Vendredi 19 octobre 2018

L’actualité vue par André S. Labarthe, cinéaste

Cannes, les films sur les artistes, l’art contemporain vus par le cinéaste

Le Journal des Arts

Le 2 mai 1997 - 977 mots

Aux yeux du public, André S. Labarthe restera comme le coproducteur, avec Janine Bazin, de l’une des meilleures séries télévisées consacrées au cinéma, Cinéastes de notre temps, devenu en 1990 Cinéma, de notre temps. Cinéaste lui-même, il a notamment réalisé plusieurs films sur des artistes : Rauschenberg, Tàpies, Lichtenstein… Son Kandinsky est à lui seul une sorte d’exploit : il est depuis dix ans l’unique film sur un artiste qui soit régulièrement diffusé par TF1… vers 3 heures du matin.

Un mot sur la dissolution ?
Il faudrait dissoudre le plus souvent possible afin que les responsables politiques soient sanctionnés par le suffrage universel : utopie, bien sûr.

Le Festival de Cannes fête ses cinquante ans : a-t-il besoin de se renouveler ?
C’est surtout le cinéma qui a besoin de se renouveler ! Le festival, lui, peut encore continuer un siècle car, à mes yeux, il passe à côté de ce qui est peut-être l’essentiel du cinéma depuis le début : ni Bergman, ni Godard n’ont été "palmés". Je pense que le Festival de Cannes est avant tout à la remorque de l’industrie du cinéma.

Justement, la "Palme d’or des Palmes d’or", décernée exceptionnellement à un cinéaste qui ne l’a jamais obtenue, ira à Ingmar Bergman.
C’est bien l’aveu qu’ils sont passés à côté ! D’autant qu’il s’agit d’un choix très conventionnel : il n’y a pas de controverse à son sujet, alors qu’il y en a une permanente au sujet de Godard. De toute façon, Godard n’a pas grand chose à voir avec ça, mais plutôt avec le Prix Adorno qu’il a déjà reçu et qui récompense habituellement des philosophes. Le cinéma "art de la réalité" a été remplacé par le cinéma "art de l’image" : ne reste qu’un art de l’image contrôlé de bout en bout. Le cinéma à base d’images de synthèse n’a plus rien à voir avec le cinématographe. On est déjà dans un autre art.

Que vous inspirent les films réalisés sur les artistes ?
Van Gogh tourné par Minnelli n’a rien à voir avec la vie de Van Gogh. Je crains que ce soit également le cas avec le film sur Basquiat. D’abord, ce ne sont pas les toiles de Basquiat mais celles de Schnabel ; ensuite, il s’agit sans doute d’un film sur le milieu de la peinture, mais pas sur la peinture. Filmer la peinture, c’est le même problème spécifique que filmer du théâtre ou de la danse. Il ne suffit pas de planter sa caméra pour retrouver l’émotion qu’on a ressentie. Pour la retrouver, on est obligé d’inventer, de faire un travail de cinéaste, et non pas d’enregistrer ce que l’on a devant les yeux. Il faut introduire d’autres éléments pour refabriquer l’émotion.

Qu’est-ce que l’image animée pourrait apporter de plus à une exposition d’arts plastiques ?
Il y en général un petit moniteur qui diffuse un bout de film que le peintre s’est amusé à faire, ou bien un entretien, ou encore un documentaire… On ne sort pas de ça. La Fondation Cartier prépare une exposition intitulée "Amours" pour laquelle je m’occupe d’un montage d’extraits de films sur le sujet. Mais ce qui m’intéresse, c’est de tout mélanger de manière que la peinture et le cinéma ne soient pas séparés, ou que les cloisons soient poreuses. En plus de la projection, j’ai donc imaginé un système qui permette aux visiteurs "d’entendre des voix", avec parfois un moniteur placé à côté d’un tableau qui éclaire l’œuvre en établissant une sorte de rapport entre elle et un objet audiovisuel.

Avez-vous suivi la polémique qui agite le milieu de l’art contemporain ?
Cette querelle arrive bizarrement. Pourquoi maintenant et pas il y a dix ou vingt ans ? D’une certaine façon, des gens comme Jean Clair avouent finalement qu’ils s’étaient trompés. Sinon, ils n’adopteraient pas un parti pris aussi drastique en disant "revenons à des choses sérieuses". Cela dit, quelqu’un qui aurait soutenu tous les mouvements artistiques tout au long de sa vie serait suspect à mes yeux, ne serait-ce que parce que l’art se contredit.

Et vous-même, que pensez-vous de l’art contemporain ?
"Un tableau est terminé quand l’idée a disparu", affirmait Braque. Je trouve que depuis le début du siècle, les artistes n’ont pas su rendre l’idée soluble dans l’art. Il y a toujours quelque chose qui empêche la délectation. Le problème de la peinture, c’est qu’on a pas su distinguer un tableau d’une image. Dès que l’on voit une image, on pense que c’est de la peinture ou de l’art. Alors que la peinture n’est pas plus une image que la sculpture est un objet. Si bien qu’il faudrait deux sortes de musées : un musée de la Peinture et un musée de l’Image. Il y aurait beaucoup plus de peintres exposés dans le second que dans le premier…

Quelles expositions avez-vous vues récemment ?
Étant opposé depuis longtemps aux grandes expositions médiatiques, il y a très longtemps que je ne me déplace plus. Je trouve assez lamentable que l’on fasse faire deux heures de queue pour voir une exposition au Grand Palais, alors que certaines des œuvres exposées sont habituellement dans des musées où il n’y a personne. Ce qui manque aux tableaux, c’est qu’on ne leur laisse plus la chance d’oubli : il faut qu’ils soient "sur le feu" en permanence. Alors qu’il faudrait laisser aux gens la liberté de découvrir les choses, on les y oblige. Ce n’est pas pareil. En outre, le développement des reproductions – qui agissent fortement sur la mémoire – donne à tort aux gens l’impression "qu’ils connaissent déjà". Les œuvres sont consommées avant d’avoir été vues. L’idée de la culture généralisée est une idée mortifère.

Vos projets ?
Après Bataille récemment, je vais réaliser deux autres documentaires sur Sollers et Artaud pour "Un siècle d’écrivains" sur France 3.

André S. Labarthe vient de publier À corps perdu, évidemment, chez LimeLight-Les Éditions Ciné-fils, 62 p., 89 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°37 du 2 mai 1997, avec le titre suivant : L’actualité vue par André S. Labarthe, cinéaste

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