Enquête

L’art à perpétuité

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 4 novembre 2005

Près de vingt ans après la signature d’un protocole Justice-Culture, les pratiques artistiques se sont multipliées dans les cent quatre-vingt-huit établissements pénitentiaires français.

Comment concilier liberté d’expression artistique et privation de liberté ? Comment promouvoir l’expression artistique dans un lieu où la pensée est niée et les corps souvent humiliés ? Questions presque insolubles, auxquelles se confrontent pourtant quotidiennement les responsables ou les animateurs de programmes artistiques à destination des personnes placées sous main de justice (62 569 détenus en France en 2004). Entrée timidement derrière les hauts murs des établissements pénitentiaires par le biais du livre, la culture à destination des populations pénales est régie depuis 1986 par un protocole d’accord signé entre les ministres de la Justice et de la Culture – respectivement Robert Badinter et Jack Lang –, complété en 1990, et venu entériner des initiatives menées depuis le début des années 1980. Les deux administrations se sont ainsi unies avec force pour mettre en application le droit à la culture pour tous, mais avec deux objectifs différents : favoriser la réinsertion pour la première, diffuser la culture auprès de ce public qualifié d’« empêché » pour la seconde. Deux approches entre lesquelles oscille cette politique : l’une plutôt socio-éducative, l’autre purement culturelle.

Vingt ans plus tard, les chiffres sont éloquents : si, en 1985, seule une quinzaine d’actions étaient recensées, elles s’élevaient en 2004 à 224, principalement dans le secteur du livre (le taux d’illettrisme s’élève encore à 20 % de la population carcérale), puis dans ceux du théâtre, de la musique, de l’audiovisuel et des arts plastiques. Dans ce domaine, les initiatives sont diverses : prêts d’œuvres, expositions et interventions d’artistes à l’intérieur des prisons, rencontres, conférences, ateliers et même résidences d’artistes.

Dans une institution aussi marquante que la prison, où la sécurité demeure prioritaire, les difficultés – objectives ou subjectives – sont légion. « Il faut installer une perméabilité entre l’intérieur et l’extérieur, tout en sachant qu’on se heurte très vite aux murs. C’est toute la difficulté de l’art en prison », explique Colombe Babinet, chargée du développement culturel au sein du bureau des politiques sociales et d’insertion de l’administration pénitentiaire. L’absence de lieu spécifique complique souvent la tâche des intervenants, installés dans des conditions médiocres, trop à l’étroit dans des cellules ou, au contraire, dans de vastes salles polyvalentes inadaptées. Plus lourde est la réticence manifestée parfois par le personnel pénitentiaire, capable de faire avorter un projet considéré comme inutile. « Il faut apprendre aux services pénitentiaires à travailler avec des professionnels de la culture », précise Colombe Babinet. Car le protocole l’affirme clairement : ces activités culturelles doivent être confiées à des intervenants compétents. « Il n’est pas question de faire du sous-produit culturel », explique Isabelle Dufour-Ferry, chargée de mission Culture/Justice au sein du ministère de la Culture. Même si le contenu n’est pas toujours en adéquation avec les envies initiales des détenus. En témoigne le récit du sculpteur Christian Lapie, qui a animé pendant un an un atelier de création pour un groupe de volontaires à la centrale de Clairvaux (Aube) : « Dès la première séance, les détenus m’ont fait comprendre brutalement que la seule chose qui les intéressait, c’était de faire de la “vraie peinture”, c’est-à-dire de peindre à l’huile. Tout mon projet s’est donc écroulé, mais j’ai accepté. Au début, le résultat était terrible, ils peignaient des images de cartes postales, puis, petit à petit, j’ai réussi à les amener vers l’expression de choses plus intérieures, vers une écriture personnelle. Lors de l’exposition finale, le préfet a acheté une œuvre. C’était une très grande fierté pour son auteur. » Le choix des artistes, primordial pour la réussite des projets, s’opère souvent au niveau des directions régionales des Affaires culturelles (DRAC), qui cherchent à établir des conventions avec les institutions culturelles locales : musées, Fonds régionaux d’art contemporain ou artothèques. Certaines DRAC n’ont toutefois signé jusqu’à présent aucune convention (trois dans l’Hexagone). Très sollicitées par les associations, elles tentent surtout d’écarter les artistes qui se sont fait une spécialité des ateliers en prison et exploitent cette niche pécuniaire, au détriment de la qualité. La mise en œuvre du projet est relayée par des chargés de mission pour le développement culturel en milieu pénitentiaire et pilotée par les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP), prenant en charge les personnes sous main de justice.

