Le marquis de Sade fait rougir Orsay

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2014 - 991 mots

Malgré son affiche sulfureuse, cette exposition d’auteur entend montrer l’influence inconsciente ou pas des écrits du marquis sur les représentations du XIXe au début du XXe siècle.

Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814), alias le marquis de Sade, est mort il y a 200 ans. Dire tout haut ce que l’on n’ose penser tout bas, tel est l’élan derrière ses écrits qui ne perdront sans doute jamais de leur puissance évocatrice ni de leur capacité à choquer. Retrouver cet homme des Lumières dans le temple du XIXe siècle qu’est le Musée d’Orsay a de quoi surprendre. Que « Sade. Attaquer le soleil » fasse suite à « Crime et châtiments », autour de la peine de mort, et « L’Ange du bizarre », autour du romantisme noir, prête à penser que le musée a fait de l’exploration de la noirceur de l’âme son fonds de commerce. Diffusée sur les réseaux sociaux, la bande annonce de l’exposition, qui met en scène avec force esthétisme une marée de corps nus mus par le désir, laissait augurer d’une exposition licencieuse, réservée aux adultes consentants – « Une petite partouze avant l’expo Sade ? » titrait libération.fr. Mais avec aux commandes Annie Le Brun, éminente spécialiste du marquis née du giron surréaliste, et Laurence des Cars, directrice du Musée de l’Orangerie, a-t-on vraiment affaire à une manifestation sulfureuse, conçue pour appâter les foules avides du moindre sein dénudé ?

Petit rappel des faits. C’est sur l’invitation d’Henri Loyrette, séduit par « Les arc-en-ciel du noir » conçue par Annie Le Brun à la Maison de Victor Hugo à Paris (2012), que l’écrivaine réfléchit sur un sujet d’exposition sur Sade au Musée du Louvre. Or, après plusieurs mois de recherches avec les conservateurs du musée, le projet est rayé de la programmation par son nouveau président-directeur Jean-Luc Martinez. Persuadée qu’il se jouait quelque chose entre Sade et l’histoire de la représentation, Annie Lebrun contacte Guy Cogeval, pour lequel elle avait signé l’introduction du catalogue de « L’Ange du bizarre ». Avec la bénédiction du président du Musée d’Orsay, le passage en revue des collections du Louvre par un esprit averti sur les propos de Sade s’est transformé en une proposition de relecture des mutations esthétiques du XIXe siècle à l’aune de la pensée sadienne. Cette carte blanche donnée à Annie Le Brun a tout pour déplaire à ceux qui attendent d’une institution de la stature d’Orsay une exposition scientifique au sens strict, avec son lot de découvertes pour l’histoire de l’art. Sous le feu des critiques, les deux commissaires répondent qu’une exposition historique n’est pas le propos : « Il s’agit de voir comment la pensée de Sade a accompagné de façon pertinente des développements ou des ruptures importantes de la représentation dans l’histoire de l’art moderne », explique Laurence des Cars.

À Orsay, le lien direct entre les œuvres et les écrits de Sade n’est pas présupposé. En revanche, les commissaires ont pris leur parti d’identifier l’influence inconsciente des écrits de Sade, passés sous le manteau et célébrés par des figures littéraires sensibles à l’art telles Baudelaire, Huysmans puis Apollinaire, sur l’esthétique. Dans cet esprit, Annie Le Brun interprète, par exemple, Scène de guerre au Moyen Âge d’Edgar Degas comme une scène de « chasse à la femme ». Pour la commissaire, le décloisonnement est la clé : « l’histoire de la pensée et l’histoire de l’art ne sont en rien isolées ». Libre donc au visiteur de cette « exposition d’auteur » d’adhérer à cette réflexion sur l’évolution de la sensibilité dans la culture visuelle au cours du XIXe siècle.

Sade invite à repousser les limites
Il est en effet indispensable d’ouvrir grand les yeux et l’esprit et de prendre son temps pour saisir, au long de ce parcours thématique pléthorique, la pertinence et la richesse du propos. L’attrait des artistes pour la représentation de la violence, de la souffrance, du désir et du plaisir n’est pas propre au XIXe siècle, mais quantité de verrous ont sauté à la fin du XVIIIe siècle : tandis que la forme se libère des codes académiques, voici ces artistes abandonnant les supports idéologiques, historiques, mythologiques ou religieux pour passer à l’acte – la scatologie et la pédophilie ont ici été tenues en marge. Le corps dans ses moindres détails prend le devant de la scène et n’a plus besoin de prétexte pour exister. Le plaisir du voyeur est lui aussi assumé. Le cheminement n’est pas linéaire, mais arborescent : les photographies anonymes de parties génitales en gros plan distribuées dans les maisons closes, l’érotisme sensuel du Sommeil de Courbet, les mises en scènes sadiques et glaçantes d’Alfred Kubin, La Coquille métaphorique d’Odilon Redon…

À la manière d’un Dorian Gray qui dévoile son portrait défiguré, Orsay nous met face à un phénomène d’érotisation très franco-français que l’histoire de l’art ne saurait voir. L’abondance des œuvres présentées (plus de 450) reflète à dessein la démultiplication de l’imagerie sexuelle au cours du siècle, dont l’offre répondait à une vraie demande.

Malgré sa taille imposante, l’exposition aurait mérité un volet contemporain, ne serait-ce que pour mettre en regard Sade et la banalisation du voyeurisme engendré par la télé-réalité ou le succès de films mettant en scène des mises à mort sadiques et esthétisantes comme la série de films Saw. Comment en effet ne pas voir dans l’attrait des jeunes générations pour ces films à la violence gratuite, et jouissive pour celui qui la commet, le reflet du miroir tendu par Sade sur les absurdités d’une société qui condamne ce qu’elle donne en spectacle ? Assailli par ce flot continu d’images crues, qui nécessite un long temps de digestion, le visiteur sort d’ « Attaquer le Soleil » aussi éprouvé qu’un lecteur des Cent Vingt Journées de Sodome. Avec la certitude que Sade n’en a pas fini de révéler les vérités de notre époque.

Sade

Commissaires : Annie Lebrun, poète et auteure et Laurence des Cars, conservateur général et directrice du Musée de l’Orangerie

Sade. Attaquer le soleil, jusqu’au 25 janvier 2015, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr, tlj sauf lundi 9h30-18h, 9h30-21h45 le jeudi, catalogue, coédité par le musée et Gallimard, 336 p., 45 €.

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</div><br /><br /><b>Légende photo :</b><br/>Gustave Courbet, <em>Le Sommeil</em>, 1866, huile sur toile, 135 x 200 cm, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Paris. © Photo : RMN/Hervé Lewandowski.</p></div></body></html>

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°424 du 28 novembre 2014, avec le titre suivant : Le marquis de Sade fait rougir Orsay

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