Samedi 28 novembre 2020

Le triste destin d’une toile de Wouwerman

L'ŒIL

Le 12 novembre 2010 - 2286 mots

Voici l’histoire d’un tableau de Wouwerman [voir p. 32] qui, après avoir été volé dans un château des Rothschild, s’est retrouvé dans un coffre d’une banque du Lichtenstein, appartenant à Lohse.

Vaduz, Liechtenstein, fin 2006. Le service financier d’une banque s’étonne des allées et venues de tableaux dans le coffre d’un de ses clients. Un employé effectue quelques recherches sur Internet et là… bingo ! Miracle de la technologie, au premier clic, il découvre que le fondateur de la société Schönart Anstalt, qui détient le coffre, est un dénommé Bruno Lohse, un ancien nazi, proche collaborateur de Goering et impliqué dans les pillages des collections juives pendant la Seconde Guerre mondiale. La banque contacte illico la FIU (Financial Intelligence Unit) qui, le 27 janvier 2007, transmet les informations au parquet du Liechtenstein. Ce dernier ouvre une enquête pour des faits supposés de blanchiment d’argent et de trafic de biens volés contre Bruno Lohse. On découvrira dans le coffre plusieurs tableaux dont une toile de Philips Wouwerman. 

Munich, janvier 2007. Dans les salons d’un hôtel, Peter Griebert, un marchand munichois, propose la restitution d’un tableau de Pissarro intitulé Quai Malaquais à Mme Fischer, l’héritière de l’ancien propriétaire, dépossédé de l’œuvre en mars 1938 à Vienne par la Gestapo. Griebert est accompagné d’un universitaire américain de renom, Jonathan Petropoulos, un spécialiste éminent du pillage artistique nazi. Il aurait un mandat pour effectuer des recherches sur les propriétaires spoliés de ce tableau. Griebert et Petropoulos assurent l’héritière qu’ils connaissent le détenteur actuel du tableau, qui l’aurait acquis de bonne foi dans les années 1950. Ils sont en mesure de le convaincre de rendre le tableau moyennant le versement d’une commission d’un montant équivalent à 18 % de la valeur marchande. Tout le monde se frotte les mains jusqu’au moment où l’héritière fait volte-face et saisit la justice pour chantage et tentative d’extorsion.

Griebert l’associé de Lohse
Le parquet de Munich ouvre une enquête. En suivant la trace du ­Pissarro, les enquêteurs allemands, aidés par des collègues suisses, découvrent un coffre d’une banque zurichoise, la Zürcher Kantonalbank, dans lequel se trouvent deux tableaux : un Renoir, La Baie de Moulin-Huet et un Monet, Vue de Vétheuil. Ce ne sont que le reliquat de quatorze œuvres déposées là par la fondation Schönart Anstalt, un établissement exotique domicilié au Liechtenstein voisin et créé en 1978 par Bruno Lohse. Peter Griebert est en réalité l’associé de Lohse.

Mais entre temps, Bruno Lohse est décédé. Un vrai sens du timing. Avec sa mort, l’action publique s’éteint au Liechtenstein. Quant à la justice allemande, elle rend le Pissarro aux héritiers Fischer qui le mettent en vente en novembre 2009 à Londres chez Sotheby’s. Depuis, c’est le silence radio. Le flamboyant chercheur Jonathan Petropoulos au C.V. long comme le bras est retourné fissa aux États-Unis. Profil bas, il a repris ses cours dans un collège huppé de Californie et n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pas plus que Peter Griebert. La justice est passée, le rideau retombe sur l’affaire. Bruno Lohse ne laissant ni femme ni enfants, il ne restait plus à Willy Hermann Burger, l’exécuteur testamentaire, qu’à partager les biens du marchand entre ses neveux et nièces. À toi le Renoir, pour toi le Monet, tout en respectant la dernière volonté de Lohse telle que rapportée par Bloomberg.com : que sa collection ne soit jamais présentée au public ! On se demande bien pourquoi.

Maurice Philip Remy (voir page 29), proche de la famille et chargé par les héritiers d’effectuer des recherches à propos de la collection, nous assure que la société fiduciaire du ­Liechtenstein n’avait été montée que pour des raisons fiscales. Il affirme que Lohse ignorait l’origine frauduleuse du Pissarro, ce qui paraît tout de même extrêmement étonnant, et qu’il envisageait par ailleurs de rendre le tableau à l’héritière Fischer lorsque Griebert a entamé ses négociations !
Après un examen approfondi de la collection de feu Bruno Lohse, Maurice Philip Remy reconnaît que deux autres œuvres ont un passé douteux. Une toile de Meerhout (?) – à moins que ce ne soit Jan Merrhoud – et un tableau de Philips Wouwerman (1619-1668). C’est ce dernier qui nous intéresse. Nous croyons, contrairement à ce qu’affirme Remy, que le bon Dr Lohse connaissait fort bien le Wouwerman, extrait il y a peu du coffre de la Liechtensteinische Landesbank de Vaduz. C’est une huile sur bois de 38 x 33 cm intitulée Scène de moissons, en allemand « Heuernte » [voir p. suivante]. 

Un Wouwerman volé au Rothschild 
Deux jeunes gens chahutent, une jeune fille tente de les séparer. Quelques instants de repos, enfin. Et une bonne tranche de rigolade sur la botte de paille. Debout à leurs côtés, flanqué d’un chien et légèrement penché en avant, un jeune homme observe la scène, amusé. Sur la gauche, un cheval attelé à une charrue, dans le fond, sur la droite, deux paysans charrient des brassées de foin. C’est  Scène de moissons, peint vers 1655 par le maître hollandais.
Durant leur enquête, les hommes du commissaire Jurgen Sigl ont récupéré une liste de tableaux appartenant ou ayant appartenu à Lohse. Le ­Wouwerman est sur la liste. Le catalogue raisonné Wouwerman établi par Birgit Schumacher est explicite, il décrit le tableau comme « une pièce de la collection Edmond de Rothschild (…) saisie par l’administration allemande en 1941, exposée au Jeu de paume. Collection privée, Berlin après 1945 ». Les personnes avisées comprendront : « Une œuvre volée par les nazis pendant l’Occupation et disparue depuis. » Nous avons contacté Birgit Schumacher. « J’ai examiné la collection de M. Lohse à la fin des années 1980 à Munich. Durant ma visite, M. Lohse m’informe qu’après la guerre le tableau de Wouwerman était dans une collection à Berlin et qu’il l’avait acheté aux héritiers. Il ne m’a pas mentionné le nom du collectionneur en question ni la date exacte de son acquisition (…). Je me souviens qu’il a mentionné la provenance Edmond de Rothschild durant ma visite et j’ai inclus cet indice dans le catalogue. » Un indice précieux. Le Dr Lohse a fait preuve en toutes circonstances d’une extrême prudence toute sa vie durant. Avait-il besoin de mentionner la provenance Rothschild ?

Un péché d’orgueil, sans doute, pour valoriser le Wouwerman, sa collection. À près de 80 printemps, Lohse n’a pu s’empêcher de faire le coq, lui qui quelques décennies plus tôt savait si bien jouer de son regard à la Stewart Granger et de ses faux airs d’Errol Flynn. Grâce à cet indice, à l’aide de plusieurs personnes et au terme d’une minutieuse enquête, nous sommes parvenus à reconstituer, en partie, l’histoire de ce tableau.
«1941, c’est l’année Rothschild pour l’ERR », explique Rose Valland dans son livre. « Conformément à la loi du 23 juillet 1940, les biens des membres de la famille Rothschild, déchus de la nationalité française, ont été placés sous séquestre. » Cette loi est un blanc-seing pour les pilleurs, c’est la razzia : les appartements, les villas, les châteaux, les coffres de banque et hôtels particuliers sont vidés de leur contenu, soit plusieurs milliers d’objets d’art, bien souvent des chefs-d’œuvre.
Une partie de la collection du baron Edmond de Rothschild, décédé en 1935, est à l’abri dans le domaine de Château-Lafite (Gironde). Pour quelques milliers de francs, l’information parvient aux Allemands. La collection est enlevée pendant le mois de décembre 1940 d’une pièce du château et part pour une destination inconnue, le Wouwerman fait partie du voyage.

Les héritiers d’Edmond de Rothschild ayant perdu toute trace du tableau, ignorant même qu’il leur appartenait et donc qu’il avait disparu, c’est un historien français installé aux États-Unis qui, courant octobre 2008, retrouve dans un fonds d’archives américain une photo du Wouwerman accompagnée d’une fiche réalisée à l’époque par l’ERR. Le document, outre une description de la scène, indique que le tableau a été saisi à Bordeaux, qu’il provient de la collection Edmond de Rothschild et que son destinataire est H.G. : Hermann Goering. Il est désormais enregistré sous le numéro R 348. Nul doute, la toile est passée entre les mains expertes de l’ERR au Jeu de paume.

D’autres documents en notre possession nous livrent de précieuses informations. Le tableau fait partie d’un lot de vingt-huit peintures, dont vingt et une de la collection Edmond de Rothschild, expertisées par Jacques Beltrand. Cet artiste est l’expert officiel de Vichy qui estime les tableaux emportés par l’occupant. Ce personnage falot travaille à Paris et notamment au Jeu de paume. Ses expertises sont inversement proportionnelles à la terreur que lui inspirent Goering et, par voie de conséquence, Lohse, dont il est un proche collaborateur. Le R 348 est estimé 35 000 francs et arrive en huitième position sur la liste. Très curieusement, un petit carré entoure le numéro. C’est le seul tableau dans ce cas. Lohse prête en effet un intérêt tout particulier à la peinture flamande.

Par ailleurs, voilà deux mois que Lohse est au service de Goering, qu’il prépare les expositions de tableaux pour son nouveau maître, participe à l’expertise et supervise l’envoi des toiles. Scène de moissons de Wouwerman part avec d’autres tableaux de Paris pour Berlin puis pour Carinhall, la résidence où Goering regroupe sa collection. Il est dans l’un des six envois qui partent entre le 1er et le 28 mai 1941 pour venir grossir le butin artistique du Reichsmarschall. On retrouve sa trace en mars 1945, parmi des objets d’art qui quittent le bunker de Kurfürst, près de Potsdam, où Goering avait entreposé une partie des biens qu’il avait déjà évacués de Carinhall. Le convoi prend la direction du château de Veldenstein, situé à la périphérie de Munich, récente propriété de Goering. Le Wouwerman porte alors le numéro 619 dans la collection du maréchal (ci-dessus document à gauche). 
À ce jour ce tableau ne figure pas sur le registre des œuvres stockées à Berchtesgaden.  

L’étrange périple du Wouwerman 
Il reste à déterminer dans quelles conditions  Bruno Lohse est parvenu à mettre la main sur le Wouwerman.  Le tableau a été enlevé à Veldenstein ou sur le chemin vers Berchtesgaden entre la fin avril et le début du mois de mai 1945. Or entre novembre 1944 et mai 1945, Lohse demeurait la majeure partie du temps à Füssen  qui n’est à guère plus d’une  cinquantaine de kilomètres du château de Veldenstein.  Ainsi, Bruno Lohse peut très bien avoir acquis le tableau à ce moment-là auprès de pillards offrant pour une bouchée de pain des œuvres d’art appartenant à des responsables nazis en pleine déroute.  À moins qu’il n’ait récupéré lui-même le tableau à ­Veldenstein.  Après tout, qu’il s’intéresse à cette collection qu’il a participé lui-même à constituer n’aurait rien de surprenant.  « Il m’a expliqué que le tableau était dans une collection à Berlin après la guerre et qu’il a acheté le tableau à l’un des héritiers. Il ne m’a mentionné ni le nom du collectionneur ni la date d’acquisition », nous précise Birgit Schumacher.  Voilà l’explication qu’il donne. C’est un peu court. Et quand bien même il connaissait l’origine frauduleuse du tableau, il savait pertinemment que ce tableau ne pouvait passer en salle de ventes. Il l’aura donc acheté à  vil prix.  En aucun cas, il n’a averti les possibles propriétaires.   

En septembre 2008, la Looted Art Commission est saisie du cas du Wouwerman par les enquêteurs qui souhaitent entrer en relation avec les héritiers d’Edmond de Rothschild, ou par les héritiers de Lohse qui seraient prêts à rendre le Wouwerman. À ceci près qu’il semblerait que la famille Rothschild ne dispose pas des preuves d’appartenance du tableau dont elle ignorait jusqu’alors l’existence. 
Maurice Philip Remy explique que, selon ses recherches, Lohse n’était pas encore au Jeu de paume lorsque le tableau est passé là, ce qui est inexact. Remy ajoute qu’il ne s’agit pas nécessairement d’un tableau de la collection d’Edmond de ­Rothschild…, qu’à ce moment-là une autre collection d’un marchand est arrivée de Bordeaux… S’agit-il d’objets d’art saisis chez Mme Médeville, dépositaire du marchand de Jonas ? Autre mystère, le Wouwerman ne figure pas dans le Répertoire des biens spoliés.
Plusieurs possibilités peuvent être envisagées. Soit les héritiers Rothschild ignoraient à la Libération l’existence de cette partie de la collection d’­Edmond, soit le Wouwerman n’appartient pas aux Rothschild, il aurait donc été pillé chez quelqu’un d’autre ou acheté par Goering sur le marché de l’art avec des chèques tirés sur la Caisse de crédit du Reich à Paris. Auquel cas, toutes les transactions de cette nature ayant été annulées, le tableau deviendrait propriété de l’État français.
Maurice Philip Remy explique avoir averti l’héritière de Bruno Lohse de l’origine vraisemblablement frauduleuse du tableau. Selon nos informations, celle-ci aurait accepté de rendre le tableau et pris contact en janvier 2008 avec la Commission for Looted Art in Europe, basée à Londres. L’organisation, que nous avons contactée à de multiples reprises, n’a jamais répondu à nos questions, de même que la nièce de Lohse. Les représentants des héritiers ont alors mis le dossier entre les mains du ministère des Affaires étrangères à Paris. À suivre.

L’ERR en ligne.

Le 18 octobre dernier, la Conference on Jewish Material Claims Against Germany a mis en ligne un outil qui permet d’effectuer des recherches sur les œuvres d’art saisies par les nazis et ayant transité par le Jeu de paume pendant l’Occupation. Ce projet, mené à bien par l’historien Marc Masurovsky, croise et traite les informations contenues dans trois départements d’archives : les archives du ministère français des Affaires étrangères, les Archives nationales américaines et les Archives fédérales allemandes. On peut orienter les recherches par nom de collectionneur, par nom de collection ou par numéro d’inventaire. Une vraie mine, d’autant qu’il y a des photos. C’est là notamment qu’est répertorié Scène de moissons de Wouwerman. www.errproject.org/jeudepaume

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°630 du 1 décembre 2010, avec le titre suivant : Le triste destin d’une toile de Wouwerman

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