Jeudi 20 septembre 2018

L’actualité vue par Glenn Lowry

Directeur du Musée d’art moderne de New York (MoMA)

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 30 juin 2000 - 1637 mots

Spécialiste d’art islamique, Glenn Lowry est depuis 1995 le sixième directeur du Musée d’art moderne de New York (MoMA). Formé en histoire de l’art à Harvard, il a commencé sa carrière de conservateur au Fogg Art Museum, puis était, de 1984 à 1990, conservateur en charge des collections du Moyen-Orient à la Smithsonian Institution, avant de diriger l’Art Gallery of Ontario à Toronto. Il commente l’actualité immédiate et celle du premier semestre.

Un commentaire sur les disparitions de George Segal et Jacob Lawrence.
Elles ont beaucoup affecté le monde de l’art. Ces deux artistes, chacun à leur manière, ont développé un langage fort et unique et créé des œuvres importantes et marquantes. Ils étaient d’une remarquable intelligence et d’une grande envergure et tous ceux qui ont eu la chance de les connaître les admiraient énormément.

Qu’avez-vous pensé de la Tate Modern ?
Un travail admirable a été accompli, le bâtiment est bien situé et bien réaménagé. À mes yeux, l’ouverture de la Tate Modern est d’une très grande importance. Elle ne signifie pas seulement un changement d’échelle, mais exprime que l’engagement de la Grande-Bretagne en faveur de l’art contemporain est irréversible. L’accrochage est, comme partout ailleurs, enthousiasmant par endroits et moins à d’autres. Mais il faut le comprendre comme une première rencontre, comme une volonté de réexaminer la manière dont nous considérons et comprenons l’art moderne et contemporain. Cela a provoqué un débat très vivant. La Tate Modern rappelle qu’il faut chercher à utiliser le plus intelligemment possible une collection, et ne pas considérer sa présentation comme définitive. Notre conception de l’art moderne jusqu’à présent a été associée à celle du XXe siècle. Nous entrons dans un nouveau millénaire, Les Demoiselles d’Avignon sont presque centenaires, il est donc normal de repenser les choses.

Ce musée apparaît comme un pari, puisque le bâtiment est aujourd’hui démesuré par rapport à la collection.
Soit vous construisez un bâtiment adapté aux besoins actuels de la collection et il risquera dans dix ou vingt ans de se révéler trop étroit pour accueillir les nouvelles acquisitions, soit vous vous lancez dans une construction plus vaste dès le départ, car – et c’est une donnée incontournable – une collection grandit toujours. C’est le choix de la Tate Modern. Ils ont eu la possibilité de reprendre cette superbe centrale électrique et d’en faire un musée viable et il est très probable qu’avec le temps, la collection s’enrichira et occupera tout le bâtiment.

Comment voyez-vous la rénovation du Centre Pompidou ?
J’ai toujours trouvé le bâtiment fascinant. Il y a vingt-trois ans, il a joué à Paris le même rôle que la Tate Modern à Londres : signifier un engagement fort et symbolique envers l’art contemporain et la reconnaissance d’une nouvelle culture, puisque Beaubourg s’intéresse à de multiples disciplines. Quand vous parcourez les étages, la vue sur Paris est magnifique et vous réalisez que l’art est au cœur de la ville. Après deux décennies les vastes plateaux qui le constituent ont dû être repensés ; et dans vingt-cinq ans ils le seront certainement encore. Dans ce sens, je crois que la souplesse adoptée par Piano et Rogers est très juste. La collection du Mnam est remarquable, les œuvres jalonnent parfaitement l’histoire de l’art. Il est difficile de comparer les deux institutions. L’une est maintenant arrivée à maturité et possède une collection historique, l’autre est une nouvelle entreprise avec une collection constituée presque accidentellement. Les deux institutions ne peuvent pas avoir la même stratégie, et tant mieux. Des conceptions différentes d’accrochage sont plus intéressantes pour le public, la répétition serait ennuyeuse, le visiteur aurait l’impression de lire le même livre à Paris, à Londres ou à New York.

Vous avez annoncé la création d’un site Internet commun avec la Tate.
Nous considérons que l’Internet est un espace intellectuellement stimulant que nos deux musées doivent explorer ensemble, et qu’il offre la possibilité de développer de nouvelles ressources. Il y a vingt-cinq ans les boutiques de musées et les produits dérivés étaient sujets à débats. Aujourd’hui, ils sont reconnus comme une source d’indépendance financière. Les Américains ont toujours été assez volontaristes en matière de mécénat tandis que les  Européens ont été longtemps réticents. Ceux-ci ont changé d’attitude, et sont même allés très loin. Nous n’autorisons pas l’apposition de logos dans nos musées, vous ne pouvez pas traverser un musée français sans être bombardé par des logos de sociétés. Il faut donc considérer l’Internet comme un nouveau champ, que la Tate et le MoMA vont explorer ensemble.

Vous n’êtes pas entré en contact avec le Centre Pompidou…
Début janvier, nous nous sommes rendu compte que le MoMA et la Tate, chacun de leur côté, partageaient les mêmes idées. Il nous a donc semblé plus judicieux d’unir nos forces qu’entrer en compétition. Si nous nous étions aperçus que le Centre Pompidou partageait des idées communes nous l’aurions contacté avec joie.

