Mercredi 24 octobre 2018

Les Frac au rapport

12 ans après sa création, ils cherchent encore leur légitimité

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1995 - 839 mots

Alors que les Frac montrent leurs collections dans différentes expositions à travers la France, le JdA a pris connaissance de plusieurs études commandées par le ministère de la Culture sur ces institutions. Toutes débouchent sur une même conclusion : les Frac, créés en 1982, doivent poursuivre leurs activités et leurs achats sont globalement satisfaisants, mais la diffusion et la pédagogie devront être améliorées.

PARIS - Chargée en juillet 1993, par Jacques Toubon, d’une "mission d’étude et de proposition sur les Frac", Gabrielle Boyon, un temps soupçonnée de militer contre, souligne au contraire leur intérêt pour les artistes et le marché, leur capacité à constituer un patrimoine, mais remarque leur échec en matière de diffusion. Ce constat établi, Gabrielle Boyon estime que l’État doit maintenir "son engagement financier avec les régions."

Insistant tout d’abord sur "la mission patrimoniale" des Frac, l’auteur souligne la diversité des achats : "Contrairement aux opinions stéréotypées, aux préjugés et aux idées reçues qui circulent, ce patrimoine est composé d’un très grand nombre d’œuvres (plus de 9 500) achetées à un grand nombre d’artistes (plus de 2 000)". Mais cette accumulation d’achats ne va pas sans poser de nombreux problèmes, notamment de conservation. "Il est indispensable que les Frac disposent d’équipements et de structures d’accueil convenables et adaptés […]. Contrairement à certaines théories du passé, les Frac doivent s’établir dans des lieux clairement identifiés", recommande Gabrielle Boyon.

Plus critique sur l’activité de diffusion, Gabrielle Boyon remarque que malgré 800 expositions en douze ans, les moyens engagés ne sont pas suffisants. Or, "il ne faut pas oublier que dans les missions assignées aux Frac, a été affirmée […]  la nécessité d’une action soutenue de sensibilisation". Pour remédier à cette situation, Gabrielle Boyon propose que "l’État (DAP et DRAC) accentue son incitation à organiser des réseaux de diffusion."

Enfin, et c’est probablement l’aspect le plus original de ce rapport, Gabrielle Boyon s’attache à réaffirmer une "mission pédagogique" pour les Frac. Remarquant qu’il y a en ce domaine un "déficit d’initiatives", l’auteur estime nécessaire de lier les Frac aux rectorats et qu’ils assurent la formation de médiateurs. Mais pour l’instant, "les budgets de fonctionnement des Frac sont insuffisants pour mener de façon convenable l’ensemble des actions de diffusion et de pédagogie."

Si ce rapport ne diffère guère de ceux produits par la DAP depuis une dizaine d’années, il a l’incontestable mérite d’avoir été rendu public.

Le "patrimoine" des Frac
Ce bilan très administratif est complété par une "étude d’évaluation" restée, elle, confidentielle, visant à "une appréciation objective des orientations de ces fonds". Conduite par Yves-Michel Bernard, historien de l’art, directeur du Frac Bourgogne de 1986 à 1989, cette étude souligne tout d’abord comment les principes fondateurs des Frac ont largement retenti sur leur politique d’acquisition : "La politique de diffusion a nécessité l’acquisition d’œuvres dites transportables".

De ce fait, "certains sculpteurs ou plasticiens travaillant en installation sont uniquement représentés par des œuvres mineures, à l’exception des commandes in situ". Prenant l’exemple du groupe Fluxus, Yves-Michel Bernard remarque que cette "prédilection pour le tableau au détriment de la sculpture […] explique […] la grande attention apportée aux travaux de Ben, comparativement aux autres acteurs comme Robert Filliou, Joseph Beuys, Paik."

Ces remarques d’ordre général sont suivies d’un essai de classification de la production plastique depuis 1945. Il s’agissait d’analyser le regard porté sur cette production par les responsables des achats. Aspect probablement le moins convaincant de l’étude, la taxinomie proposée par Yves-Michel Bernard demeure trop générale pour saisir efficacement l’ensemble des œuvres achetées par les Frac. Seuls les artistes les plus connus sont analysés, option défendable pour un historien de l’art, mais qui donne une vision réduite de la diversité des acquisitions, les achats d’artistes moins célèbres étant passés par pertes et profits.

Cependant, l’analyse des achats Frac par Frac menée par Yves-Michel Bernard permet de comprendre les orientations données à chacun d’eux.

L’origine professionnelle des acheteurs explique souvent leurs choix. Ces acheteurs, venus d’horizons variés – critiques d’art, collectionneurs, conservateurs, historiens, etc – ont eu une approche extrêmement diversifiée des œuvres contemporaines. Cette démonstration de la pluralité d’opinions, et donc d’acquisitions, devrait définitivement mettre un terme à la querelle portant sur l’académisme supposé des Frac. Mais les tendances réalistes de l’après-guerre, les arts appliqués et l’art reposant sur les médias (vidéo, films, etc.) "sont quasi absents des collections", tout comme les œuvres venant d’autres cultures, remarque in fine Yves-Michel Bernard.

Le tiercé des artistes et des galeries

François Morellet a été l’artiste le plus acheté – en valeur – par les Frac (2,1 millions de francs). Suivent Toni Grand (1,9 million) et Christian Boltanski (1,6 million). Les galeries les plus sollicitées ont été Durand-Dessert (pour plus de 8 millions de francs), Daniel Templon (4,9 millions) et la Galerie de France (4,5 millions).
Le rapport Boyon révèle aussi que 52 % des œuvres ont été acquises directement auprès des artistes, soit 31 % des dépenses, 35 % auprès des galeries, soit 62 % des dépenses. 1 % des œuvres ont été payées plus de 500 000 francs, mais 27 % étaient comprises entre 10 et 50 000 francs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°20 du 1 décembre 1995, avec le titre suivant : Les Frac au rapport

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