Vendredi 16 novembre 2018

Les sept sites capitaux du patrimoine algérien

L’Unesco met à l’honneur les vestiges artistiques témoins de l’histoire du pays

Le Journal des Arts

Le 24 janvier 2003 - 2078 mots

Souhaitant donner au public français \"un aperçu aussi large que possible, et dans toutes ses dimensions historiques\" du patrimoine algérien, l’Organisation des Nations unies pour la science, la culture et l’éducation (Unesco) accueillera prochainement expositions, concerts et colloques en son siège, à Paris. Parmi ces manifestations, une exposition photographique et multimédia fait la part belle aux sept sites algériens classés patrimoine mondial de l’humanité. Des peintures rupestres du Tassili n’Ajjer à la Casbah d’Alger, en passant par les sites antiques de Djemila, Timgad et Tipasa, les vestiges médiévaux de la Kalâa des Béni-Hammad ou les villes fortifiées de la vallée du Mzab, l’Unesco met en lumière la richesse du patrimoine artistique algérien ainsi que sa nécessaire préservation.

C’est en 1972 que l’Unesco a adopté une convention relative à la protection du patrimoine mondial, tant culturel que naturel. Ratifiée par l’Algérie au début des années 1980, cette convention concerne à ce jour quelque 730 sites et a été signée par 173 États. Elle vise, par l’intermédiaire du Comité du patrimoine mondial, à identifier et à protéger tout site ayant “une valeur universelle et exceptionnelle”, et dont la disparition constituerait une perte irréparable pour l’humanité. Chargé d’établir, de mettre à jour et de diffuser la liste de ces sites, ce comité peut également fournir une coopération technique, voire une aide financière aux États qui le désirent. Ces derniers peuvent en effet demander non seulement des prêts financiers à long terme, mais aussi des missions d’experts, des aides à la formation ainsi que la fourniture d’équipements. Toutefois, le Comité ne peut ni contraindre un État à protéger son patrimoine, ni intervenir sans son accord. Avec sept sites, l’Algérie est, après la Tunisie (neuf sites), le pays d’Afrique en présentant le plus grand nombre à être classés par l’Unesco. Le premier à l’avoir été (en 1980) est la Kalâa des Béni-Hammad (ou Qal’a des Beni-Hammad). Fondée en 1007 à 1 000 mètres d’altitude, dans une zone montagneuse située sur le flanc sud du djebel Maâdid, cette ville musulmane fortifiée fut la première capitale des émirs hammadites (dynastie berbère qui régna sur l’Est algérien jusqu’en 1152). Abandonnée en 1090 au profit des rivages plus hospitaliers de Bejaïa (Bougie), la Kalâa conserve de son antique splendeur une enceinte fortifiée ainsi qu’un nombre important de vestiges monumentaux. Parmi ceux-ci figurent le minaret et la mosquée qui, avec sa salle de prière à treize nefs, est la plus grande d’Algérie après celle de Mansourah. Des restes palatiaux témoignent également du raffinement de la civilisation hammadite, à l’image du palais des émirs, complexe regroupant trois résidences séparées par des jardins, des pavillons et des citernes.

Le Tassili n’Ajjer, temple de l’art rupestre
Autre site montagneux exceptionnel, le Tassili n’Ajjer fait partie du patrimoine universel depuis 1982. Découvert par l’explorateur et ethnologue français Henri Lhote en 1933, ce haut plateau au sud-est du Sahara algérien abrite l’un des plus importants ensembles d’art rupestre au monde : plus de 15 000 peintures et gravures ont été répertoriées jusque-là, un nombre qui, selon les spécialistes, ne comptabiliserait que la moitié des compositions existantes. Ces représentations humaines et animales (girafes, antilopes, lions, bovidés et équidés) retracent les changements climatiques, les transformations de la faune et de la flore, de même que l’évolution de la vie humaine aux confins du Sahara, de 6000 av. J.-C. aux premiers siècles de l’ère chrétienne. Précisons que cette région, aujourd’hui aride et désertique, était plus hospitalière à l’époque néolithique. “L’abondance du gibier, les possibilités offertes à l’élevage et à la vie pastorale à proximité immédiate de sites défensifs inexpugnables constituaient autant de facteurs positifs de peuplement”, notent dans leur rapport de 1982 les experts de l’Icomos (International Council on Monuments and Sites, chargé d’assister le Comité du patrimoine mondial). Une conclusion à laquelle était arrivée Henri Lhote dès les années 1930 : “Nous n’avons pas découvert l’Atlantide, mais nous avons appris quelque chose de bien plus important. [...] Il y a très longtemps, le désert était recouvert de gigantesques prairies et peuplé de nombreuses civilisations qui n’ont rien d’une légende.”

