Dimanche 21 octobre 2018

Enquête

Les sombres perspectives de la RMN

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 19 décembre 2003 - 1581 mots

L’institution traverse une crise sans précédent. Le ministère de la Culture a décidé de « recentrer » l’établissement sur ses missions premières. Une situation qui n’augure rien de bon.

 Paris - « Réformer la Réunion des musées nationaux pour sortir cet établissement de la crise profonde qu’il traverse », tel était l’un des trois objectifs défendus par le ministre de la Culture et de la Communication, Jean-Jacques Aillagon, le 4 juin en Conseil des ministres. Dans le cadre plus global de la réforme des musées lancée en 2000, la Réunion des musées nationaux (RMN) fait l’objet de remaniements en profondeur. Quelques mois avant les élections présidentielles et législatives, Guillaume Cerrutti (aujourd’hui directeur du cabinet de Jean-Jacques Aillagon) signait un rapport peu engageant sur l’avenir de la RMN (lire le JdA n° 137, 23 novembre 2001), une perspective qui avait alors été relayée par l’appel à plus d’autonomie pour les grands établissements, comme le Musée du Louvre.
Conçue en 1895 comme une vaste coopérative pour les musées nationaux, bras éditorial et commercial de ces institutions, et organisatrice d’expositions, la RMN (lire l’encadré) bénéficie, depuis 1991, du statut d’établissement public à caractère industriel et commercial (ÉPIC), censé lui permettre de mener plus librement ses activités. Mais, après douze années d’ÉPIC, le bilan se révèle bien en deçà des espérances. Si le volet des expositions est déficitaire (le trou est de 6,1 millions d’euros en 2001 contre 3 millions les années précédentes), ce sont les secteurs éditoriaux et commerciaux qui sont pointés du doigt. Supposés dégager des marges et contribuer par là au financement des acquisitions et des expositions, ils ont enregistré des pertes qui s’élèvent à 4,5 millions d’euros pour 2002, et devraient atteindre 6,5 millions d’euros pour 2003. « La RMN doit trouver le juste équilibre entre activités commerciales et missions de service public. En 2002, le chiffre d’affaires des services éditoriaux et commerciaux était de 83,6 millions d’euros ; il sera de l’ordre de 70,2 millions en 2003. On ne peut pas continuer sur cette voie », précise Sophie Aurand, qui assure la gestion de l’établissement depuis octobre 2002. À peine arrivée, la nouvelle administratrice générale de la RMN s’est séparée du directeur éditorial et commercial, Jean-Jacques Lugbull (en poste depuis 1997) – l’équipe dirigeante a d’ailleurs été quasi renouvelée, la majorité des cadres étant en poste depuis l’année dernière. « La mission première de nos services était de faire connaître nos musées et nos collections au plus grand nombre, se défend Jean-Jacques Lugbull. Parmi les priorités fixées, il y avait à développer les ventes réalisées en dehors des musées, et atteindre de nouvelles clientèles. Les activités éditoriales et commerciales ont démontré qu’elles pouvaient remplir cette mission tout en respectant l’équilibre financier, ce qui a été le cas entre 1998 et 2000, jusqu’aux événements de 2001. La RMN est un outil qu’on nous envie dans le monde entier. Elle avait un potentiel certain, d’autant plus que nous n’avions encore parcouru que la moitié du chemin. »

Refermée sur elle-même
Pour l’heure, le ministère préfère « recentrer » la RMN sur ses missions premières – à savoir l’organisation et la production des grandes expositions, l’édition et la diffusion de produits culturels –, en supprimant certaines de ses activités déficitaires. La RMN a fermé quelques-unes de ses librairies-boutiques en concession (capcMusée d’art contemporain de Bordeaux, comptoirs du château de Villeneuve à Vence, et château des Ducs-de-Bretagne à Nantes) ainsi que l’Unité Partenaire. Ce dernier organisme aidait depuis 1993 les musées relevant des collectivités territoriales dans la communication et la promotion de leurs expositions, et permettait au ministère d’être présent en régions. Mais la décentralisation tant souhaitée par le gouvernement ne correspond plus à une prise en charge par l’État de musées régionaux. L’Unité Partenaire cessera donc toute activité d’ici à juin 2004. De même la vente par correspondance, la librairie de la Galerie nationale d’art moderne à Rome (gérée par la RMN) et l’antenne de la RMN au Japon sont-elles amenées à disparaître. « La filiale japonaise a généré de nombreux mécénats au profit des musées français (près de 4 millions d’euros en cinq ans), mais cela n’était pas pris en compte dans le chiffre d’affaires, ni dans les résultats. La RMN risque de perdre encore plus d’argent en fermant des activités qui rapportent, affirme Jean-Jacques Lugbull. Avoir octroyé plus d’autonomie à la RMN au sein de l’État a été une bonne chose. Le problème, c’est qu’elle ne s’est pas donné toutes les latitudes que permet le statut de l’ÉPIC, et il lui manquait une réelle culture de gestion et de marketing. Aujourd’hui, on s’oriente vers une RMN plus administrée que gérée. La maison ne dispose toujours pas de vrais outils de gestion, et la comptabilité analytique est embryonnaire. Diriger l’entreprise revient à conduire une voiture sans compteur sur le tableau de bord. » Si ces propos ne font pas l’unanimité au sein de l’établissement, certains considèrent effectivement qu’il ne fallait pas « refermer la RMN sur elle-même mais continuer à l’ouvrir au monde extérieur ». « On est loin de la grande époque d’Irène Bizot [administrateur général de la RMN de janvier 1991 à juin 2000] », déplore une employée. La CGT-Culture dénonce pour sa part « le désengagement de l’État et, par voie de conséquence, la liquidation partielle ou totale de la RMN ». Plus globalement, le syndicat reproche à la réforme d’éloigner la RMN de ses missions originelles : une organisation mutualiste et solidaire des musées nationaux, un système de solidarité entre petits, moyens et grands établissements.