À propos de la restitution des œuvres volées pendant la guerre, le Congrès Juif Mondial considère que les musées américains sont trop lents.
Je ne suis pas d’accord. Contrairement à l’Europe, aux États-Unis, personne ne peut avoir idée de l’ampleur du travail à accomplir. Nous ne savons s’il concerne des dizaines, des centaines ou des milliers d’œuvres. En France, par exemple le processus de restitution a pu être engagé depuis quelques années car il existe une institution centrale et surtout car des œuvres ont été pillées sur le sol français. Ce n’est pas le cas en Amérique, nous n’avons affaire qu’à des œuvres qui ont été exportées pendant ou après la guerre. La question ne peut donc pas être résolue en quelques semaines. Il y a un long travail de recherches à effectuer pour retrouver la trace des anciens propriétaires, des preuves à rassembler. Je considère que le Conseil des directeurs de musées a établi rapidement un code de bonne conduite et que nous avons déjà réussi à résoudre quelques cas. Le problème des restitutions va se poser encore longtemps aux musées, et un moyen de faciliter sa solution est d’exposer les œuvres. Ainsi, le public peut les identifier. Je crois donc qu’il serait une erreur de limiter les expositions par peur des revendications qu’elles pourraient entraîner. D’autant plus que depuis le cas Schiele, nous avons défini un cadre de travail approprié.

L’arrivée du parti de Haider au pouvoir en Autriche modifie-t-elle vos relations avec les musées de ce pays ?
Nous sommes bien évidemment tous concernés par l’élection d’un gouvernement d’extrême droite en Autriche. Je pense cependant que la question n’est pas très pertinente pour de nombreux musées américains, car nous avons finalement peu de relations approfondies avec les institutions culturelles autrichiennes. Depuis l’arrivée du nouveau gouvernement, par exemple, nous avons réalisé un seul projet en Autriche, au MAK. Il s’agissait d’une exposition d’architecture, prévue bien avant le changement de gouvernement et nous avons proposé de l’annuler, mais ne l’avons pas fait sur l’insistance de nombreux architectes et collègues autrichiens. Même si nous sommes solidaires des efforts faits pour isoler l’Autriche, il y a aussi de bonnes raisons pour maintenir les contacts avec nos collègues pendant cette période difficile.

Le 1er juillet, la France préside l’Union européenne, qu’en attendez-vous ?
Nos liens avec l’Europe sont déjà très forts. Ils passent avant tout par des relations personnelles directes, et ne dépendent pas de l’intervention d’une entité internationale. Nous ne sommes pas en compétition avec l’Europe, comme l’Amérique peut l’être dans le domaine du cinéma par exemple, nous coopérons au contraire, pour organiser des expositions, pour mener des recherches ensemble. C’est une coopération passionnante et très constructive.

Que pensez-vous de la forte hausse des prix sur le marché de l’art moderne et contemporain ?
Elle concerne tout le monde. Il y a une grande inquiétude face à un marché en surchauffe, et il est clair que ce n’est pas une situation saine. Un retour à l’opulence favorise cette embellie particulièrement dans les ventes publiques. Je pense néanmoins que les collectionneurs et les marchands sont plus “sages” que dans les années quatre-vingt.
Pour les musées, cela signifie que les acquisitions deviennent plus difficiles et que nous devons faire des achats encore plus intelligents et réfléchis. Mais, l’avantage du marché est qu’il s’autorégule et qu’il se corrige.

Comment analysez-vous le déménagement depuis quatre ans des galeries new-yorkaises, quittant le quartier de SoHo au profit de Chelsea ?
SoHo était devenu trop cher pour de jeunes galeries qui se sont alors implantées à Chelsea, où elles ont très bien réussi. Ce quartier joue donc maintenant un rôle de catalyseur. Mais ce qui est surtout intéressant à New York maintenant, c’est qu’il existe plusieurs quartiers où l’activité des galeries est remarquable : Chelsea, Mid Town autour de la 57e rue, Uptown autour de Madison Avenue, et il y a toujours des galeries à SoHo. La scène est particulièrement active en ce moment. Lorsque j’étais à Londres en mai pour l’inauguration de la Tate Modern, tout le monde se félicitait d’un essor de la scène anglaise. C’est vrai, mais quand vous rentrez à New York vous constatez que les choses se passent à une tout autre échelle.

Et Paris ?
La scène parisienne ne me paraît pas aussi active qu’elle pourrait l’être.

Quelles expositions vous ont récemment marqué ?
Celle des sculptures de Picasso au Mnam est impressionnante et témoigne de la capacité qu’avait cet artiste à se renouveler et se remettre en cause de façon permanente. La scénographie est très intelligente. Ce genre d’exposition ne nous amène pas à repenser l’œuvre de l’artiste, mais elle réussit à nous émerveiller encore. Dans un tout autre registre, celle de la “Prinzhorn Collection” au Drawing Center de New York était superbe, de même celle “Tilman Riemenschneider” au Metropolitan, deux expositions qui parviennent à rassembler des œuvres qu’on ne verrait jamais autrement. À Londres, à travers “Encounters”, la National Gallery fait un excellent travail en attirant des artistes contemporains. Regarder une collection historique d’un point de vue contemporain est une initiative majeure.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°108 du 30 juin 2000, avec le titre suivant : L’actualité vue par Glenn Lowry

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