Djemila, Timgad et Tipasa, les trois sœurs romaines
Situés à l’exact opposé du Tassili, trois sites attestent de l’empreinte profonde laissée par la conquête romaine dans le nord de l’Algérie : Djemila, Timgad et Tipasa. Le premier, qui conserve “l’un des plus beaux ensembles de ruines romaines”, selon l’Icomos, était l’antique ville de Cuicul. Occupant un éperon rocheux permettant le contrôle des routes de Constantine, de Sétif ou encore de Lambèse, cette modeste colonie de vétérans romains devint, à la fin du IIe siècle, une importante cité d’environ 10 000 habitants. Inscrite sur la liste du patrimoine mondial en 1982, de même que Timgad et Tipasa, Djemila (“la belle” en arabe) est un très bel exemple d’adaptation de l’urbanisme romain en milieu montagneux. Par ailleurs, ses vestiges sont variés et remarquablement bien conservés, tels l’arc de triomphe érigé en 216 en hommage à Caracalla, le temple dédié à la gens Septimia (la famille de Septime Sévère), le Cardo Maximus ou le théâtre, dont on peut encore admirer la scène ornée de niches et de colonnes. Implantée elle aussi dans un site naturel défensif, Timgad fut fondée en l’an 100 par l’empereur Trajan. Cette “perle archéologique de l’Afrique du Nord”, comme la surnommèrent les Français, se distingue par la rigueur de son plan (une grille octogonale commandée par le decumanus et le cardo), la qualité architecturale de ses constructions et la somptuosité de ses mosaïques, comparables par leur raffinement à celles mises au jour à Tipasa. Ancien comptoir punique créé sur la côte méditerranéenne à 70 kilomètres à l’ouest d’Alger, Tipasa conserve un ensemble unique d’édifices phéniciens, romains (forum, curie, capitole, temples, amphithéâtre...), paléochrétiens – en particulier la basilique, qui est le plus grand monument chrétien élevé en Algérie – et byzantins. Un patrimoine archéologique d’une grande richesse, dont la préservation est aujourd’hui menacée par la conjugaison de plusieurs facteurs : “absence d’un instrument de gestion efficace, manque d’entretien, actes de vandalisme et surtout urbanisation accrue et incontrôlée à l’intérieur du périmètre du site”. Ce constat, effectué par le Comité du patrimoine mondial, a conduit l’Unesco à inscrire en 2002 Tipasa sur la liste du patrimoine universel en péril. Comptant désormais trente-trois sites, cette liste permet généralement “la mise en place de mesures nationales plus efficaces et d’une aide financière internationale accrue”.

La sauvegarde de la vallée du M’zab
Autre site en danger, la vallée du M’zab, une oasis située au cœur du Sahara. “Qui ne s’étonnerait pas, en grimpant au sommet de ces roches, de découvrir une cuvette contenant cinq villes habitées, entourées de jardins luxuriants dont la verdure fait de l’ombre au lit pierreux de l’oued M’zab ?”, écrivait médusé l’un des premiers colons français à découvrir le site, le commandant Coÿne. Cette union de cinq cités – la pentapole – remonte au début du XIe siècle, époque à laquelle les Ibadites s’installent dans cette partie du Sahara. Chassés de leurs terres d’origine par les Fatimides, ces musulmans fondamentalistes transforment la région stérile et rocailleuse du M’zab en une vallée verdoyante jalonnée de villes harmonieuses : El-Atteuf, Bou-Noura, Ghardaïa, Beni-Isguen et Melika, créées entre 1011 et 1347. Construites à flanc de colline sur un même schéma, ces ksour (cités fortifiées) s’élèvent toutes en cercles concentriques autour de la mosquée. Conçue comme une forteresse, cette dernière, avec son entrepôt de poudre, joue à la fois le rôle de bastion militaire et de centre religieux. Autour de ce bâtiment clef de la vie communautaire se succèdent les habitations. Construites sur un modèle identique – un parallélépipède de hauteur invariable – , les maisons témoignent non seulement d’une organisation sociale égalitaire (du moins pour les hommes), basée sur la structure familiale, mais aussi d’une architecture traditionnelle originale, qui inspira notamment Le Corbusier et Pouillon (lire p. 15). Comme le soulignent les membres du Comité du patrimoine mondial dans leur proposition d’inscription du site, “les Ibadites ont créé au M’zab, avec les matériaux locaux, une architecture sans architecte qui, par une parfaite adaptation au milieu et par la simplicité et la pureté des formes, garde une valeur d’exemple et d’enseignement pour l’architecture d’aujourd’hui”. Hors les murs de chaque ksour se déploient les palmeraies, vastes plantations assurant l’alimentation des habitants et garantissant une certaine fraîcheur à la saison chaude. Si le M’zab a conservé pratiquement le même mode d’habitat et les mêmes techniques de construction jusqu’aux années 1950, la découverte de gisements de pétrole et de gaz dans la région a provoqué un accroissement urbain incontrôlé. Menacées de surpeuplement, les ksour se sont progressivement étendues en direction des palmeraies, modifiant ainsi l’ancien paysage et mettant en péril une zone d’importance cruciale pour la ville. Cependant, depuis 1971, soit onze ans avant le classement du site par l’Unesco, un organisme, l’Atelier d’étude et de restauration de la vallée du M’zab, réalise un important travail de préservation et de sensibilisation sur le terrain. Placé sous la tutelle du ministère de la Culture algérien, l’Atelier tente de concilier les impératifs de conservation de l’habitat traditionnel avec les exigences du développement économique et urbain. Il préserve le cachet des ksours grâce au contrôle obligatoire des permis de construire dans la vallée, mais œuvre dans le même temps pour que toutes ces villes soient alimentées en eau et en électricité. Parmi ses autres activités, signalons des interventions de restauration, la constitution d’un fonds documentaire sur la région ainsi que diverses actions de sensibilisation en direction des habitants. “Les initiatives de ce type sont exceptionnelles en Algérie. Seuls deux Ateliers ont à ce jour été créés : celui du M’zab et celui [dernièrement dissout] de la Casbah d’Alger”, précise Sid-Ahmed Baghli, conseiller culturel de la délégation de l’Algérie auprès de l’Unesco.

