Samedi 24 février 2018

illustrateur

Les multiples visages de Floc’h

Par Gilles de Bure · L'ŒIL

Le 19 février 2008

Il y a du Janus chez Floc’h. Quoique... Janus, lui, n’a que deux visages, alors que ceux de Floc’h sont innombrables. Shiva peut-être, tant il a de bras, de mains, de talents. Floc’h illustrateur aujourd’hui, puisqu’il publie, à tirage limité à 2 500 exemplaires, un recueil de ses meilleures illustrations où domine en majesté le noir et blanc. Avec ce trait si spécifique et si aérien qui dénonce l’emploi du pinceau plutôt que de la plume : « C’est comme si la légèreté du pinceau suivait la légèreté du récit, moi qui aime tant cette légèreté (comme dans les films de Lubitsch) et qui la sais si difficile à saisir », confiait Floc’h à Philippe Muri en 1997 à propos de son album Blitz. Car Floc’h est également un fabuleux auteur de bandes dessinées qui compte déjà sept albums à son actif, dont le premier, Les rendez-vous de Seven Oaks, demeure le plus connu, quasiment mythique, ou culte comme on voudra, chez les amateurs avertis. Illustrateur et « bédéiste » donc. Avec des couvertures du New Yorker comme bâton de maréchal, des affiches pour les films d’Alain Resnais, un décor à venir pour la prochaine émission télé de Bernard Rapp, des campagnes publicitaires mémorables notamment pour la fameuse Pulmoll verte ou encore pour la Société Générale... Et aussi, auteur de fictions intimes comme Ma vie, Ma vie 2, Journal d’un New-Yorkais, trois albums de formats et de tonalités extrêmement différents mais qui le racontent à merveille. Et puis, ce minuscule album consacré à Quinze couvertures pour Life, réalisé après la disparition du grand hebdomadaire américain et au sein duquel Floc’h livre, d’Elsa Schiaparelli à Groucho Marx, d’Yves Klein à Antoine Doinel, de Raymond Loewy à Noël Coward, l’essentiel de son Panthéon personnel. Curieux personnage que ce Floc’h, fils et petit-fils d’imprimeurs et non des moindres, issu d’une famille où tout le monde dessinait, amateur de porto, amoureux de Londres, dandy exceptionnel, lecteur vorace et averti, peintre à ses heures dans un registre minimaliste et non figuratif qui ne lasse pas de surprendre et de séduire... Un artiste littéraire aux talents multiformes et qui sans cesse cherche le calme, comme Beckett cherchait le silence. Floc’h, homme public sans prénom, dont l’élégance vestimentaire évoque irrésistiblement une certaine Angleterre, celle de Woodhouse et de Waugh à n’en pas douter, tant chez lui sont vibrants et constants le goût et le talent de l’understatement. Celle d’Oscar Wilde également qui savait si bien résumer son attitude en une seule phrase : « J’ai les goûts les plus simples qui soient, je me contente toujours de ce qu’il y a de mieux ». Ce qui frappe le plus chez Floc’h, c’est cette sorte de familiarité immédiate. Pénétrer ses dessins, s’aventurer dans ses histoires, c’est, d’emblée, avoir un sentiment de connivence. Et puis, soudain, c’est le décalage et tout bascule. On n’est pas du tout dans cette histoire, mais ailleurs. Plus perdu encore que si on avait voulu nous surprendre. Toute la magie de Floc’h est là, dans cet imperceptible glissement.

A lire : Floc’h illustrateur, préface de Gérard Durozoi, éd. Champaka, 146 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°524 du 1 mars 2001, avec le titre suivant : Les multiples visages de Floc’h

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