Dimanche 18 novembre 2018

Londres se plonge dans le grand bain de l’Art déco

Le Victoria and Albert Museum aborde les multiples succès d’un mouvement

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 18 avril 2003 - 1834 mots

Dépassant largement les frontières parisiennes de l’Exposition de 1925, le Victoria & Albert Museum, à Londres, célèbre, à travers une grande exposition, l’aventure de l’Art déco. De 1910 à 1939, de l’architecture à la photographie, de la France aux États-Unis en passant par l’Inde ou l’Australie, l’institution offre une vision panoramique du mouvement.

Avec ses secrétaires laqués, ses fauteuils en acier, ses tapis aux motifs géométriques, tables plaquées d’ébène de Macassar, chiffonniers en acajou et ivoire, tissus aux couleurs vives, vitraux ornés de soleils ou chandeliers en verre et métal, l’Art déco est un style résolument “éclectique”. Se référant aux historiens de l’art américains, qui appliquèrent le terme “Art déco” à un éventail de production très large, le Victoria & Albert Museum de Londres retrace l’histoire de la période, de ses débuts parisiens luxueux, en 1910, aux ramifications américaines modernistes des années 1930. “L’appellation ‘Art déco’ s’applique à toute une ‘famille’ d’œuvres des années 1910 à l’entre-deux-guerres dont la seule fonction est décorative. Cette approche n’exclut donc aucune forme, aucun support ni aucun pays et s’intéresse à des horizons riches et variés allant des beaux-arts aux arts décoratifs, en passant par l’architecture, la mode, le cinéma, la photographie et le dessin industriel du monde entier, précisent ainsi Charlotte et Tim Benton dans l’ouvrage paru à l’occasion de l’exposition. [Ces derniers considèrent] la diversité formelle et typologique du style comme une qualité – plutôt que comme une manifestation de ses contradictions idéologiques –, qui se présente comme un défi fascinant.” Du mobilier imaginé par Ruhlmann dans les années 1920 au juke-box de Paul Fuller (1940), une multitude d’objets ont élu demeure dans les vastes salles du musée londonien, pour un parcours vertigineux qui offre une vision plutôt floue de l’Art déco. Les commissaires reconnaissent d’ailleurs que “les problèmes de chevauchement entre l’Art déco et le modernisme, et l’Art déco et d’autres styles contemporains ne sont pas tout à fait résolus ici [...]. Il [leur] faut souligner qu’une part de la signification la plus profonde de ce style réside – et cela est pratiquement exceptionnel dans l’histoire de l’art – dans l’imagination et l’amusement”.
Organisée de manière chronologique, la manifestation londonienne consacre, évidemment, tout un espace à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, qui eut lieu à Paris en 1925 et dont le mouvement tira par la suite son nom – l’emploi courant du terme “Art déco” ne se généralisant qu’à la fin des années 1960. Initialement prévu en 1915, l’événement marque l’apothéose d’un style qui prend naissance dès le début du XXe siècle.

