Mercredi 11 décembre 2019

Les terres négligées des arts premiers

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 1121 mots

La flambée des prix de la sculpture africaine classique devrait amener les amateurs à s’intéresser à l’art d’ethnies moins connues, au Burkina Faso ou au Nigeria par exemple.

Les prix progressent doucement mais sûrement dans l’art africain. Il devient de moins en moins rare qu’un classique du genre se vende plus d’un million d’euros en ventes publiques, à l’instar d’une figure de reliquaire Kota partie au prix record de 1,2 million d’euros, le 14 juin à Paris chez Christie’s. L’arrivée sur le marché de nouveaux collectionneurs, attirés par les formes modernes de la statuaire africaine et aux moyens financiers autrement plus importants que ceux des amateurs traditionnels, n’y est pas étrangère. De plus, la raréfaction des belles pièces sur le marché accélère la hausse des prix. Le 15 juin, à Paris chez Sotheby’s, l’art du Burkina Faso, domaine jusqu’à présent peu valorisé de l’art africain, a été mis à l’honneur. Seize objets de la collection Thomas Wheelock, proposés sur une estimation globale ne dépassant pas les 280 000 euros selon sa cote en cours, ont été emportés pour plus de 1,5 million d’euros. Un rare et important masque burkinais Mossi karan wemba a culminé à un million d’euros (un record mondial pour une œuvre du Burkina Faso), pulvérisant son estimation haute de 80 000 euros qui paraissait alors un montant raisonnable. Pour Marguerite de Sabran, directrice du département des arts premiers de Sotheby’s France, « les résultats obtenus pour l’art du Burkina Faso prouvent que la reconnaissance passe par celle du marché. Wheelock s’est engagé il y a trente ans pour hisser l’art burkinais sur le devant de la scène. Une étape importante a été la publication, en 2007, de l’ouvrage que le collectionneur a coécrit avec Christopher Roy, Land of the Flying Masks : The Thomas Wheelock Collection ». Dans la salle de ventes ce jour-là, plusieurs marchands européens s’étonnaient de voir les prix des objets burkinais s’envoler, y compris pour des pièces de formes (flûtes et cuillers), alors qu’eux-mêmes présentaient en galerie, pour des montants moindres, des pièces similaires dont personne ne semblait vraiment s’intéresser. Gageons que, désormais, les collectionneurs regarderont d’un autre œil cet art aujourd’hui porté au firmament par la vente publique. Parions aussi que les marchands auront revu leurs prix à la hausse, à juste titre. 

L’art du Nigeria jusque-là peu valorisé
Avant Wheelock, Marc Ginzberg, un amateur de la première heure d’objets ethnographiques africains, avait aussi choisi de céder sa collection chez Sotheby’s en 2007, après avoir publié un livre réunissant les plus belles pièces collectées (Afrique, l’art des formes, coéd. Skira/Seuil, 2000). La vente avait aussi remporté un franc succès. Mais les collectionneurs passionnés ne sont pas les seuls promoteurs de niches de collection peu valorisées dans l’art africain. Il faut compter sur le travail de professionnels qui sont souvent des précurseurs et des visionnaires dans les domaines de collection. « Prenez le Nigeria qui est pourtant un empire de l’art africain : il existe de grands domaines émergents ou négligés, indique l’expert Pierre Amrouche, installé entre Paris et Lomé (Togo). Si, par exemple, l’art Yoruba est connu, il ne vaut pas encore très cher. » Dans sa dernière vente du 15 juin, Sotheby’s a montré que les choses étaient en train d’évoluer : un masque Yoruba, estimé au mieux 50 000 euros, est parti au prix record de 600 750 euros. « L’avenir des objets Ijaw et Jukun du Nigeria, et de la statuaire Moba et Tchamba est prometteur, poursuit Pierre Amrouche. Sans compter les sculptures Mumuye du Nigeria qui devraient être réévaluées. De nouveaux collectionneurs ont un regard neuf sur ces ethnies. La tendance est aux objets construits, structurés, forts, avec des formes modernes, rappelant Zadkine et Archipenko, et une belle patine épaisse. » Pierre Amrouche possède à ce jour la plus grande collection de statues Moba et Tchamba. Après un important travail sur les Moba publié en 1991, le spécialiste prépare une exposition et un ouvrage sur les Tchamba. Pour lui, « l’art Tchamba du Togo est aussi révolutionnaire que l’art Moba, mais il est plus expressionniste et en ronde-bosse. Il est encore vraiment inconnu de l’histoire de l’art, alors que les Moba ont été remarqués dès le début de la colonisation allemande, vers 1884, et étudiés par Leo Frobenius ». 

Statuaire à l’expressivité déroutante
Pour trouver de l’art Moba (qui peut aussi être originaire du Ghana, dans la partie orientale limitrophe du Togo) ou Tchamba, les amateurs devront chiner patiemment chez les marchands ou convaincre Pierre Amrouche de se séparer de quelques objets. Les deux pièces Moba conservées aujourd’hui au Musée du quai Branly, à Paris, lui ont appartenu. Quant à la statuaire Mumuye, dynamique et sans fioritures, elle peut être d’une expressivité déroutante par son apparent déséquilibre qui fait partie du charme de l’objet. Elle n’est pas non plus à l’apogée de sa reconnaissance. Sa typologie est vaste, tout comme sa qualité sculpturale qui varie de la bûche grossièrement taillée au chef-d’œuvre. La galerie parisienne Flak, qui a produit un catalogue en 2006 avec nombre de belles pièces Mumuye, connaît bien le sujet sur un plan formel. « Le Burkina Faso, le Nigeria et le Togo sont des régions encore abordables par rapport au Congo et au Gabon », insiste le marchand français Alain Dufour. Ce dernier aime chiner hors des sentiers battus. « L’art de la Tanzanie est très méconnu en France. Le Mozambique, dominé par la sculpture Makondé, est un domaine négligé », illustre-t-il encore.

Pour chercher des pièces africaines inhabituelles, il faut aussi aller fouiner chez les marchands bruxellois Pierre Loos et Pierre Dartevelle. Le premier présentait, à la dernière édition de Bruneaf, en juin à Bruxelles, un rare bouchon de gourde Makondé du Mozambique, qui n’est pas passé inaperçu auprès de quelques collectionneurs avisés. « Une merveille que j’aurais pu vendre cinq fois », souligne-t-il. Le second vient de rentrer en boutique un très ancien masque d’épaule de la vallée Bénoué (Nigeria), utilisé pour fêter la fin des récoltes. Avec la tenue en 2012, au Musée du quai Branly, d’une exposition de pièces provenant de la Bénoué, il est fort à parier que la cote de tels objets va flamber. Dans la galerie Dartevelle, on peut aussi trouver un poteau funéraire d’ancêtre Belande du Sud-Soudan, « un art à peine exploré », constate le marchand. Loin des prix records médiatiques, il y a donc de multiples pistes à emprunter dans l’art africain. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : Les terres négligées des arts premiers

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