Jeudi 19 septembre 2019

LE TEXTILE DANS L'ART

Les musées retrouvent la fibre textile

L'ŒIL

Le 13 décembre 2013 - 1253 mots

En Europe, plusieurs expositions, dont « Decorum » à Paris, mettent en lumière le rôle encore méconnu du tissu comme médium dans la création à travers les âges et les cultures.

Qui ne s’est pas étonné devant un tronc d’arbre ou un banc de rue, revêtus d’un habit multicolore, tricoté dans l’espace de la ville ? Ce mouvement du Street Art intitulé « Guerilla Knitting » (tricotage de guérilla) révèle-t-il l’esprit de notre temps ? D’une société aseptisée et virtuelle qui aspire à un environnement plus chaud et plus sensuel ? Pourquoi cet engouement pour le médium du textile à l’heure actuelle ? La dématérialisation de notre monde numérique demande-t-elle un contrepoids qui serait le retour aux pratiques artisanales, à la matière ? Selon Markus Brüderlin, le directeur du Kunstmuseum Wolfsburg en Allemagne, commissaire de l’exposition « Art & Textiles », « l’actuelle production de masse suscite le besoin d’un art à la fois visuel et tactile, esthétique et fonctionnel, nous permettant d’appréhender à nouveau le monde par nos propres sens. »

De même, Anne Dressen, curatrice de l’exposition « Décorum » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, veut-elle, à l’encontre des idées reçues qui classent la tapisserie comme un art mineur ou anachronique, réhabiliter ce genre. Autrefois, la manufacture des Gobelins rayonnait dans toutes les cours d’Europe, elle était le privilège du roi de France, ne serait-ce que par son coût. Après la Révolution française, elle passe au service de l’État pour décorer des édifices publics. Elle est même, depuis 1936, rattachée à l’administration du Mobilier national. Aujourd’hui, on y tisse comme il y a quatre siècles des tapisseries d’après des œuvres contemporaines, dont plusieurs sont actuellement exposées au Musée d’art moderne de Paris.

À Paris, le scénographe – l’artiste londonien Marc Camille Chaimowicz – y a transformé les salles en un intérieur chaleureux présentant plus d’une centaine de tapis et de tapisseries ainsi que quelques pièces d’ameublement, signés par des artistes modernes et contemporains à côté des tissus coptes et des kilims anciens. Pied de nez au cube blanc et à la conception froide de l’espace muséal ? Ce changement de perspective est dû à l’actuel essor du design qui a aboli les frontières entre un art noble, les arts plastiques, et une œuvre fonctionnelle, un art décoratif ou appliqué. Un retour à la matière et aux origines ? « Au départ, les arts textiles étaient basés sur une affinité ancestrale entre les diverses formes d’arts : le filage de fibres animales ou végétales, le tissage et le nouage des tapis ainsi que la fabrication des habits. » Brüderlin se réfère ici à l’architecte et théoricien hambourgeois Gottfried Semper.

Un art des femmes ?
L’activité du tissage symbolisant la condition de la « femme au foyer » est déjà décrite par Homère. L’unique invention concédée aux femmes par Sigmund Freud est celle du tressage et du tissage. Anni Albers, n’étant admise au Bauhaus que dans l’atelier du textile, va faire de cette délimitation un cadre pour révolutionner les traditions de l’art du textile. Elle développe des nouvelles structures à partir des techniques de croisement autant en s’inspirant des motifs de tisserands indigènes des cultures extra-occidentales qu’en expérimentant avec des matériaux inattendus comme des fils de métal ou de plastique. Brüderlin souligne l’importance de ces trois femmes : Anni Albers, Sonia Delaunay et Sophie Taeuber-Arp qui font naître l’art abstrait du crochet, du filage, du tissage et de la broderie. Elles sont à l’origine du mouvement Fiber Art aux États-Unis dans les années 1960 qui permet aux arts d’un textile de s’émanciper comme moyen d’expression à part entière. Les œuvres de Lenore Tawney, Sheila Hicks ainsi que celles de Magdalena Abakanowicz se situent entre la tapisserie et la sculpture, exprimant une force archaïque de la matière qui investit l’espace. Toutefois, les artistes devenant tisserandes, fileuses, tricoteuses, couturières, questionnent aussi les problématiques du féminisme liées au corps, à l’identité et à la sexualité. Dans les années 1980, Rosemarie Trockel produit des tableaux de laine, faisant référence à l’espace domestique. Les autoanalyses arachnéennes de Louise Bourgeois évoquent les souvenirs de son enfance, les broderies érotiques de Ghada Amer un espace intime, tandis que Mona Hatoum, résolument politique, nous parle d’un autre espace, celui de l’enfermement. Kimsooja, elle, met en scène l’espace du voyage, l’exil.

