Jeudi 13 décembre 2018

La disparition de Guy Debord

La société du spectacle au stade terminal

De la critique considérée comme l’un des Beaux-Arts

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1995 - 1222 mots

Fondateur du Situationnisme, cinéaste iconoclaste, théoricien de la société du spectacle, \"critique stratégique\", Guy Debord s’est suicidé le 30 novembre. Intitulé \"Guy Debord, son art et son temps\", son dernier film, co-réalisé par Brigitte Cornand, est bien plus un testament paradoxal qu’un manifeste. Il sera diffusé, avec \"La Société du Spectacle\", le 9 janvier sur Canal .

PARIS - En publiant, en 1989, son Panégyrique, Guy Debord a dissuadé quiconque de s’essayer à lui rendre hommage, et interdit toute espèce d’éloge, sachant trop bien comment la société du spectacle retourne les jugements contre ceux qu’elle distingue. C’est pour cette même raison qu’il préféra, entre autres avec "Cette mauvaise réputation…", s’attarder lui-même sur les critiques dont il était l’objet, y voyant chaque fois de nouvelles preuves de la justesse de sa pensée et de son attitude.

Si les dictionnaires lui préfèrent généralement Régis Debray, nul doute qu’il n’ait été l’un des penseurs les plus influents de son époque, au point que certains voulurent lui attribuer la paternité de l’Internationale situationniste et de Mai 68.

Influence d’autant plus profonde et diffuse qu’il l’exerça avec une parcimonie exactement calculée – "L’écriture doit rester rare" – s’éloignant de plus en plus du monde dans la lecture et l’alcool. "Quoiqu’ayant beaucoup lu, j’ai bu davantage", écrivait-il, regrettant toutefois que la plupart des bouteilles récentes ne soient bonnes qu’à photographier.

De la mort du cinéma à la société du spectacle
Situationniste, Debord fut avant tout un agitateur, imposant, dès 1952 avec "Hurlements en faveur de Sade", la mort du cinéma comme un fait inéluctable. L’écran noir, qui montrait au spectateur quel "homme méprisable il est réellement", puisait pourtant dans un certain romantisme dont il ne se départit jamais.

Et, dès 1959, il étendait, dans Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps, sa critique radicale à la notion d’art en général : "Un film d’art sur cette génération ne sera qu’un film sur l’absence de ses œuvres". La théorie allait alors se substituer complètement à toute tentative, fut-elle négative, de faire œuvre. Livre-culte, La Société du Spectacle dénonçait dans un style précis les mécanismes d’une société successivement séparée et unifiée.

"L’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle. […] Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation."

Guy Debord avait déjà raison, et les raffinements ultérieurs de ce système de représentation complexe, qui fait croire que le secret et la vérité sont effectivement disponibles, ont prouvé toute la pertinence de ses analyses. Analyses qui ont alimenté, depuis 1970, la "discussion creuse sur le spectacle, c’est-à-dire sur ce que font les propriétaires du monde, [qui] est ainsi organisé par lui-même." Le lecteur attentif de Sun Tsu et de Machiavel qu’il était n’ignorait pas que, aussi raffinée soit-elle, la critique stratégique sert toujours, et fatalement, l’adversaire.

Difficile d’avoir eu, le premier, raison contre tous, surtout quand la théorie ne peut porter ni utopie ni œuvre. Debord le reconnaissait, quand il écrivait sans illusions : "Ce que le spectacle a pris à la réalité, il faut le lui reprendre. Les expropriateurs spectaculaires doivent à leur tour être expropriés. Le monde est déjà filmé. Il s’agit maintenant de le transformer". Pas plus que la marxiste, la révolution debordienne ne pourra avoir lieu selon les termes de la théorie. D’autant que, s’il est vrai que "la théorie révolutionnaire ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale", l’échec est inévitable.

"La défense immunitaire a fait son temps sur la terre"
Le film "Guy Debord, son art et son temps" donne libre cours au désenchantement, qui caractérise son "exil intérieur" depuis les années soixante-dix, puisqu’il consiste essentiellement à montrer qu’il n’y a plus rien à voir, qu’il est désormais inutile et vain de scruter le spectacle, de persister à décrypter les maquillages d’un Bernard Tapie, l’obscénité d’une Direction régionale des services pénitentiaires, la révoltante mort en direct d’une petite fille des Andes, comme il est futile de dénoncer le "dadaïsme d’état" de Daniel Buren.

