitent pourtant pas les recherches. Les conseils du BKA sont donc les mêmes que ceux de toutes les polices à travers le monde : encourager les propriétaires d’objets précieux – toiles, sculptures, bijoux, meubles, tapis etc... – à photographier systématiquement leurs biens, et pouvoir en donner une description détaillée.

Pas de devoir d’enquête
Il arrive que certains marchands d’art et antiquaires acquièrent des objets auprès d’intermédiaires, avant de s’apercevoir qu’ils ont été dérobés. S’ils s’en rendent compte, ils sont tenus de restituer les pièces à leur légitime propriétaire, mais la loi allemande n’impose pas aux vendeurs ni aux marchands un devoir d’enquête sur l’origine des œuvres d’art qu’ils vendent. “Fonda­men­ta­lement, ils sont censés les avoir acquises de bonne foi et ne sont nullement tenus de vérifier leur provenance”, explique Max Peter Ratzel, qui considère que tout système de contrôle serait inacceptable dans une démocratie libérale. Toutefois, les grandes maisons d’enchères et les marchands d’art en renom contactent régulièrement la police spécialisée pour vérifier la provenance de certaines pièces de valeur.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : Lutter contre le trafic entre l’Est et l’Ouest

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque