Jeudi 12 décembre 2019

Les mécènes de l’art moderne

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2011 - 991 mots

Le Grand Palais consacre une superbe exposition à la fratrie Stein, collectionneurs, mécènes et metteurs en scène du combat des chefs entre Matisse et Picasso.

Chez Gertrude Stein, au 27, rue de Fleurus, dans le 6e arrondissement de Paris, « les tableaux étaient si étranges qu’instinctivement l’on regardait partout ailleurs ». Alice B. Toklas, que l’auteure américaine fait parler dans sa célèbre autobiographie publiée en 1933, poursuit : « Il est très difficile aujourd’hui, que tout le monde est habitué à tout, de donner une idée du malaise que l’on ressentait lorsque l’on posait les yeux pour la première fois sur tous ces tableaux sur ces murs. » Les photographies des lieux dans les années 1900 sont propres à donner le tournis ; les toiles de Matisse, Picasso, Renoir, Cézanne, Gauguin, Manguin ou encore Vallotton couvrent jusqu’au plafond les murs blancs de l’atelier, meublé dans le style Renaissance italienne.

Dans les salles du Grand Palais, où l’on revient sur le destin hors norme de la fratrie Stein (Michael [1865-1938], Leo [1872-1947] et Gertrude [1874-1946]), le foisonnement – plus sage – de chefs-d’œuvre est là. L’ambiance électrique et éclectique des samedis soir d’avant-guerre chez les Stein, elle, s’est éteinte il y a près d’un siècle. Peintres, poètes, auteurs et artistes se bousculaient pour examiner l’accrochage avant-gardiste chez Gertrude et Leo, après avoir fait un saut au 58, rue Madame, chez Michael et son épouse Sarah. Seules adresses parisiennes où l’on pouvait admirer l’art le plus contemporain, la rue de Fleurus se spécialisait en Picasso, Cézanne et Renoir, tandis que la rue Madame affichait un penchant marqué pour Matisse. L’histoire de l’art moderne était en marche, et ses anecdotes sont désormais célèbres : c’est en voyant le Nu bleu : souvenir de Biskra (1907), de Matisse, chez Gertrude que Picasso, piqué au vif, se lança dans d’audacieuses recherches plastiques. De cette confrontation sciemment orchestrée devaient naître Les Demoiselles d’Avignon.

L’art comme sujet d’étude
Paris au tournant du XXe siècle a vu défiler nombre de riches industriels américains s’intéressant aux nouveaux talents de la peinture. Les œuvres constituaient autant de trophées rapatriés outre-Atlantique pour meubler de somptueuses demeures. Européens d’adoption, les Stein n’étaient pas de cette veine-là. S’ils ont pu s’appuyer sur la richesse familiale faite à San Francisco, leurs moyens n’étaient pas comparables à ceux des Clark ou du docteur Barnes. Le poids du dollar leur a permis de vivre de leurs rentes, mais l’esprit de bohème de Gertrude et Leo n’était pas feint – Michael et Sarah avaient pour leur part passé commande à Le Corbusier pour une villa à Vaucresson (Hauts-de-Seine). Ils côtoyaient et achetaient des œuvres à des artistes « débutants », donc à des prix encore abordables. Enfin, à leurs yeux, l’art n’était pas décoratif, il était sujet d’étude. Marqué par sa rencontre avec Bernard Berenson à Florence, Leo s’intéressait à la théorisation de l’art ; Gertrude y trouvait l’inspiration pour ses écrits ; et Sarah s’adonnait à la peinture, suivant les conseils de Matisse qu’elle a encouragé à ouvrir sa propre académie. Si la scénographie du Grand Palais, de style « white cube », s’efforce de donner un contexte à l’histoire des Stein, cette simplicité ne transparaît qu’au travers de photographies.

Rassembler autant de pièces, dont certaines magistrales, sur les plusieurs centaines à être passées entre les mains des Stein représentait une gageure. Contrairement aux grandes collections américaines blotties dans des fondations à leur nom, le « fonds Stein » a évolué avec le goût de ses propriétaires, quand il n’a pas subi les conséquences de conflits mondiaux. Le départ de Leo pour l’Italie en 1914, par exemple, donna lieu à un partage de la collection – Gertrude garda les Picasso cubistes que Leo abhorrait. Ce dernier n’hésita pas à se séparer de ses Matisse et ses Cézanne pour se concentrer sur l’œuvre tardif de Renoir. Le parcours ne pouvait donc pas s’ouvrir sur La Conduite d’eau, le premier Cézanne acheté par Leo en 1903, car la toile est aujourd’hui assignée à domicile à la Fondation Barnes à Philadelphie ; tout comme le Bonheur de vivre de Matisse, acquis en 1906.

Le destin de chaque œuvre
Pour le symbole, on aurait également aimé débuter sur la Famille d’acrobates avec un singe, que le Musée de Göteborg (Suède) avait pourtant confiée au Baltimore Museum of Art (Maryland) en 2009, ou par la Fillette au panier de fleurs (qui est restée au MoMA, à New York), les deux premiers Picasso achetés par Leo et Gertrude au jeune peintre espagnol. Qu’importe. Riche en œuvres méconnues sorties de collections particulières, le parcours met parfaitement en exergue les particularités de chaque membre de la fratrie et retrace avec minutie le destin de chaque œuvre – bien que peu de cas soit fait du culte que vouait Leo à Renoir, ou de son intérêt pour l’art améridien. La Femme au chapeau de Matisse (San Francisco) est là ; le magnétique Portrait de Gertrude Stein de Picasso (New York) retrouve le Portrait de Madame Cézanne (Zurich), comme au bon vieux temps de Billignin (Ain), dernière résidence de Gertrude. La liste est longue.

Grâce à ses différents niveaux de lecture, qui réjouiront les spécialistes comme le grand public, l’exposition du Grand Palais rappelle l’influence qu’ont eue les Stein sur l’idée de l’art moderne. Au point de faire penser que cette histoire de l’art n’aurait sans doute pas ce même visage s’ils avaient eu d’autres goûts.

MATISSE, CÉZANNE, PICASSO… L’AVENTURE DES STEIN

Commissaire : Cécile Debray, conservatrice au Musée national d’art moderne-Centre Pompidou, Paris
Scénographie : Véronique Massenet
Itinérance : Metropolitan Museum of Art, New York, 1er février 2012-3 juin 2012
Mécénat : State Street ; Aurel BGC

Jusqu’au 16 janvier 2012, Galeries nationales du Grand Palais, 3, av. du Général-Eisenhower, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, du vendredi au lundi 9h-22h, le mardi 9h-14h, le mercredi 10h-22h, le jeudi 10h-20h. Pendant les vacances scolaires, ouvert tous les jours 9h-23h, 9h-18h les 24 et 31 décembre, fermé le 25 décembre.

Catalogue, RMN-Grand Palais, 456 p., 455 ill., 50 euros, ISBN 978-2-7118-5744-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°355 du 21 octobre 2011, avec le titre suivant : Les mécènes de l’art moderne

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque