Mercredi 17 octobre 2018

L’œil de Christian Lacroix

Au-delà de la beauté

L'ŒIL

Le 1 septembre 2000 - 1617 mots

De Christian Lacroix, on croit tout savoir : son enfance arlésienne, ses études d’histoire de l’art, ses premières armes chez Patou, son émancipation et sa réussite en tant que couturier indépendant. Or, l’homme pose aujourd’hui un regard désabusé sur une carrière riche en rebondissements. Un nouveau Christian Lacroix vient d’apparaître, las de son image de couturier du Sud, un homme soudain plus militant et persuadé que l’art reste l’unique moteur de ses créations.

Dans le cadre de l’exposition « La Beauté » à Avignon, vous avez conçu un décor urbain de bannières et d’oriflammes. Quelle en a été la genèse ?
Je n’ai jamais voulu outrepasser les limites de ce que je sais faire. Il était hors de question que je sois l’alibi régionaliste d’une manifestation internationale même si cette ville appartient à mon territoire intime. Je ne voulais pas plus être celui qui habille et camoufle la ville. Avignon n’a absolument pas besoin de moi pour être belle dans son quotidien. N’étant pas un plasticien, je refusais tout autant le côté installation. J’ai donc longuement hésité avant de m’engager d’autant plus que j’étais fatigué de cette image de couturier du Sud qui me collait à la peau. Mon idée de départ, de grands patchworks de tissus, devait évoquer l’ancienne luxuriance de la ville. Avignon possède un côté byzantin qui transparaît dans mille détails. C’est ce que je voulais montrer tout en évitant de paraître trop illustratif. J’ai trouvé la juste mesure de ce que je souhaitais faire en allant vers l’essence des choses, vers la couleur pure et des lignes épurées tendant vers l’abstrait. Ce travail n’est que la conséquence logique d’une évolution profonde que l’on peut également voir dans mes dernières collections.

Pourtant, votre intervention a été critiquée par nombre d’observateurs. Avec le recul, comment analysez-vous cet échec ?
Ce que vous voyez ne correspond absolument pas à ce que j’avais prévu. Rien n’a véritablement été achevé. Les grands murs de couleurs qui devaient prolonger les tours sur près de six mètres de hauteur n’ont pas reçu l’autorisation de l’architecte des Monuments historiques. Les grandes bannières que je voulais installer dans la ville ont vu leur taille réduite de plus de la moitié ; les pompiers ne pouvant en atteindre le faîte. Il semble que personne ne se soit préoccupé de ce genre de détails. Je pourrais ainsi multiplier les exemples, expliquer pourquoi telle ou telle partie de mon projet ne s’est pas faite faute de véritable compétence. Que puis-je ajouter ! Que le régisseur a changé trois fois. Chacun reprenant le dossier au début. Le soir du vernissage, j’ai failli tout faire décrocher !

Ce projet correspond-il à une volonté d’échapper au monde clos de la mode ?
Bien sûr, mais je ne suis pas un usurpateur. Je ne me considère pas comme une vestale, ni même comme un intégriste de la haute couture. Simplement, avec l’expérience, je jette sur ce milieu un regard plus lucide, plus distant aussi, un regard qui envisage les choses d’une manière plus globale qu’auparavant.

Pourtant, on vous considère comme celui qui a renouvelé la haute couture dans les années 80.
Nous étions deux ou trois créateurs qui avions une réputation d’enfants terribles. En fait, nous nous bornions à respecter une certaine idée de la haute couture, idée qui nous avait, enfant, tous fait fantasmer.

Quel regard portez-vous sur 15 ans de pratiques ?
Je suis passé de l’illustration à la narration. Après avoir été un décorateur, je deviens aujourd’hui un véritable maître d’œuvre.

Il y a 20 ans, on pronostiquait la fin de la haute couture. Ensuite, on s’est aperçu qu’elle était une formidable usine à rêves. Entre une mort annoncée et un support à imaginaire pour les médias quelle est sa place actuelle ?
La haute couture est une éternelle moribonde qui, paradoxalement, renaît toujours de ses cendres. Lorsque j’ai commencé à travailler dans ce milieu, nos clientes, essentiellement des princesses du Moyen-Orient, réclamaient alors des créations aux codes assez stricts. Puis, au milieu des années 80, sont arrivées toutes ces Américaines soudain friandes de la haute couture française. Il y avait une envie de surabondance, les golden boys, l’influence de Dallas puis Dynastie, bref une génération d’acheteuses aux goûts assez kitsch. Curieusement, c’est cette vague qui m’a porté. Pour me retrouver, pour vivre, m’exprimer et respirer comme je le voulais, j’ai alors construit une pratique reposant sur mes racines et donc sur le Sud. De ce fait, les gens avaient l’impression que mes créations n’étaient que la simple transposition de tout ce que j’avais emmagasiné, que mon travail était, de ce fait, autobiographique, voire auto-analytique. C’était en partie vrai, mais, dernièrement, j’ai eu la terrible sensation que je touchais le fond, que j’étais totalement prisonnier d’une sorte de caricature dont il était impossible de se défaire. J’ai donc éprouvé le besoin de renouer avec un travail plus sobre, un travail en rupture avec mes collections précédentes. J’ai alors décortiqué mes habitudes et mes tics pour finalement aboutir à des formes très graphiques rehaussées de couleurs saturées. En fait, j’ai décidé de renouer avec l’art, même si cela peut paraître un bien grand mot.

