Les salons français s’exportent

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 15 janvier 2008

2007 aura été une année faste pour les salons parisiens
Plusieurs foires hexagonales ont fait des boutures prometteuses à l’étranger

 Si l’Hexagone souffre d’un déficit de compétitivité sur le plan industriel, il sait en tout cas exporter son savoir-faire dans l’organisation de salons. En 2007, trois foires françaises ont créé des boutures à l’étranger. Paris Photo a repris Photo London (31 mai-3 juin), organisée jusque-là avec un manque de professionnalisme criant. La qualité de l’événement s’est incroyablement redressée sous la houlette de l’équipe parisienne, mais un mauvais calendrier en a plombé le commerce. Vacances scolaires britanniques obligent, les gros poissons de la City ne sont venus que timidement, tandis que les Américains ont préféré concentrer leur séjour européen sur la Biennale de Venise et la Foire de Bâle.
Économiquement plus fructueuse, DesignArt (12-12 octobre) a été lancée à Londres par la Société d’organisation culturelle (SOC), maître d’œuvre, par ailleurs, à Paris, d’un Pavillon des arts et du design (28 mars-1er avril) plus sexy que d’habitude. Dès ce premier galop d’essai, le salon a séduit les visiteurs par une élégance absente de Frieze Art Fair (Londres). Autre exportation réussie, l’enclave d’Art Paris à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) du 27 au 29 novembre – même si, certains exposants, en avançant en terre inconnue, avaient brouillé leur identité ou opté pour des œuvres platement décoratives. Confirmant sa stratégie culturelle, visible dans les projets muséaux de l’île de Saadiyat (lire p. 4), la famille royale a néanmoins mis la main au portefeuille pour compenser le faible nombre d’acheteurs du cru.

La ruée vers l’Est
Quatre nouveaux salons se sont lancés en quête de possibles eldorados. Deux ont pris pied à Shanghaï, et deux autres dans les Émirats. Malgré la mésentente entre les organisateurs, une présence controversée des maisons de ventes et un certain boycott américain, la foire ShContemporary (6-9 septembre) a été convaincante dès sa première édition. D’abord sur le plan artistique, puisqu’il était possible d’y découvrir des créateurs asiatiques méconnus. En termes commerciaux, les résultats furent inégaux, les Chinois n’étant pas encore disposés à acheter de l’art contemporain, de surcroît occidental. Leur frilosité fut toutefois compensée par la forte présence d’acheteurs asiatiques, notamment coréens. Alors que ShContemporary misait sur une double rencontre Est-Ouest, Shanghaï Fine Jewellery and Art Fair (SJFAF), organisée du 12 au 21 octobre, ne s’adressait qu’aux collectionneurs asiatiques. La qualité de l’événement fut plus notable que le nombre des transactions.
Six mois avant Art Paris Abou Dhabi, la Gulf Art Fair (8-10 mars), rebaptisée depuis « Art Dubaï », était partie à la conquête de ce carrefour commercial du Moyen-Orient. Son atout principal ? Ses journées de colloque, qui ont réuni dans l’émirat la crème des professionnels de l’art contemporain. Côté business, les marchands indiens y furent plus chanceux que leurs confrères occidentaux, grâce à la forte communauté indienne locale et à la proximité de Mumbai. Mais la foire voit grand, puisqu’elle va doubler cette année le nombre de ses exposants.

L’effet Grand Palais
À Paris, le Grand Palais donne décidément un coup de fouet aux salons. L’effet de cette relique de l’Exposition universelle de 1900 a pu se mesurer sur Art Paris (29 mars-2 avril), lequel s’est bonifié en deux ans. Sans le Grand Palais, il n’aurait été qu’un gentil salon provincial. Il n’aurait pas non plus réussi à convaincre les autorités d’Abou Dhabi. En dépit de la présence de la grande bourgeoisie parisienne, attirée par la remise du Prix du dessin Daniel et Florence Guerlain, la fréquentation a toutefois baissé d’environ 20 %, peut-être en raison de l’attentisme pré-présidentielles. La Foire internationale d’art contemporain (FIAC) profite elle aussi depuis deux ans de son ancrage au Grand Palais. D’une qualité qui déparait avec la médiocrité de Frieze, la dernière édition (18-22 octobre) offrait un panel alléchant de poids lourds étrangers. La plupart des galeries françaises ont fait un carton, mais les exposants étrangers, plus mitigés, pointaient l’absence de grands collectionneurs internationaux, et surtout une grève des transports qui a réduit de 17 % le nombre de visiteurs.
En quittant la Mutualité pour la verrière du Grand Palais, le Salon du livre ancien (27-29 avril), associé à celui de l’estampe, a tourné le dos à une bibliophilie à la papa avec des stands souvent très visuels. L’événement a toutefois pâti d’un calendrier peu porteur coïncidant avec l’entre-deux-tours des présidentielles et le pont du 1er mai. Le Salon du collectionneur (15-23 septembre) a enfin bénéficié de son déménagement du Carrousel du Louvre, en améliorant sensiblement son niveau.