« Cerise sur le gâteau »
Si ces précautions sont prises en amont, comment évaluer l’impact réel de cette programmation culturelle ? Une étude menée en 2001 sur les actions audiovisuelles a livré un bilan en demi-teinte. D’une part, ces activités ne concernent qu’une très faible minorité de détenus. D’autre part, la majeure partie des participants confessait froidement n’y participer que pour sortir de leur cellule, sans pour autant être dupes de la qualité des prestations. « Il faut développer une offre culturelle sans en attendre de résultats : cela fait partie d’un droit à la culture », rappelle Isabelle Dufour-Ferry. « C’est comme dans la vie, précise le vidéaste Alain Moreau, l’offre culturelle ne concerne qu’une minorité de gens. Toutefois, tant qu’il s’agit d’une démarche artistique pure, elle est vouée à l’échec. Il faut plutôt partir d’une autre idée de la culture, à la manière d’un anthropologue », renchérit celui qui fut l’un des premiers intervenants culturels en prison. Il créa en 1983, à la maison d’arrêt de la Santé à Paris, le premier atelier audiovisuel, alors que la télévision n’y était pas encore autorisée. L’époque était alors à l’invention. « C’était un moment de fulgurance », reconnaît Thierry Dumanoir, qui fut le premier « monsieur culture » de l’administration pénitentiaire. « Nous sommes allés très loin. Au lieu de dire “Rien n’est possible”, nous disions plutôt : “Jusqu’où est-ce possible ?” » Quitte à organiser, avec Alain Moreau, une émission de débat en direct et en duplex entre la Santé et le Forum des Images à Paris, ou à lancer un festival d’art vidéo sur le canal interne de la prison.

Aujourd’hui, l’administration pénitentiaire, encore peu diserte sur ces actions, préfère revenir à des projets plus proches des pratiques quotidiennes. Les commentaires assimilant ces pratiques à une « cerise sur le gâteau », émanant parfois des intervenants eux-mêmes, ont été mal vécus, alors que l’arrivée de la télévision, en 1985, avait déjà fait couler beaucoup d’encre sur le thème de la « prison quatre étoiles ». Muette sur ce terrain, la critique d’art n’a jamais non plus osé se frotter à ce sujet, générateur de trop d’empathie. « Ce qui est réalisé en prison ne fait pas forcément œuvre. Le rythme de la création n’est pas celui de la prison, explique Colombe Babinet. Ce qui est important, c’est ce qui est à l’œuvre. » Pourtant, certains observateurs regrettent que ces pratiques soient désormais davantage envisagées dans un objectif socio-éducatif que culturel. « La culture est un droit, mais elle est souvent considérée comme de l’occupationnel », regrette Isabelle Dufour-Ferry. Si la prison fait peur, c’est aussi parce qu’elle continue d’en dire beaucoup sur notre société.

Quelques exemples d’actions artistiques en milieu carcéral

- 1996 : le peintre Yan Pei-Ming anime un atelier d’initiation à la peinture à l’huile dans la centrale pour femmes de Rennes (Ille-et-Vilaine). Il a ensuite réalisé une série de portraits de détenues intitulée « La Prisonnière », exposée au Musée des beaux-arts de la ville.

- 1999 : Jean Le Gac et Hervé Di Rosa peignent les espaces ouverts aux visiteurs et aux familles de la prison de Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault).

- 2000 : l’association Pulsart anime l’« Atelier des corps » (moulage et sculpture) dans les quartiers pour mineurs des établissements de Bois-d’Arcy (Yvelines) et de Villepinte (Seine-Saint-Denis).

- 2002 : Paul Gangloff, alors étudiant à l’école des beaux-arts de Valence (Drôme), anime un atelier de trois jours à la maison d’arrêt de la ville, au cours duquel les détenus ont réalisé une série d’affiches, intitulée « Les murs n’ont pas d’oreilles ».

- 2002-2003 : le photographe Dominique Delpoux réalise un reportage photographique sur la maison d’arrêt de Saint-Michel de Toulouse (Haute-Garonne) au moment du déménagement de l’établissement vers de nouveaux bâtiments. Les photographies sont ensuite devenues le support d’un atelier d’écriture.

- 2004 : ouverture d’un atelier « Connaissance de l’art » à la centrale de Loos-les-Lille (Nord), en partenariat avec le Palais des beaux-arts de Lille.

Regards sur la prison

Le Louvre invite Robert Badinter, du 5 au 11 novembre, journée-débat, conférences, lectures, colloque, cinéma et musique, Auditorium du Louvre, Paris, tél. 01 40 20 55 55, www.louvre.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°224 du 4 novembre 2005, avec le titre suivant : L’art à perpétuité

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