Les pionniers du mobilier des années 50 (part I)

Quatre marchands amoureux de meubles d’architectes

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 7 février 2008

Ils sont une grosse poignée de marchands collectionneurs, tous passionnés de mobilier des années 1950, qu’il soit signé Prouvé, Perriand, Jeanneret, Le Corbusier ou Royère. Ce sont eux, aux côtés de Jean-Claude Kraftchik et Alane Grisot, qui ont largement contribué à sauver de l’oubli et à ramener sur le devant de la scène, dans le courant des années 1980, ces créations alors oubliées. Portraits de Philippe Jousse, Patrick Seguin, François Laffanour et Éric Touchaleaume, pionniers du style 1950.

Philippe Jousse et Patrick Seguin
Des antiquaires intuitifs
Philippe Jousse et Patrick Seguin comptent parmi les “redécouvreurs” du mobilier des années 1950. Séparés à l’amiable depuis l’année dernière, les pionniers suivent aujourd’hui un chemin parallèle mais distinct.

Originaire du Mans, Philippe Jousse pratique la photographie jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans avant de s’aventurer dans la brocante. Il négocie dans un premier temps des affiches de cinéma et du matériel photographique puis s’oriente vers le mobilier de la seconde moitié du XXe siècle. “Je suis arrivé aux années 1950 par goût, sans doute parce que je n’ai pas une grande connaissance des siècles passés”, déclare-t-il avec une retenue teintée d’une certaine gaucherie. Chez Emmaüs, où il achète régulièrement de la documentation, il acquiert en 1979 une table de Jean Prouvé pour la modique somme de 300 francs. Jean Prouvé sera son créateur fétiche et un inépuisable cheval de bataille. Au début des années 1980, il ouvre un stand sur le marché Paul-Bert et assure la promotion de neuf créateurs figurant toujours au catalogue de sa galerie. Il s’associe en 1989 avec Patrick Seguin dont il convoitait l’espace rue de Charonne. Le Montpelliérain, qui avait longtemps dirigé hôtels et restaurants, venait à peine d’y ouvrir une galerie d’art contemporain. La faconde et la capacité d’assimilation de l’un complètent l’érudition de l’autre. Plus que l’association de deux hommes, il s’agira de l’engagement de deux couples, les compagnes respectives étant parties prenantes dans “cette grande et belle galère”. Armés de leur seule intuition et d’une énergie au long cours, les associés proposent une double programmation axée sur l’art contemporain et les créateurs d’après-guerre. En période de crise, leur activité d’antiquaires modernes leur permet d’être prospectifs dans les travées de l’art contemporain.

Les duettistes se sont séparés l’année dernière pour “des questions d’usure”, selon l’un, “de divergences d’objectifs”, selon l’autre. Ils conservent toutefois des actifs en commun et défendent les mêmes créateurs. Les écarts de sensibilité apparaissent davantage au niveau des artistes contemporains, Patrick Seguin privilégiant dorénavant l’avant-garde internationale. Philippe Jousse a depuis rejoint le clan de la rue Louise-Weiss, sous l’enseigne Jousse Entreprise. “Entreprise dans le sens familial, peut-être en m’associant un jour avec mon fils Matthias, qui s’occupe des années 1970. Entreprendre, c’est aussi produire des jeunes artistes”, explique le galeriste en quête d’un espace complémentaire pour mieux déployer le mobilier. Patrick Seguin envisage quant à lui de céder, d’ici la fin l’année, l’espace de la rue de Charonne. Il entend se consacrer exclusivement au vaste entrepôt de la rue des Taillandiers revisité prochainement par Jean Nouvel. Bien qu’ils affichent haut et fort leur indépendance, les nouveaux concurrents se rejoignent dans l’analyse du marché des années 1950. “Il s’agissait au début d’un marché compliqué, difficile mais nature. Il y a eu des petits sursauts de temps en temps, notamment lors des expositions que nous avons faites de Prouvé en 1994 et 1998.
Fondamentalement, il faut cinquante ans de recul pour que les choses soient reconnues. Même si il y a dix ans, le marché était plus fort à New York, depuis quatre ou cinq ans, il est de retour à Paris. Pour les pièces importantes et rares, je pense qu’on est loin d’avoir atteint le maximum”, commente Philippe Jousse.

“Il y a aujourd’hui un manque de discernement. On peut encore trouver en ventes aux enchères des pièces importantes à des prix peu importants. Paradoxalement, on voit aussi des pièces courantes partir à des prix trois fois supérieurs à ceux pratiqués en galerie. En ce qui concerne Prouvé, la réédition par Vitra changera peut-être la donne à court ou moyen terme, mais je n’ai aucune inquiétude pour les pièces importantes dans leur état d’origine”, analyse de son côté Patrick Seguin.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°134 du 12 octobre 2001, avec le titre suivant : Les pionniers du mobilier des années 50 (part I)

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