L’équilibre pour 2006 ?
La RMN subit de plein fouet deux aspects importants de la politique gouvernementale : la décentralisation et la campagne d’autonomisation des musées. Les nouveaux statuts des musées du Louvre, de Versailles, d’Orsay et Guimet, amenés à devenir établissements publics administratifs (ÉPA) à compter du 1er janvier 2004, la priveront de la totalité du droit d’entrée de ces quatre grandes institutions, lesquelles géreront elles-mêmes leurs recettes et budgets d’acquisition. Ce manque à gagner (qui représentait environ 70 % du chiffre global des recettes d’entrée des 33 musées nationaux) sera compensé par une subvention (versée par le ministère), d’un montant de 15,6 millions d’euros dans le cadre de la loi de finances initiale, auxquels il faut ajouter 2,4 millions spécialement affectés aux acquisitions. Si cette subvention permet à la RMN de ne plus dépendre de la conjoncture économique, elle comporte le risque, puisqu’elle est négociable chaque année, d’être modifiée, voire diminuée… Quant aux personnels RMN des quatre ÉPA, ils devraient être transférés dans les musées avec une titularisation dans la fonction publique ou un recrutement sur contrat public. Cela n’empêche pas la CGT-Culture de craindre que la réforme de la RMN n’entraîne indubitablement une vague de licenciements. Reste que la RMN, ayant choisi de ne pas cotiser aux Assedic et étant son propre assureur-chômage (c’est elle qui paye le chômage de ses employés), a tout intérêt à ne pas licencier son personnel et à s’assurer de son transfert dans la fonction publique… Si le ministre, pour sa part, a affirmé qu’il n’y aurait aucun plan social, l’organigramme de la maison est vivement critiqué. « L’organisation elle-même de la RMN est pénalisante, avec des doublons dans certaines fonctions, analyse Sophie Aurand. Le poids des effectifs dans le secteur éditorial et commercial est trop lourd. Il faut nous recentrer sur nos missions premières et remédier à cet effet de dispersion et d’éclatement qui nuit à certains services. » On voit mal comment la maison peut diminuer ses charges sans réduire ses effectifs… Sophie Aurand se veut pourtant optimiste : « Le changement se met en place et les équipes restent très mobilisées. La RMN est une maison avec de réels potentiels et un grand savoir-faire. Le ministre y est très attaché, les musées nationaux et les conservateurs également. Même si la maison connaît des difficultés, nous devrions pouvoir passer ce cap difficile. »
À la rentrée 2003, l’équipe de direction de la RMN a annoncé « un retour aux grands équilibres financiers de l’établissement à l’horizon 2006 ». D’ici là, la maison peut craindre le pire. Une fois les grands musées nationaux lancés sur la voie de l’autonomie et les plus petits laissés aux collectivités locales (ou rattachés aux grands établissements), le ministère aura-t-il réellement besoin de cette institution centenaire ? « Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage », ironisent déjà certains...

Fonctions et attributions de la RMN

Créée en 1895 pour recueillir, gérer les fonds nécessaires et procéder à l’acquisition d’œuvres d’art destinées à enrichir les collections françaises, la Réunion des musées nationaux (RMN) travaille jusqu’à présent avec 32 musées nationaux (le Louvre, Orsay, mais aussi les musées Picasso, Cluny, Delacroix à Paris, Magnin à Dijon, Marc-Chagall à Nice…). Elle organise et produit des expositions temporaires et dispose également des Galeries nationales du Grand Palais, dont elle sera en 2004 l’affectataire unique. La RMN intervient dans l’aménagement des zones d’accueil et dans la gestion des services proposés au public. Son conseil d’administration détermine les tarifs pratiqués dans les musées nationaux. Depuis 1991, elle a adopté le statut d’établissement public national à caractère industriel et commercial (ÉPIC). Alors qu’elle était présidée et dirigée depuis sa fondation par le directeur chargé des musées nationaux (direction des Musées de France), elle s’est dotée en 2003 d’un président de conseil d’administration, Marcel Pochard (nommé en août). Depuis ses origines, la RMN exerce une activité commerciale, avec la vente de produits culturels (Chalcographie du Louvre, bijoux, produits dérivés, cartes postales), l’édition de guides et catalogues.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°183 du 19 décembre 2003, avec le titre suivant : Les sombres perspectives de la RMN

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