Dimanche 9 décembre 2018

Jacques Chirac

L’altermondialiste de la culture

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007 - 1592 mots

Animé par la volonté de valoriser les cultures méconnues, Jacques Chirac, qui quittera l’Élysée le 16”¯mai, aura oublié en cours de route l’ambition culturelle de son premier mandat”¯: l’égalité des chances par la culture.

De l’avis de nombreux observateurs du monde politique, la page des présidents de la République hommes de lettres et férus de culture s’est achevée avec François Mitterrand. Est-ce à dire que Jacques Chirac incarnerait le contraire de l’homme cultivé ? « La culture, ce n’est pas du tout son truc, confesse un ancien conseiller de la Rue de Valois. Après être délibérément passé pour un plouc, il s’est construit une culture à lui, méconnue de beaucoup, celle des cultures exotiques. » Pour brouiller encore les pistes, Jacques Chirac n’aura que peu discouru sur la culture en douze années de mandat : quelques sorties dans la presse au début du septennat, des inaugurations, quelques discours plus appuyés, notamment lors des « Rencontres pour l’Europe de la culture » en mai 2005 ou encore à l’occasion des 30 ans du Centre Pompidou, en début d’année 2007. Pas de quoi, en somme, écrire une anthologie sur la culture. Dans son dernier livre tout entier consacré au président, le journaliste Pierre Péan dessine lui aussi le portrait ambigu d’un homme considéré, selon ses propres mots, comme un « analphabète » par la presse, mais capable de compulser avec frénésie, lors de réunions ennuyeuses, de copieuses fiches sur les civilisations lointaines (1). Passion sincère pour une culture de l’altérité ou construction délibérée d’une image en rupture avec ses prédécesseurs, amateurs d’une culture classique jugée plus élitiste ?

« Les cultures du monde »
De fait, l’action marquante des deux mandats de Jacques Chirac restera sans conteste la création du Musée du quai Branly, considéré comme le « symbole d’une France qui connaît et reconnaît les cultures du monde ». Tout en s’ancrant dans la tradition « monarchique » des grands travaux culturels, Jacques Chirac a mis en avant, avec ce projet, un principe qui lui est cher : celui du refus d’une hiérarchie des cultures, référence explicite à André Malraux. « On ne peut avoir une approche de l’art si on n’a pas une vision générale du monde, et c’est la raison pour laquelle je suis généralement allergique aux gens qui estiment qu’ils ont seuls la beauté du monde en partage. Chaque culture apporte à l’humanité quelque chose d’essentiel », aurait déclaré un jour Jacques Chirac à Pierre Péan. Pourfendeur des cultures impérialistes, l’ancien maire de Paris avait ainsi refusé d’associer la capitale aux célébrations de la découverte des Amériques, préférant valoriser les peuples victimes de cette conquête. Il était donc logique que la rencontre avec Jacques Kerchache, collectionneur et marchand d’art décédé en 2001, prenne un sens particulier. Au point de faire sienne la formule chère au marchand : « Tous les chefs-d’œuvre naissent libres et égaux, et doivent être reconnus comme tels. » Quand François Mitterrand, avec le projet du Grand Louvre, valorisait la grande tradition culturelle occidentale, Jacques Chirac ferait donc figure d’altermondialiste de la culture. En pied de nez, le Louvre ouvrait en 2000, en dépit des protestations, des salles dédiées aux chefs-d’œuvre des civilisations lointaines. La gestation du Musée du quai Branly aura cependant été fort compliquée par la résistance des équipes du Musée de l’Homme, dépossédé de facto de ses collections. Lancée officiellement en 1998 et achevée difficilement un an avant le départ de son instigateur, sa construction aura coûté 235 millions d’euros.

Poursuite de l’existant
Un autre grand projet, plus original celui-ci, marquera aussi les esprits : l’ouverture prochaine de la « Cité nationale de l’histoire de l’immigration », mentionnée dans le programme présidentiel de 2002 – mais étudiée par le gouvernement de Lionel Jospin dès 2001 – et installée opportunément dans le Palais de la porte Dorée, vidé de ses collections... au profit du Quai Branly. D’autres opérations d’envergure auront également été initiées : rénovation du Musée Guimet, à Paris, achevée en 2001 ; création d’un nouveau département des Arts de l’Islam au sein du Louvre, annoncée en septembre 2003, ou encore le lancement du projet d’un grand « Centre des archives nationales » à Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Avec, semble-t-il, toujours un même leitmotiv : l’histoire et les civilisations lointaines. Le projet d’un grand Musée de la marine rénové, annoncé en 1996, aura quant à lui été abandonné en cours de route. Que penser enfin du Musée du président Jacques-Chirac, érigé sur les terres du fief de Sarran (Corrèze), à l’initiative de son épouse, pour y exposer les milliers de cadeaux diplomatiques ? Construit par Jean-Michel Wilmotte, il aura coûté la bagatelle de 17 millions d’euros, au lieu des 3,7 initialement prévus, et absorbe pour son fonctionnement 80 % des dépenses culturelles du département.
La frénésie bâtisseuse de Jacques Chirac aura toutefois été moindre que celle de son prédécesseur. « Les années Mitterrand ont été marquées par un grand nombre de projets présidentiels, mais le contexte était différent. Il y avait alors beaucoup d’équipements à construire, ce qui n’était plus le cas au milieu des années 1990 », relativise Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles. « Malgré tout, je crois que l’on ne retiendra que le Musée du quai Branly et la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, déplore Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’université Paris-X-Nanterre. Car, en termes de soutien à la création, de démocratisation culturelle, de décentralisation, les ministres de Jacques Chirac n’auront fait qu’œuvrer à la poursuite de ce qui existait déjà. Et c’est peut-être le problème, car le monde et les rapports à la culture ont changé. » Il n’y aura donc pas eu de rupture réelle avec la politique culturelle portée par la gauche. En témoigne la bataille menée avec succès pour la défense de la diversité culturelle, vieux combat de gauche qui a fini par transcender les clivages politiques.

