Samedi 15 décembre 2018

Les paris de la FIAC

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 8 octobre 2004 - 2032 mots

Organisée du 21 au 25 octobre à la porte de Versailles, la Foire s’efforce cette année de faire peau neuve en s’ouvrant largement à l’art ultra-contemporain et au design.

Aurons-nous la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) relookée, rajeunie, renforcée, que l’on nous a promis depuis la nomination en novembre 2003 de l’ancienne galeriste Jennifer Flay à la direction artistique de la Foire ? « Il y aura un sentiment d’énergie, assure la directrice. Tout est là pour que ça commence à ressembler davantage à la foire que l’on aimerait avoir, mais on jugera sur place. On ne peut pas tout changer en neuf mois ! » Prise en étau entre Frieze Art Fair à Londres et Art Cologne, la FIAC doit surmonter un lourd passif en termes d’image.
Une chose est sûre, la Foire fait le plein avec 214 exposants répartis entre les halls 4 et 5 de la porte de Versailles contre seulement 175 en 2003. Les amateurs attendent de pied ferme les retours de Daniel Malingue, Michel Durand-Dessert, Air de Paris, Chantal Crousel (Paris) et l’arrivée de certains participants comme Henze & Ketterer (Berne). Faute de jouer la carte de l’ultra-sélectivité dans le choix des galeries, la foire s’oxygène avec les nouveaux secteurs « Design » et « Future Quake » (tremblement du futur), ce dernier dévolu aux galeries de moins de trois ans d’âge.

« Vidéo Cube » supprimé
Onze projets extérieurs accueilleront les visiteurs, notamment une Citroën Visa Gold d’Olivier Babin, présentée par le galeriste Hervé Loevenbruck (Paris). Des nouveautés qui donnent un coup de vieux à la section « Vidéo Cube », supprimée cette année du programme. « Plus personne n’en voulait, ni nous ni les galeries », avoue Jean-Daniel Compain, directeur du Pôle Culture & Loisirs de Reed Expositions France. Les one-man-show restent d’actualité avec Thomas Schütte chez Nelson (Paris), Geer van Velde sur le stand de Louis Carré & Cie (Paris) ou Le Corbusier à l’affiche de Zlotowski (Paris). En revanche, le Musée Imaginaire des Galeries d’Art (MIGA), qui devait réunir une sélection de chefs-d’œuvre, opération de séduction destinée à rallier les grosses pointures modernes internationales, a été abandonné au mois d’août. Dans la foulée, l’Américain Richard Feigen s’est désisté cet été, tandis que le Genevois Jan Krugier a annulé sa participation à quelques jours de la Biennale des antiquaires. « Daniel Malingue m’avait convaincu en disant que, si je venais, Bill Acquavella viendrait aussi. Il était alors question de faire le MIGA. J’aimais cette idée, qui donnait un prestige à la FIAC en montrant que nous ne sommes pas que des commerçants, nous a confié Jan Krugier. Mais ils ont supprimé le MIGA faute de trouver suffisamment de pièces de qualité, sans doute aussi pour des questions d’argent et d’assurance. » « Il n’y a aucune raison financière derrière cette annulation qui m’a coûté 250 000 euros », proteste Jean-Daniel Compain.
Comme toujours, le moderne aura un parfum très franco-français. Certaines galeries hexagonales comme Cazeau-Béraudière ou Hopkins-Custot ont d’ailleurs opté cette année pour la Biennale des antiquaires plutôt que pour la FIAC. Les 800 m2 dévolus au MIGA ne se rempliront pas de stands supplémentaires comme on pouvait le craindre, mais devraient servir à aérer la circulation et à installer le restaurant VIP au rez-de-chaussée.