D’où l’abandon chez vous de l’ornement comme composante essentielle de vos collections, d’où aussi cette volonté affirmée de renouer avec « l’austérité camarguaise » au détriment de l’exubérance provençale.
C’est exactement cela. Désormais, les ornements effleurent la collection au lieu de la structurer. Ils ne constituent plus des étais sur lesquels je m’appuie pour construire un défilé.

Vous appartenez également à la première génération de créateurs qui ont revisité l’histoire de la mode pour mieux la dépasser.
Votre remarque me fait penser à cette phrase de Goethe qui s’applique parfaitement au travail des gens de ma génération : « l’avenir n’est plus que les éléments revisités du passé ». Cette question est pour moi très importante. Au début, le public trouvait mes créations vraiment perturbantes alors que j’avais, au contraire, l’impression d’être excessivement révérencieux. J’étais peut-être plus téméraire que je ne le pensais. Plus sérieusement, pendant de nombreuses années, je me complaisais dans le passé. L’avenir me laissait totalement indifférent. Aujourd’hui, ce serait plutôt l’inverse.

D’où votre fascination pour les choses en suspens, les styles hybrides, les époques de transition ?
Tout à fait. Les époques où les choses s’effritent et hésitent sur la forme à adopter m’ont toujours fasciné. J’aime ce qui est en fusion, ce qui explose. Moi-même, j’adore opérer des effets de montage entre des choses apparemment inconciliables. Quel ennui face aux styles réglés et strictement régis par des codes.

On ne cesse de parler de votre enfance arlésienne, de votre découverte de l’excentricité londonienne. Qu’est-ce qui, de nos jours, éveille la curiosité de Christian Lacroix ?
Il y a peu, j’ai constaté avec tristesse que les découvertes constituaient désormais une denrée rare dans ma vie.

L’art est très présent dans vos collections. Elles font références à Vélasquez, Goya, Picasso, les grands maîtres classiques. Pourquoi l’art contemporain est-il absent de ce jeu de références ?
J’ai toujours regardé l’art contemporain avec une très grande attention. Il ne faut pas oublier que lorsque j’avais 18 ans, j’espérais devenir conservateur de musée. Je passais mes journées au Musée Réattu et ma bible était L’Art Vivant. Ce que j’aime dans l’art contemporain ? C’est justement cette incroyable capacité à anticiper les choses, cette volonté de produire des objets en total décalage avec l’esprit d’une époque. Au début des années 70, j’étais totalement fou de l’Arte povera. Rapidement, l’art contemporain est devenu pour moi une sorte de jardin secret, un espace essentiel pour mon équilibre. Or, je n’ai jamais aimé dévoiler au public tout ce qui participe d’une sphère intime.

La création artistique continue donc à vous passionner ?
Bien sûr. Je découvre chez certains jeunes créateurs une vision du réel qui me passionne. Par exemple, l’an dernier j’ai été impressionné par l’exposition de Soo-Ja Kim à la galerie Yvon Lambert. Dans un autre domaine, j’aime bien les photographies de Annelies Strba. Mais au-delà de ces coups de cœur, je pense qu’il est temps pour moi de travailler plus étroitement avec des artistes. Cela fait plusieurs années que je rêve de construire des projets avec de jeunes créateurs, qu’ils soient plasticiens, photographes ou vidéastes. J’ai des idées pour l’édition, des envies de collaboration avec des scénographes. Mais, pour l’instant tout cela n’est pas encore officiel. Dans quelques mois je pourrais en dire plus.

Vous collectionnez ?
Assez peu. Collectionner est pour moi une passion assez récente. Longtemps, je n’ai absolument pas éprouvé le besoin de m’entourer d’objets de valeur. N’ayant pas les moyens d’acquérir les œuvres des grands artistes des années 60 et 70, je m’intéresse de plus en plus à la jeune génération notamment ceux qui interrogent notre rapport au corps. C’est ainsi que j’ai quelques œuvres de Morika Bürhnam. J’aime beaucoup la manière dont elle estompe la démarcation entre perversion et normalité. Il m’arrive aussi souvent de ne pas apprécier des créateurs pourtant célébrés par la critique telle Mariko Morri dont l’exposition m’a profondément irrité tant son travail me paraît sans intérêt, totalement vide, répondant uniquement à un effet de mode spectaculaire. Mais pour revenir à votre question, j’ai quelques œuvres de Bartholoméo et de Johakim Schmidt.

Dans le domaine de la photographie de mode, quel regard portez-vous sur l’actuelle esthétique que l’on trouve dans les magazines ?
Tout ce coté trash me semble assez factice. En fait, j’ai l’étrange impression que la génération qui arrive maintenant ne sait pas se démarquer des années 80. Et puis, comme je l’affirmais tout à l’heure, je suis continuellement à la recherche d’une version du réel, que ce soit dans mon travail, dans ma vie ou dans les réalisations des autres. Je ne pense pas que la majorité de ces photographes se posent le même genre de question.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°519 du 1 septembre 2000, avec le titre suivant : L’œil de Christian Lacroix

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