Obtenir un effet original et exotique
Pour évoquer l’”Hôtel d’un collectionneur” de Jacques-Émile Ruhlmann, élément phare de l’Exposition de 1925 dont l’architecture fut confiée à Pierre Patout, le Victoria & Albert Museum a réuni des œuvres du créateur – la fameuse Table Araignée, un cabinet en laque noire et une paire de fauteuils avec tapisserie d’Aubusson d’Émile Gaudissart, variante proche de celle réalisée pour l’Hôtel –, mais aussi les célèbres Perruches de Jean Dupas, L’Archer d’Antoine Bourdelle et l’Ours blanc de François Pompon. Le pavillon d’une ambassade française est, pour sa part, suggéré par un chiffonnier en acajou, ivoire et peau de requin d’André Groult, le Portrait de l’ambassadrice de Marie Laurencin, un chandelier de Süe et Mare ainsi qu’un bureau de Pierre Chareau.
En quête d’un nouveau langage décoratif, tout en empruntant aux avant-gardes contemporaines, les créateurs Art déco ont puisé leur inspiration dans les cultures passées, auxquelles le Victoria & Albert Museum rend largement hommage. À l’exemple de la sculpture de table en verre de René Lalique, semblable à un bas-relief de tombe pharaonique, ou encore du vanity-case Cartier/Sarcophage égyptien en or, saphirs, os sculpté, émeraudes, diamants, onyx et émail, l’Égypte ancienne a fortement influencé l’époque. La découverte en 1922 par l’archéologue Howard Carter de la luxueuse tombe de Toutankhamon n’est pas étrangère à cet engouement. De manière générale, les décorateurs, ensembliers et architectes font référence aux motifs égyptiens en les simplifiant et en les associant à d’autres sources, comme les éléments géométriques mayas. Peu importait l’exactitude des références historiques ou géographiques quand le but était d’obtenir un effet original et exotique.
L’art asiatique a, lui aussi, fourni quantité de motifs tels que les formes élégantes et glaçures monochromes des céramiques Sung et Yan, ou les lignes simples des meubles en bois Ming et Qing. L’influence du Japon se ressent plus particulièrement dans la mode, où les vêtements à corset serré sont abandonnés pour des tissus moins ajustés, qui drapent le corps, comme la robe du soir Chimère imaginée par Jeanne Paquin (1925). Dans son studio de Neuilly, le couturier et collectionneur Jacques Doucet expose des œuvres “exotiques” aux côtés des créations contemporaines qui s’en sont inspirées, telle la célèbre Table Lotus commandée à Eileen Gray. Prenant exemple sur les laques japonaises, Jean Dunand imagine à son tour une diversité de pièces, dont le panneau laqué La Pêche (1935).
Peut-être plus encore que l’Asie, l’Afrique a considérablement enrichi le vocabulaire Art déco. Outre les éléments formels des sculptures, textiles et bijoux africains, c’est le concept d’un monde sauvage, tribal, régi par de mystérieux rituels, qui fascine et attire les Occidentaux. Cette passion pour les contrées lointaines et tropicales correspond également aux idéaux colonialistes. Elle atteint son paroxysme avec le Musée des colonies, imaginé par Albert Laprade en 1931 pour l’Exposition coloniale.
Par son organisation architecturale et son programme muséographique, l’édifice est conçu comme un outil de propagande, tout en apparaissant comme emblématique de l’Art déco. Les sculptures de Janniot et les fresques de Ducot de la Haille sur le thème des Apports de la France aux colonies y côtoient le travail de Ruhlmann, responsable de la décoration du “salon de l’Afrique”, d’Eugène Printz, qui s’est vu confier le “salon de l’Asie”, ou de Jean Dunand, auteur de la bibliothèque. Les créateurs s’imprègnent également des XVIIIe et XIXe siècles : l’époque Louis XVI, avec ses ornements et formes néoclassiques, mais aussi le Directoire (1795-1804), l’Empire (1804-1815), la Restauration (1815-1830), styles qui, tous, mettent l’accent sur la simplicité des lignes et des placages de bois chaud. Ruhlmann est devenu célèbre pour avoir su les moderniser, en témoigne sa Coiffeuse (1925), en chêne, amarante et placage acajou, nouvelle interprétation des œuvres de 1820. À cette grande diversité de sources semble répondre une déconcertante variété de styles, de manières, et ce dans quantité de pays.

Adapté à la production en série
L’Art déco s’est manifesté dans toutes les disciplines (la mode, la joaillerie, l’architecture, la photographies, la reliure, les arts graphiques...), aussi bien en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Grande-Bretagne qu’en Europe centrale. Selon Charlotte et Tim Benton, le mouvement est devenu autant “une attitude, une vision, une approche” qu’un style formellement identifiable. Les pavillons étrangers de 1925 annonçaient déjà une multitude de tendances : l’Autrichien, dessiné par Josef Hoffmann et décoré par divers ateliers viennois, la section hollandaise – qui logeait dans un édifice dessiné par l’architecte J. F. Staal –, dominée par les représentants de l’école d’Amsterdam tels Michel Klerk et Piet Kramer, ou encore l’ensemble italien, créé par le Romain Armando Brasini, qui s’inspirait lourdement du Cinquecento. Il faut y ajouter le pavillon tchécoslovaque, qui prenait ses racines dans le cubisme, et celui consacré à la Pologne, conçu par Józef Czajkowski, un temple long et étroit coiffé d’une tour de verre composée de centaines de petits panneaux.
Manquait à l’appel l’Allemagne, qui déclina l’invitation, les relations diplomatiques avec la France étant à l’époque particulièrement tendues. Même si l’ornementation restait traditionnelle, les œuvres allemandes faisaient preuve d’une grande modernité. Ainsi du meuble-rangement de Gerhard Schliepstein : la laque rouge utilisée pour la finition et la forme s’inspirent d’un style oriental, tandis que les détails ornementaux imitent les formes cubistes.
Tout en acquérant une dimension internationale, au milieu des années 1920, l’Art déco, jusqu’alors principalement associé au secteur du luxe et aux commandes privées, fut progressivement adapté à la production en série et au grand public. Une orientation qui correspond également au krach boursier de 1929. L’éclectisme formel du mouvement, l’absence de théorie normative, son caractère individualiste et commercial lui permettent de s’adapter à toutes les traditions, à tous les continents. Le style essaime dans le monde entier, en Australie, en Inde, en Amérique latine et en Chine. Mais, aux État-Unis, il remporte un franc succès. Si en Europe l’année 1925 sonne le glas de l’Art déco, en Amérique, un nouvel élan est insufflé aux architectes, qui transposent les motifs des années 1920 sur leurs gratte-ciel. Des buildings aux structures d’acier parées de pierres, de briques, de terres cuites, de mosaïques de verre ou de métal, et associées parfois à des éléments folkloriques, font leur apparition, notamment en Californie et à New York. Les architectes trouvent dans le langage Art déco les moyens de réaliser quelque chose de profondément novateur, comme le Rockefeller Center (1927-1931) ou l’Empire State Building (1932). L’exemple suprême d’un Art déco flamboyant, à la hauteur des businessmen mégalomanes de la ville, reste le Chrysler Building, imaginé par William van Alen en 1928. Innovation importante des années 1930, le “Streamline”, ou “profilage”, est un dérivé du courant Art déco. Le terme est couramment utilisé dès 1910 par les constructeurs automobiles pour faire référence aux “lignes incurvées” de leurs produits. Avec Chrysler, qui, en 1934, lance l’Airflow, une automobile au profil aérodynamique, le Streamline prend son envol. L’aérodynamique de la voiture exprime au mieux la vitesse et les progrès technologiques de l’époque, tout en dissimulant les parties fonctionnelles de la machine pour mieux jouer de lignes horizontales harmonieuses. Entre le milieu et la fin des années 1930, les nouveaux symboles de la modernité gagnent les fournitures de bureaux et même les articles ménagers, à preuve le pichet à eau Normandie de Peter Müller-Munk. Associé à des concepts industriels et commerciaux, le profilage occupe le devant de la scène à l’Exposition universelle de New York, en 1939. L’année marque aussi l’abandon du mouvement Art déco. Après la Seconde Guerre mondiale, des solutions plus simples envisagées par des créateurs comme Jean Prouvé sont largement privilégiées. C’est seulement au cours des années 1960 que les conservateurs de musées et marchands d’art redécouvrent le mouvement et réinventent le terme “Art déco”. Ruhlmann, Dunand, Poiret, Süe et Mare bénéficient alors d’expositions personnelles, tandis que le mobilier des années 1920-1930 est réédité de manière plus ou moins convaincante. Devenu un grand classique, le mouvement influence à son tour de jeunes créateurs et passe à la postérité.

- ART DÉCO, 1910-1939, jusqu’au 20 juillet, Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, South Kensington, Londres, tél. 44 20 7942 2000, tlj 10h-17h45 et jusqu’à 22h tous les mercredis et chaque dernier vendredi du mois. L’exposition se rendra ensuite au Royal Ontario Museum à Toronto (automne 2003), au Museum of Fine Arts de San Fransisco (printemps 2004) et au Museum of Fine Arts de Boston (automne 2004). - À lire : Charlotte Benton, Tim Benton et Ghislaine Wood (sous la direction de), L’Art déco dans le monde, 1910-1939, éditions La Renaissance du Livre, Tournai (Belgique), 464 p., 74,50 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°169 du 18 avril 2003, avec le titre suivant : Londres se plonge dans le grand bain de l’Art déco

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