Liaisons dangereuses
À l’heure où l’exposition des designers Ronan et Erwan Bouroullec ferme ses portes au Museum of Contemporary Art de Los Angeles, la FIAC s’ouvre à dix enseignes de design. Une initiative qui rappelle « S’Mart », brièvement accolé à Art Paris en 2001. Depuis quelques années, le design s’infiltre dans les galeries les plus prestigieuses comme Sonnabend et Gagosian à New York. De nombreux artistes, tel Jean-Michel Sanejouand, présenté par la galerie Chez Valentin (Paris), s’approprient le vocabulaire du meuble pour le détourner. Idem pour l’Atelier Van Lieshout dont la galerie Beaumontpublic (Luxembourg) présente un pénis géant « pour faire plaisir à la direction qui voulait une FIAC sexy ». Ces nouvelles « liaisons dangereuses » peuvent toutefois irriter malgré la porosité des deux disciplines. « Il ne faut pas prendre les lanternes de l’art pour les vessies du design », avertit Pierre Staudenmeyer, de la galerie de design Mouvements Modernes (Paris). Si Éric Philippe (Paris) s’en tient au mobilier stricto sensu, beaucoup d’exposants cultivent l’ambiguïté. Philippe Jousse (Jousse Entreprise, Paris) associe les œuvres d’Aleksandra Mir à une enfilade de Jean Adnet, tandis que la galerie de/di/by (Paris) présente des pièces plus sculpturales que fonctionnelles de John Armleder et Anita Molinero. Le design emprunte parfois à l’art les courbes de son marché. Celui de Marc Newson, dont la galerie Kreo (Paris) présente le bureau Black Hole en aluminium, suit le schéma éprouvé des artistes anglo-saxons : production limitée prévendue à une poignée de collectionneurs, liste d’attente et prix exponentiels.
En regroupant 53 jeunes exposants, « Perspectives » et « Futur Quake » se donnent la main dans le hall 5. Faute de poids lourds, c’est du côté des galeries « alternatives » qu’il faut guetter le plus grand nombre de recrues étrangères comme Slingshot Project (New York) et Parker’s Box (Brooklyn). Il est surprenant que ces sections soient logées en marge de la foire principale, délimitée au hall 4. Les collectionneurs empruntent pourtant le chemin du moderne ou du contemporain classique avant d’évoluer vers l’art le plus actuel. Une telle configuration fait penser, au mieux à un salon off, à la manière d’une Liste à Bâle ou d’un Scope à l’Armory Show de New York, au pire à un placard. « On peut penser que c’est la cour des petits à côté de celle des grands. Mais il faut jouer une carte entre nous, dégager une énergie globale. Si nous arrivons à nous approprier ce hall et donner une ambiance accessible, cela pourra fonctionner », espère le galeriste parisien Grégoire Maisonneuve qui invite Alberto Sorbelli à réaliser quotidiennement des dessins sur son stand.

Événementielle et festive
Les exposants prennent leur destin en main en organisant leur propre fête le soir de la nocturne. « Nous gesticulons beaucoup parce que nous avons tout à prouver », insiste Cyril Troubetzkoy de la Blanchisserie (Boulogne-Billancourt). Certaines enseignes que l’on aurait plus volontiers imaginées dans le hall 4, aux côtés des Valentin ou Georges-Philippe & NathalieVallois, ont opté pour « Perspectives », pragmatisme oblige. Edward Mitterrand intervient avec sa galerie genevoise plutôt que depuis son espace parisien, M Projects ! « Il faut être stratégique dans l’image qu’on veut donner et l’argent qu’on souhaite dépenser. Nous sommes dans “Perspectives”, même si je ne souhaite pas donner l’image d’une galerie toute jeune. Mais faire une foire chère dans un pays comme la France où il est difficile de vendre de l’art contemporain, c’est assez “casse-gueule” », observe Edward Mitterrand. La logique financière n’est pas étrangère au basculement de la galerie & : gb agency de « Perspectives », où elle opérait l’an dernier, sur « Future Quake » où les stands sont moins chers. L’énergie qui anime les jeunes pousses ne s’étend pas au secteur « Édition », débarqué dans le hall 5. Ce domaine essuie quelques pertes sèches avec les départs de Frank Bordas, Éric Linard, Michael Woolworth (Paris) et Parkett (Zurich). « Le secteur “Édition” a été malmené cette année, on l’a déplacé et la taille des stands a été réduite. Ce domaine mal compris en France est considéré comme accessoire par la FIAC », déplore l’éditeur Frank Bordas. Le retrait des habitués donne le champ libre à de nouveaux venus comme Art-Netart (Paris), spécialiste des DVD d’artistes.
La FIAC adopte enfin un ton plus événementiel et festif avec deux dîners VIP, des cocktails et des visites de musées. Une fois n’est pas coutume, ces derniers se sont prêtés au jeu en faisant coïncider certains vernissages avec le salon. Des avancées qui ne légitiment pas pour autant la présence d’institutionnels dans le comité de pilotage de la FIAC...

Art Paris, en attendant le mois de mars Art Paris s’ouvre du 22 au 25 octobre avec quelques absences de taille. Faute d’un grand élan vers l’international, la FIAC a débauché certains piliers du Carrousel du Louvre comme Michel Durand-Dessert, Michel Zlotowski et Suzanne Tarasiève. De son côté, la galeriste Farideh Cadot a déclaré forfait, sans pour autant succomber à la porte de Versailles. Conviviale et sans prétention, la foire s’attache à un art plutôt classique. Art Paris mise sur son faisceau d’habitués parisiens comme l’Espace Carole Brimaud, les Yeux Fertiles ou encore Rachlin-Lemarié. Parmi les nouvelles recrues, on relève Jean-Luc et Takako Richard (Paris) et Martin Du Louvre (Paris), dont le stand fait la part belle aux photographies de stars. Tout en conviant la Société générale à présenter un aperçu de sa collection, le salon prend en marche le train de la Saison polonaise avec une exposition de trois artistes, Zbigniew Libera, Artur Zmijewski et Elisabeth Jablonska. Art Paris poursuit donc son chemin, mais loin de la cour des grands. Elle se détachera davantage du voisinage des autres foires en optant l’an prochain pour un nouvel agenda printanier. « Maintenant, Art Paris peut voler de ses propres ailes. Dans l’éventualité d’un développement au Grand Palais, il nous semble judicieux de nous positionner au mois de mars, à une date où le calendrier est moins encombré », précise le directeur d’Art Paris, Henri Jobbé-Duval. Une sage décision pour éviter d’être phagocyté par la FIAC, inévitablement prioritaire pour le Grand Palais. - « Art Paris », du 22 au 25 octobre, Carrousel du Louvre, 99, rue de Rivoli, 75001 Paris, tél. 01 56 26 52 16, www.artparis.fr, les 22 et 24 octobre, 11h-20h, le 23, 11h-22h, le 25, 11h-19h. Frieze, fast and furious Organisée par le magazine éponyme, Frieze Art Fair avait bousculé l’an dernier le calendrier des salons européens. Face aux manifestations trentenaires ou quadragénaires, la foire londonienne joue des coudes sur un mode agressif, séduisant et fashion. Pour sa seconde édition, prévue du 15 au 18 octobre, elle réunit 150 exposants recrutés sur plus de 400 candidatures. L’arrivée de poids lourds comme Barbara Gladstone et Andrea Rosen (New York), venues gonfler le contingent de 26 % d’enseignes américaines, positionne d’emblée le salon comme l’avant-poste du Nouveau Continent en Europe. Sur le modèle d’Art Basel et de l’ARCO, Frieze peaufine ses « à-côtés ». Outre le fonds d’achat d’œuvres initié en 2003, la foire a commandé dix projets d’artistes et lancé un programme de tables rondes. Exception faite de Praz-Delavallade et Air de Paris, la plupart des galeries françaises comme Nathalie Obadia, Yvon Lambert, Almine Rech, Chantal Crousel, Ghislaine Hussenot, Thaddaeus Ropac et Art:Concept récidivent cette année. « Nous avons eu une édition difficile l’an dernier, la lecture du stand n’était pas évidente. Il faut plus de grosses œuvres plastiquement fortes, peut-être moins fines mais plus efficaces que des échantillons, confie Olivier Antoine de la galerie Art:Concept. Notre choix cette fois est plus ciblé sur l’international. J’amène par exemple des pièces de Lothar Hempel parce que je dois montrer à sa galerie américaine Anton Kern, qui vient cette année, que j’existe sur le plan européen. Il faut marquer son territoire. » Le galeriste caresse aussi les Britanniques dans le sens du poil avec des photos de Jeremy Deller, nominé en 2004 parmi les quatre finalistes du Turner Prize. Le régiment parisien se complète avec Cosmic Galerie, qui présente moins d’œuvres mais de plus grand format qu’à la FIAC, et Emmanuel Perrotin. Ce dernier a demandé à Thierry Dreyfus, ordonnateur des défilés de Christian Dior, de lui signer un stand all in black, proche d’un back-room de boîte de nuit. Au détour des sculptures en verre de Jean-Michel Othoniel, on y remarquera une photo de Piotr Uklanski représentant un pape noir dessiné par 3 500 danseurs de samba, dont un tirage géant est actuellement exposé à la Biennale de São Paulo. Le galeriste prévoit aussi en clin d’œil à Damien Hirst un Spot painting de Mr., pastiche des pois colorés de l’artiste britannique. Une provocation que risque de ne pas savourer la chatouilleuse galerie White Cube, pré carré des Young British Artists ! - « Frieze Art Fair », du 15 au 18 octobre, South Side, Regent’s Park, Londres, tél. 44 20 7025 3970, www.friezeartfair.com, du 15 au 17 octobre 11h-19h, le 18, 11h-17h.

FIAC

Du 21 au 25 octobre, hall 4 et 5.1 Paris Expo, porte de Versailles, 75015 Paris, tél. 01 41 90 47 80, le 21 octobre, 12h-22h, le 22, 12h-20h, les 23 et 24, 11h-20h, le 25, 12h-18h. www.fiac-online.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°200 du 8 octobre 2004, avec le titre suivant : Les paris de la FIAC

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