Le paradoxe étant que, pour cela, Debord aura dû regarder sans relâche la télévision, conduisant du même coup des intellectuels moins vertueux que lui à regarder et à se consacrer entièrement au dérisoire spectacle télévisuel en oubliant Thucydide, Machiavel et Saint-Simon, qu’il continuait de lire et de citer d’abondance.

Il n’est pas indifférent que, stratège sans armée, théoricien sans utopie, écrivain sans œuvre, suicidé de la société, Debord ait choisi une chaîne cryptée, où se déploie avec une arrogance benoîte un spectacle permanent, pour produire et diffuser son dernier message. "Dégueule toujours, on verra ce que c’est", est-il écrit sur un carton qui, dans son dernier film, interrompt une séquence de commentaires politiques.

"La défense immunitaire a fait son temps sur la terre" : la société ne ressemble plus à rien, ne se reconnaît même plus dans les images qu’elle persiste à vouloir adorer, et s’ouvre à la superstition et à l’hypocrisie millénariste. Manifestement, la critique est désormais impuissante à traiter une telle évolution.

La guerre serait-elle finie ?
"Je n’ignore pas, écrivait-il d’ailleurs dans son Panégyrique, que la guerre est le domaine du danger et de la déception". Si Guy Debord déçoit nécessairement (puissent d’autres intellectuels susciter d’aussi radicales et cathartiques déceptions), c’est que, en définitive, il fut plus proche de l’urbaniste que de l’historien. Condamné au commentaire et à l’amertume, l’urbaniste déplore le démantèlement du Vieux Paris, cite Aristide Bruant, pleure Tchernobyl, regrette Magritte et la qualité perdue des fromages du terroir.

La lucidité extrême de Debord, la pertinence de ses intuitions, le style incomparable de son éthique n’ont pas pu triompher d’un pessimisme que, jusqu’à l’avant-dernier moment, il a voulu exempt de tout cynisme. L’urbaniste demeure pétri de bonnes intentions, aussi éloigné des risques de l’œuvre, ici et maintenant, que du pouvoir de changer les choses, séparé du temps historique.

Dans le Siècle de Louis XIV, qui précéda celui qu’il a incarné, Voltaire assène avec entrain : "Ainsi donc le génie n’a qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère". La défroque d’historien qu’emprunta François Marie Arouet (1694-1778) lui permit d’un seul coup, avec l’indispensable mégalomanie du grand homme, de mettre son œuvre et son époque en perspective. Reste maintenant aux enfants de la Société du Spectacle à passer, tout aussi péremptoirement, du XIXe au XXIe siècle.

Repères

Guy Debord est né le 28 décembre 1931 à Paris. Il rencontre en 1950 Isidore Isou et les Lettristes, et projette deux ans plus tard son premier film, dit lettriste : Hurlements en faveur de Sade. L’Internationale Situationniste est fondée en 1957, mouvement d’avant-garde dont il devient la principale figure, et qui entendait provoquer des situations tout à la fois esthétiques et politiques, seule façon d’atteindre un certain niveau de subversion.. Il publie en 1959, avec Asger Jorn, des Mémoires (réédités en 1993 par les Belles-Lettres). Hormis la dissolution de l’Internationale Situationniste en 1972, la publication de ses livres constitue, à partir de 1967, date de La Société du Spectacle, les seuls événements connus de sa vie. Suivent ainsi ses Œuvres cinématographiques complètes (1978), ses Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici (1985, un an après la disparition de son ami et mécène), Commentaires sur la Société du Spectacle (1988), Panégyrique (1989), et enfin " Cette mauvaise réputation… " (1993).

Au cours de la soirée du 9 janvier, intitulée d’après l’un de ses films, " Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps ", seront diffusés à 22h 25 " Guy Debord, son art et son temps ", à 23h25 " La Société du Spectacle ", à 0h50 " Réfutations de tous les jugements tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film La Société du Spectacle ".
Les Éditions Gallimard, où sont réédités, par les soins de Jean-Jacques Pauvert, tous les textes de Guy Debord, publient à nouveau cet hiver les Œuvres cinématographiques complètes, 1952-1978.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°10 du 1 janvier 1995, avec le titre suivant : La société du spectacle au stade terminal

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