Du sang neuf
Qui dit nouvelle direction dit nouveau cap. L’empreinte de la nouvelle directrice de l’ARCO (15-19 février, Madrid), Lourdes Fernandez, n’était pas encore totalement significative sur la dernière édition. Mais après un cru 2006 très flottant, l’arrivée d’un sang neuf a revigoré la foire espagnole. Le commerce fut actif, mais plus dilaté que d’habitude. Les choses bougent aussi à Turin. Misant sur « une aventure intellectuelle », le nouveau directeur d’Artissima (9-11 novembre), Andrea Bellini, a su rallier les galeries new-yorkaises branchées. Les collectionneurs italiens, habituellement frileux, ont répondu à son tam-tam, mais tous les exposants étrangers ne tirèrent pas leurs épingles du jeu. Autre changement, le rachat du Parcours des mondes (12-16 septembre) par le collectionneur Pierre Moos, éditeur de la revue Art Tribal. L’impact de cette nouvelle, accueillie positivement par les marchands d’art primitif, ne se mesurera qu’en 2008. Un autre commandement devra faire ses preuves cette année : le triumvirat nommé en juin 2007 à la tête de la Foire de Bâle. Trois visages – Cay Sophie Rabinowitz, Marc Spiegler et Annette Schönholzer – ont pour délicate mission de remplacer le sémillant Sam Keller, parti diriger la Fondation Beyeler (Riehen/Bâle).

Électron libre
Nomade. C’est le profil qu’a adopté d’emblée le Salon du dessin contemporain (22-26 mars), à Paris, en faisant de nécessité vertu. Nécessité, puisque cette manifestation ne dispose pas de lieu fixe. Vertu, car en cherchant chaque année un nouveau point de chute, il évite de s’encroûter. Brouillon mais énergique, ce salon a séduit aussi bien les marchands que les collectionneurs. Prochain rendez-vous en avril, rue du Général-Foy, derrière l’église Saint-Augustin.

Les valeurs sûres
Tefaf (9-18 mars, Maastricht), le Salon du dessin (21-26 mars, Paris) et Art Basel (13-17 juin, Bâle) semblent faits d’acier inoxydable. En 2007, aucun n’a failli à sa réputation. Malgré la présence très controversée de Christie’s, via King Street Fine Art, et de Sotheby’s, par le biais de Noortman, les exposants de Tefaf n’ont pas enregistré de déperdition de la clientèle au profit des maisons de ventes. Certes, l’ambiance ne fut pas aussi électrique qu’en 2006, mais les affaires ont été très soutenues. Au Salon du dessin, où la qualité avait progressé encore d’un cran, toutes les œuvres phares trouvèrent preneurs dès le vernissage. Même razzia à la Foire de Bâle, dont la teneur de l’étage contemporain était remarquable. Habituelle valeur sûre, Paris Photo (15-18 novembre) a déçu cette année par un choix contemporain peu pointu. Le rythme des transactions fut moins fluide qu’à l’accoutumée, la faiblesse du dollar ayant refroidi les collectionneurs américains. Mais on ne saurait tenir rigueur d’une fausse note dans une partition généralement harmonieuse.

Trop-plein de foires « off »
Frieze (11-14 octobre) et Art Basel Miami Beach (6-9 décembre) ont incarné les travers du marché de l’art contemporain, provoquant un écœurement généralisé chez les vrais amateurs. La foire londonienne s’est enfin montrée sous son vrai jour à ceux qui avaient été bluffés par son parterre de collectionneurs internationaux, sa kyrielle de « people » et son arsenal d’artistes branchés. Le manque d’œuvres de qualité était criant, même aux yeux des Américains habituellement bon public. Si le visiteur de Miami a de l’urticaire, ce n’est pas tant en raison d’Art Basel Miami, globalement de bon niveau, que du trop-plein de foires off, de parties et de frime. Or l’art actuel ne se résume pas à cette bacchanale. Des salons moins prétentieux comme Artissima ou Art Forum Berlin (29 septembre-3 octobre), ou plus classiques, comme la FIAC, ont su le montrer.

En quête d’identité
Dans le foisonnement actuel, les salons qui n’affichent pas de positionnement clair risquent de louper le coche. Voilà ce qui guette Palm Beach (3-11 février), privée cette année de certains de ses ténors, ou Art Cologne (18-22 avril), laquelle peine à redresser la barre. Aussi cette foire a-t-elle raison de convier quelques galeries à un grand brainstorming en janvier. Car, à trop parier sur des changements homéopathiques, la foire allemande a fait le lit des nouveaux salons de Francfort et Düsseldorf. Le basculement printanier ne lui a pas encore été profitable, puisqu’elle a perdu en cours de route quelques piliers supplémentaires. Les affaires furent, semble-t-il, bonnes pour les marchands allemands, mais la foire a paru bien terne à côté d’Art Brussels (20-23 avril), sortie de son gentil « ronron ». Le commerce y fut vigoureux grâce aux Parisiens en goguette ou aux expatriés, mais aussi à l’arrivée inopinée de quelques visiteurs de marque étrangers. La Moscow World Fine Art Fair (31 mai-4 juin, Moscou) doit, pour sa part, trouver un équilibre entre exposants locaux et marchands étrangers. En traquant un supposé « goût russe », la foire confond éclectisme et hétérogénéité. Néanmoins, les marchands ont remarqué que, une fois n’est pas coutume, les collectionneurs russes apparaissaient davantage à visage découvert. Quant à délier facilement leurs bourses, c’est une autre histoire...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°273 du 18 janvier 2008, avec le titre suivant : Les salons français s’exportent

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