L’œil de Rik Gadella

L'ŒIL

Le 1 novembre 2002 - 1636 mots

Fondateur et directeur de Paris Photo, organisateur de Kaos et du salon XXe siècle mais aussi directeur des éditions Picaron, Rik Gadella est un homme aux goûts éclectiques, guidé dans ses choix par un souci constant de qualité et un grand respect du public.

La première édition du salon XXe siècle a-t-elle répondu à vos attentes tant au niveau du public que des ventes ?
J’ai été très satisfait des galeries qui, pour la première année, ont exposé des pièces de très haute qualité. Nous avons eu moins de visiteurs que l’on espérait, mais après Paris Photo, je pense avoir été déjà très gâté. C’est un autre marché. Toutefois, beaucoup de grands collectionneurs sont venus, et je crois qu’il y a eu près de 70 % des pièces vendues.

Kaos, parcours des mondes s’est tenu à Saint-Germain-des-Prés du 19 au 22
septembre. Pourquoi avoir choisi de créer un événement à Paris consacré aux arts premiers ?
Je me suis toujours intéressé aux arts premiers et asiatiques. Il existe à Bruxelles la foire d’art tribal, Bruneaf. Je voulais créer un événement de cette envergure mais qui soit plus léger qu’un vrai salon ; car je ne crois pas qu’il y ait assez de galeries pour remplir un salon entier avec les arts premiers. De plus, je voulais sortir de ce ghetto de l’art tribal, et associer des galeries d’art asiatiques, océaniques et des Amériques. Cette année, nous avons eu une vingtaine de galeries, l’année prochaine on en aura le double. Kaos, c’était aussi un moyen de lancer notre nouvelle revue, et de la présenter au public. J’avais aussi espéré qu’en travaillant sur place, dans les galeries, les frais seraient moins élevés pour ces dernières et qu’elles pourraient se permettre de meilleurs accrochages, d’amener des œuvres plus importantes – ce qu’ils ont fait d’ailleurs. Et puis je voulais faire découvrir à un nouveau public ce milieu très fermé de l’art tribal. Et programmer Kaos en même temps que la Biennale des Arts asiatiques, c’était aider à créer une synergie plus importante, et je crois que beaucoup plus de gens sont venus à Paris grâce à cela et à la haute qualité des événements.

L’année dernière, vous avez cédé Paris Photo à Reed Exhibitions, organisateur de la Fiac, mais c’était important pour vous d’en conserver la direction artistique ?
C’était à la demande de Reed Exhibitions. Les exposants en étaient rassurés également, cela garantissait une certaine continuité, c’est aussi pour cela que Reed voulait que je reste. En revanche l’équipe est aujourd’hui plus grande, plus spécialisée et apporte plus de choses que je ne pouvais le faire avec ma petite structure.

Cette année, le Statement est dédié à la création hollandaise. Pourquoi les Pays-Bas ?
Avant, le Statement était plus disparate, il rassemblait des jeunes artistes, des galeries de différents pays. On a commencé un Statement réservé à un seul pays l’année dernière avec les Allemands, et cela m’a permis d’approfondir mes relations avec ce pays, avec ses collectionneurs et de mieux connaître sa création contemporaine. De plus, les retombées sont plus grandes, cette année 70 galeries allemandes participent à Paris Photo. Quant aux Pays-Bas, je crois qu’il y a beaucoup de choses très intéressantes qui se passent là-bas dans la photographie. Surtout sur la notion de frontière : est-ce que c’est de la photo, de l’art, du documentaire ou de la photo de mode ? Les artistes hollandais en jouent beaucoup. Mais je n’ai plus envie de parler de cela. Dans les premières années de Paris-Photo, c’était important, mais je ne crois plus que la photo ait besoin d’affirmer qu’elle est une forme d’art à part entière.

Paris Photo a acquis aujourd’hui un succès public incontestable, mais pour vous de manière plus générale, les salons d’art sont-ils réservés aux avertis et aux professionnels ou au contraire est-ce l’occasion pour le grand public de découvrir de nouvelles œuvres ?
Si le salon n’a pas les deux, il n’a pas d’intérêt ; il n’y a pas d’atmosphère, il n’y a pas de vie. Je suis toujours agréablement surpris lorsque les galeristes me disent que le public de Paris Photo est vraiment intéressé, même s’ils connaît encore peu la photo. C’est aussi pour le public que j’ai toujours sélectionné les galeries sur la qualité de leurs artistes, que le salon couvre le XIXe siècle jusqu’à nos jours, et qu’il regroupe un choix très international de galeries. Il y a un tiers d’exposants français, deux tiers d’étrangers. Par ailleurs, il est important pour moi que les galeries soient capables de communiquer avec leur clientèle et avec les visiteurs. Et je crois que cette synergie entre un nouveau public qui découvre et un collectionneur déjà averti, c’est le challenge d’un salon.

Pensez-vous que cette idée de convivialité fait partie du succès de Paris Photo ?
Quand j’avais ma galerie aux Pays-Bas et ma maison d’édition, j’ai fait beaucoup de salons. Je sais que ça va très vite, qu’il faut vendre parce qu’on a beaucoup de frais. Mais c’est aussi l’endroit où l’on veut rencontrer de nouveaux collectionneurs, des conservateurs, mais aussi ses collègues. C’est tout cela ensemble, c’est un moment agréable à passer.

On voit dans vos différentes manifestations que vous mettez un point d’honneur à être international. Cette dimension internationale n’est-elle que la conséquence de la nécessité pour un salon d’être fédérateur ?
Oui, mais souvent on ne comprend pas cela en France. Quand j’ai commencé Paris Photo, je suis allé voir les Américains d’abord, et quelques galeries françaises sur place n’ont pas apprécié parce que je cassais leur marché. Mais je crois qu’ils se sont rendu compte à plus long terme que je leur apporte beaucoup plus que quand ils étaient seuls dans leur coin et qu’ils monopolisaient l’image XIXe siècle, moderne ou autre. J’ai envie de créer des événements qui soient de très haute qualité, qui soient intéressants pour le visiteur et pour le client, sinon cela ne m’intéresse pas. S’il n’y a pas cet internationalisme, cela ne marche pas. C’est ce que je reproche au Salon des Antiquaires, il y a 80 galeries, dont quatre étrangères. C’est agréable, mais cela ne m’intéresse pas. Après les premiers Paris Photo, des galeries françaises sont venues me voir en me disant « aujourd’hui, il y a 17 de mes photographes qui tournent à l’étranger ». C’est très important, c’est aussi un lieu d’échange entre galeristes. Quand j’ai fait mon premier salon en tant qu’exposant, j’avais 20 ans, je venais d’ouvrir ma galerie. C’était cela qui m’importait aussi dans le salon, ce moment de rencontre.

Quels sont les critères de sélection des galeries ? 
Je veux absolument qu’il y ait un choix XIXe, moderne et contemporain. Que ce soit français et international, et qu’il y ait du choix. Si une galerie vient avec trois artistes déjà représentés par une autre galerie, je ne la prends pas. Si une autre vient avec le même fichier de clientèle, cela ne m’intéresse pas. Il importe aussi que ces galeries fassent du travail sérieux, qu’elles sachent parler avec leur clientèle, la suivent et soient capables de gérer les problèmes. La qualité des services est très importante. J’en ai marre du cube blanc où l’on est traité comme un idiot.

C’est d’ailleurs souvent le sentiment
du public ?
Je peux comprendre d’un côté la galerie, qu’elle en ait marre de la énième remarque, mais en même temps cela fait partie du boulot, c’est un lieu ouvert. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas être à la disposition du visiteur avec de vraies informations.

Malgré le contexte économique, avez-vous l’impression que le marché est plutôt boosté, que l’art deviendrait une sorte de valeur refuge, ou qu’au contraire les gens sont plus frileux à engager des capitaux ?
Il y a les deux effets. Il y a deux ans, les ventes de Paris Photo ont été exceptionnelles, et même l’année dernière avec le 11 septembre et la crise, on a fait seulement 10-15 % de moins que précédemment. Les gens qui ont une très bonne marchandise, ils la vendent. Il y a d’un côté de l’argent qui sort de la bourse, alors les gens investissent ailleurs, dans l’immobilier ou peut-être dans l’art ; et d’autres, plus frileux, qui ne mettent plus nulle part.

Pourquoi associer à chaque événement une publication ?
Je suis éditeur d’origine, peut-être les salons ne sont-ils qu’une excuse pour faire des livres... Pour Paris Photo, au début c’était un outil de communication, juste un agenda avec quelques expositions, mais après un numéro cela nous ennuyait déjà et on a commencé à mettre plus de rédactionnel. Quand j’ai vendu le salon, j’ai reformé ma maison d’édition, nous avons gardé Paris Photo Magazine et changé de format, ce qui permet de mettre plus en valeur les photographies. Pour le design, c’est la même idée : donner une envergure plus grande au salon, plus de contenu. Nous allons sortir en mars quatre monographies sur des designers du XXe, Jacobsen, Molinot, Mallet Stevens, et un jeune. Et en plus des numéros annuels de Kaos, nous éditerons des hors-série. C’est aussi le plaisir de faire un livre.

Et pensiez-vous qu’il y avait un besoin en France de revues plus spécialisées ?
Pour la photo certainement, une revue sur le marché de la photo, sur ses galeries cela n’existait pas, il y a seulement des revues grand public. Quant aux arts du monde, il est clair que cela n’existait pas. Deux revues tribales et un magazine asiatique existent, mais aucun n’associe l’ensemble de ces arts. Le challenge avec Kaos, c’était de trouver de bons auteurs, des textes de fond compréhensibles des néophytes, associant la dimension esthétique de l’œuvre à celle symbolique et culturelle – ce qui est très rare.

De nouveaux projets en 2003 ?
La seconde édition de XXe siècle, puis de Kaos, Paris Photo 2003, de nombreuses parutions. A part cela, je ne sais pas, on verra...

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°541 du 1 novembre 2002, avec le titre suivant : L’œil de Rik Gadella

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