La Casbah d’Alger en péril
Dernier site algérien à avoir été classé (1992), la Casbah constitue la vieille ville d’Alger. Désignant à l’origine la citadelle qui, à l’ouest, dominait la métropole, le terme a fini par recouvrir la cité elle-même. Sa construction remonte au début du XVIe siècle, lorsque le corsaire turc Khaïr al-Din choisit Alger pour capitale (1516) et soumet une grande partie de l’actuel littoral algérien aux Ottomans. Transformée en ville fortifiée turque, grâce notamment à la construction d’imposants remparts, la Casbah s’élève sur un site naturel accidenté (118 mètres de dénivellation), une situation topographique singulière qui explique ses ruelles pentues et tortueuses. Autre spécificité de la Casbah, son architecture composite mêlant influences turques et traditions arabo-méditerranéennes, ainsi que la richesse décorative de certaines de ses demeures. Souvent ordonnées autour d’un atrium central, les habitations les plus luxueuses recèlent en effet des décors luxuriants, témoins de la prospérité économique de la ville jusqu’au XVIIe siècle. Victime de graves destructions au cours de la colonisation mais aussi après l’indépendance, le patrimoine architectural de la Casbah a commencé à susciter l’intérêt dès les années 1920, mais ce n’est qu’au début des années 1970 que les premières études pour sa sauvegarde ont vu le jour. Depuis 1985, un “plan de réaménagement de la Casbah est en cours pour, à la fois, installer un confort moderne sans bouleverser l’architecture traditionnelle, et retrouver les fonctions initiales de la Casbah : quartier résidentiel, commercial et culturel”, selon l’Icomos (rapport de novembre 1991). Qu’en est-il aujourd’hui ? D’après un document confidentiel de l’Unesco, la Casbah est en “état de dégradation progressive”. La vieille ville, qui comptait plus de 15 000 maisons en 1830, n’en conserve actuellement pas plus de 800, et le palais du Dey (XVIe siècle), l’un des plus prestigieux monuments de l’époque ottomane, se trouve dans un état de délabrement avancé. “Constructions et surpeuplement (200 000 habitants au kilomètre carré) sont les principales causes de dégradation de la Casbah, dont nous allons à nouveau demander l’inscription sur la liste du patrimoine en péril”, souligne Abderrahmane Khelifa, chef du département du Patrimoine pour l’Année de l’Algérie et commissaire de l’exposition consacrée aux sites algériens, qui ouvrira le 3 février à l’Unesco. “J’espère, précise-t-il, que cette manifestation contribuera à montrer la beauté et l’importance des sites algériens, à mettre en lumière la variété des civilisations qui se sont succédé dans notre pays et, au-delà, à susciter l’intérêt du public pour la préservation du patrimoine et la recherche archéologique en Algérie.”

SITES PHARES DU PATRIMOINE MONDIAL EN ALGÉRIE, rampe salle X et couloir X-XI ; LA CASBAH D’ALGER, UN PATRIMOINE ET UN MODE DE VIE EN PÉRIL, salle des Actes, du 3 au 25 février, Unesco, 7 place Fontenoy, 75007 Paris, tél. 01 45 68 13 91, tlj sauf samedi et dimanche, 9h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°163 du 24 janvier 2003, avec le titre suivant : Les sept sites capitaux du patrimoine algérien

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque