Mercredi 20 février 2019

Le mois vu par Jacques Dumarçay, architecte du projet Baphûon à Angkor

Le Journal des Arts

Le 1 juillet 1996 - 824 mots

Jacques Dumarçay, architecte de formation et diplômé de l’École pratique des hautes études en histoire des religions, travaille sur le site d’Angkor depuis 1964. Sous la direction de Bernard-Philippe Groslier, il a participé à plusieurs chantiers, notamment ceux du Prasat Kravanh, du Baphûon et de la Terrasse du roi lépreux, dont les fouilles étaient engagées au moment du coup d’état du 18 mars 1979. En 1991, il a rouvert le chantier de la Terrasse du roi lépreux, aujourd’hui achevé. Jacques Dumarçay commente l’actualité.

Les rivalités politiques ont failli mettre en péril la grande exposition d’art khmer qui sera inaugurée en février 1997 à Paris. Ne craignez-vous pas qu’il en soit de même pour le site fragile d’Angkor, dont la commmunauté internationale finance la restauration et la préservation ?
Ces rivalités politiques sont moins apparentes à Angkor, où un organisme cambodgien, Apsara, a été créé grâce à Christian Dupavillon. Apsara est dirigé par un spécialiste cambodgien de valeur, Monsieur Ros Borath, dont le salaire est pris en charge par l’Unesco. Apsara s’efforce d’avoir un programme qui coordonne toutes les opérations et les travaux des archéologues et des experts français, japonais, italiens, américains qui travaillent sur le site. Angkor est très fragile, et le travail de conservation et de restauration est constant. L’EFEO (École française d’Extrême-Orient) vient d’ouvrir un nouveau chantier sur le perron nord de la Terrasse des éléphants. Nous avons déjà pu refaire l’aile sud de la face est du temple du Baphûon, dont le chantier a été inauguré en 1995 ; nous travaillons actuellement sur le pavillon d’entrée du second étage. Nous avons encore besoin de trois ans pour achever les travaux de la Terrasse des éléphants, sous la direction de Christophe Pottier, et sans doute plus que les sept années prévues pour le Baphûon, car notre subvention d’1 million de francs – nous employons 200 ouvriers – a été réduite de près de moitié.

Le projet du World Monument Fund, conçu en collaboration avec le groupe Disney, a été écarté. Comment expliquez-vous cette décision ?
Monsieur Vann Molyvann, ministre d’État, président du Conseil de la Culture, épaulé par l’association Apsara, s’est opposé à cette implantation. Angkor n’est pas un site comme les autres, et les Cambodgiens souhaitent un développement touristique très contrôlé. Le Cambodge est le seul État au monde à avoir un monument sur son drapeau, et c’est Angkor. Une zone hôtelière de 570 hectares a été définie au nord-est de Siem-Reap ; Apsara s’efforcera de faire respecter les règlements.

Le Musée Guimet est fermé pour restauration jusqu’en 1999. Que pense l’architecte que vous êtes du projet d’Henri Gaudin ?
Le Musée Guimet va être entièrement rénové, mais le projet d’Henri Gaudin est très séduisant car il ne défigure pas le monument. Toutes les façades extérieures du bâtiment sont conservées, le pavillon circulaire du hall d’entrée et ses fresques murales seront restaurés. Il y a d’assez nombreuses modifications dans les plans horizontaux ; deux niveaux rajoutés permettront d’exposer un certain nombre de pièces conservées dans les réserves. Les objets seront regroupés thématiquement. Je ne vois qu’un seul inconvénient, c’est que l’on manquera de recul pour voir le volume des statues. Guimet, redessiné par Gaudin, sera le plus grand musée d’art asiatique au monde.

Jacques Chirac projette de faire entrer les arts "premiers" au Louvre.
Je ne peux répondre pour les arts "premiers". Mais l’art asiatique y est déjà puisque le Musée Guimet n’est que la branche asiatique du Musée du Louvre. Il y avait quelques pièces asiatiques au Louvre ; elles ont été transférées au Musée Guimet. Je pense qu’il est plus intéressant d’avoir un ensemble cohérent, dans un lieu destiné aux arts premiers.

Le Musée Shelburne (lire page 45) va vendre ses collections. Que pensez-vous de l’inaliénabilité des collections des musées français ?
L’inaliénabilité est une très bonne chose. Parce que lorsqu’on commence à vendre, qui fait le choix de la pièce à vendre, sur quels critères ? Ils peuvent être bons aujourd’hui et mauvais demain. Les collections doivent rester inaliénables.

Vous avez apprécié l’exposition Dürer. Pour quelles raisons ?
J’ai trouvé l’exposition très bien présentée et bien organisée chronologiquement ; on ne se perd pas. Ce qui m’intéresse, c’est la comparaison avec l’art khmer. Dürer a le même goût que les Khmers de l’instant figé. Les reliefs d’Angkor Vat, qui sont des reliefs très dessinés, saisissent aussi l’instant figé. Mais Albrecht Dürer est un dessinateur hors pair ; il n’a jamais les faiblesses que l’on voit parfois dans les bas-reliefs khmers, qui sont souvent un peu trop répétitifs dans leur dessin.

Vous préparez un CD-Rom sur Angkor. Sera-t-il disponible au moment de l’exposition khmère ?
Je collabore avec Bruno Dagens. Ce sera une visite des temples d’Angkor. Nous avons choisi de replacer les sculptures en trois dimensions dans leurs temples. Le CD-Rom offrira une présentation chronologique de leur construction, grâce à des dessins, des photographies prises d’hélicoptère, des montages panoramiques. Le budget alloué est de 1,3 million de francs. Le CD-Rom sera prêt pour l’exposition.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°27 du 1 juillet 1996, avec le titre suivant : Le mois vu par Jacques Dumarçay, architecte du projet Baphûon à Angkor

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