Néanmoins, les expositions d’aujourd’hui contredisent le cliché selon lequel l’art du textile serait un art de femmes comme le démontre l’installation historique Plight de Joseph Beuys où une pièce tapissée de feutre protecteur renferme un piano noir. Les cartographies d’Alighiero Boettis brodées en Afghanistan puis au Pakistan interrogent les configurations géopolitiques. Au XXIe siècle, une jeune génération fait du textile un nouvel espace d’expérimentation en travaillant autant avec des techniques ancestrales qu’avec le tissage numérique. Caroline Achaintre, Pae White, Dewar et Gicquel (lauréats du prix Marcel Duchamp 2012) ou Vidya Gastaldon produisent des pièces uniques qui se situent aux confins de la peinture, de la sculpture et des installations. Dans une démarche participative, Michael Beutler invite le public à son métier à tisser. Cette mouvance s’inscrit dans des pratiques polymorphes des arts et du design en abolissant les frontières entre les genres et les espaces public et privé, muséal et urbain. Les gestes artistiques sont autant individuellement signés que collectivement anonymes. L’art du textile comme art global embrasse autant des cultures occidentales qu’extra-occidentales, nous remémorant ce savoir ancestral trop négligé en Europe.

De l’art abstrait au network
La Münchner Pinakothek der Moderne expose des tapis marocains avec des œuvres de l’avant-garde occidentale du XXe siècle.  Mais c’est l’exposition de Wolfsburg avec deux cents pièces qui est la plus complexe en développant l’importance du tissu comme matière et idée de la modernité jusqu’à l’espace du network d’aujourd’hui. Elle englobe autant des œuvres faites de tissu que des œuvres de la fin du XIXe siècle dont le thème est celui du tissu ou qui renvoient au tableau comme un espace tissé. Chez Pierre Bonnard, Édouard Vuillard et Van Gogh, des traits de pinceau semblent constituer une trame. Gustav Klimt et Henri Matisse renoncent, eux, délibérément à la troisième dimension, en peignant des intérieurs enveloppés d’un foisonnement de tentures à ramages et à entrelacs, de tissus chamarrés, de tapis d’Orient. Le paradigme de la grille donne une nouvelle lecture, en démontrant que l’art abstrait des avant-gardes européennes est issu de la structure du tissu et continue avec l’essor de l’art digital. Les ensembles architecturaux à l’extérieur comme à l’intérieur de Peter Kogler s’apparentent au réseau organique ou électronique, comme métaphore de notre société. Chiharu Shiota déploie ses fils de laine noirs aux murs, sols et plafonds en un gigantesque cocon qui enferme des objets. Tandis que le geste minimal des fils tendus de Fred Sandback nous fait sentir l’espace.

Ces expositions mettent en évidence que le fil artisanal confectionnant l’habit et le décor est également la trame de la modernité. L’organisation de notre connaissance et l’infrastructure de notre monde sont déterminées par la « Toile » (world wide web) qu’elle soit diagramme, réseau de communication, modèle arborescent, pliage de l’espace. Sensualité de la texture, face à la « navette » trop virtuelle de notre monde global.

« Art & Textiles. Tissu comme matière et idée dans l’art moderne de Klimt jusqu’à aujourd’hui »,

Kunstmuseum Wolfsburg, jusqu’au 2 mars 2014, www.kunstmuseum-wolfsburg.de

« To Open Eyes. Kunst und Textil vom Bauhaus bis heute »,

Kunsthalle Bielefeld (Allemagne), jusqu’au 16 février 2014, www.kunsthalle-bielefeld.de, www.fsrr.org

« Aubusson XVIe-XXIe »,

Cité de la tapisserie et de l’art tissé, avenue des Lissiers, Aubusson (23), jusqu’au 31 décembre 2014, www.cite-tapisserie.fr

« Decorum. Tapis et tapisseries d’artistes »,

jusqu’au 9 février. Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 22 h. Tarifs : 8 et 6 €.
Commissaire: Anne Dressen. http://mam.paris.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°664 du 1 janvier 2014, avec le titre suivant : Les musées retrouvent la fibre textile

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