Réduire la fracture sociale
De belles promesses avaient pourtant été lancées, en 1995, quand Jacques Chirac présentait la culture comme un levier de réduction de la « fracture sociale ». « Il faut faire pour l’art et la culture ce que Jules Ferry avait fait pour l’éducation », déclarait-il alors. L’ambition culturelle du septennat – l’égalité des chances par la culture – est toutefois bel et bien restée lettre morte, comme l’illustre l’absence d’un volet culture dans le grand plan de cohésion sociale de 2005. Des bases avaient néanmoins été posées. En 1995, le tout nouveau ministre de la Culture, Philippe Douste-Blazy – faute de porter une vision personnelle de la politique culturelle – prenait au mot Jacques Rigaud. Dans un ouvrage paru peu avant (2), l’ancien directeur de cabinet du ministre des Affaires culturelles Jacques Duhamel (1971-1973) avait en effet appelé de ces vœux une « refondation du ministère de la Culture ». « Le but de la politique culturelle est d’accomplir la République, c’est-à-dire de donner à chacun, par un accès réellement égal aux œuvres de l’esprit, la possibilité de se former une conscience citoyenne dans sa plénitude », préconisait le rapport Rigaud, remis en 1996. Mais, au préalable, il fallait rebâtir l’édifice. « Les concepts inventés dans les années 1960 ne tenaient plus compte des tendances émergentes, telles que la mondialisation avec la standardisation qu’elle induit ou encore les nouvelles technologies, note aujourd’hui Jacques Rigaud. Il était donc devenu nécessaire de redéfinir le concept et le contenu de la politique culturelle, comme secteur d’activité mais aussi comme dimension de l’action publique. »

Désenchantement
Présenté au président, au Premier ministre et au ministre de tutelle, le rapport est rapidement jeté aux oubliettes. « Il n’a servi à rien, reconnaît Jacques Rigaud, mais il a offert aux professionnels de la culture l’occasion d’une vaste réflexion. » Seul le Premier ministre Alain Juppé aurait manifesté son intérêt, projetant de créer un fonds d’intervention culturelle interministériel. La dissolution de l’Assemblée nationale en 1997 en a toutefois sonné le glas. Par la suite, la cohabitation n’a pas davantage été favorable aux ministres de la Culture, dotés de peu de pouvoir, alors que l’action des deux ministres du quinquennat ne se sera pas révélée plus salutaire. Ni Jean-Jacques Aillagon, pourtant accueilli avec enthousiasme par les milieux culturels, avant de se retrouver rapidement embourbé dans les dossiers techniques, ni Renaud Donnedieu de Vabres (lire p. 3) n’auront su donner de vision stratégique à leur action. La refondation serait donc pour plus tard.
Au final, que restera-t-il de ces années Chirac ? De nombreux chantiers en friche, mais aussi un sentiment de désenchantement des milieux culturels, que l’exaltation des cultures étrangères, certes généreuse, n’aura pas suffi à atténuer. « Ce que l’on risque de reprocher à cette droite, c’est de ne pas avoir prévu et accompagné les nombreuses évolutions du monde culturel. L’incapacité du ministère de la Culture sur la question du droit d’auteur et du numérique, qui a été l’occasion d’un débat caricatural, en a été l’un des signes. Le droit d’auteur valait mieux que cela », commente Emmanuel Wallon. « La refondation est toujours d’actualité sous réserve de mise à jour », relève à son tour Jacques Rigaud. Plusieurs sujets de fond mériteront donc une réflexion impérative : la décentralisation, à laquelle la seule réponse apportée a consisté à délocaliser en régions des institutions parisiennes (Louvre-Lens [Pas-de-Calais] et Centre Pompidou-Metz [Moselle]), de manière très jacobine. « Il faudrait d’urgence proposer un moratoire sur les grands projets parisiens », recommande Jean-Pierre Saez. Mais aussi éclaircir le débat sur l’enseignement artistique, les rapports avec l’Europe… et surtout la place de l’art dans la société. « On a perdu de vue l’idée que l’art joue un rôle profondément transformateur dans la société, qu’il aide l’individu à s’approprier sa propre vie », poursuit Emmanuel Wallon. Douze années plus tard, la fracture culturelle s’est encore creusée. Et elle semble désormais d’autant plus douloureuse à soigner, si ce n’est à guérir.

(1) Pierre Péan, Chirac, l’inconnu de l’Élysée, éd. Fayard, 2007.
(2) Jacques Rigaud, L’Exception culturelle, culture et pouvoir sous la Ve République, éd. Grasset, 1995.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°259 du 11 mai 2007, avec le titre suivant : L’altermondialiste de la culture

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