Dimanche 21 octobre 2018

John Maeda, graphiste numérique

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 16 décembre 2005 - 947 mots

Le professeur du prestigieux MIT à Cambridge présente ses dernières créations
à la Fondation Cartier, à Paris. Entretien avec un créateur épris des nouvelles technologies.

Créateur numérique et chercheur en informatique de haut vol, John Maeda, 39 ans, est professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology) Media Laboratory à Cambridge (lire le JdA no 202, 5 novembre 2004, p. 12). Nous l’avons rencontré à l’occasion de son exposition à la Fondation Cartier, à Paris. Il y présente deux nouvelles séries de travaux intitulées « Nature » – composée de sept « motion paintings », « formes abstraites en mouvement, inspirées d’éléments naturels » –, et « Eye’m Hungry », des applications interactives destinées aux enfants.

Votre parcours commence, somme toute, de manière très classique...
Lorsque j’ai débuté mes études, au début des années 1980, mes parents ne pensaient pas que l’art pouvait être important. Ils ont donc insisté pour que je suive les cours du MIT afin de devenir ingénieur. À cette époque, les ordinateurs sont devenus réalité, et au MIT, tout le monde venait me voir pour que je lui crée qui un programme, qui une icône. J’avais la grosse tête. Je pensais que j’étais un génie. Or un jour, en fouinant à la bibliothèque de l’université, je suis tombé sur un livre du graphiste Paul Rand (l’auteur du fameux logo IBM, NDLR), Thoughts on Design. J’ai eu un choc. Tout ce que je recherchais était là, devant mes yeux. J’ai rencontré Paul Rand en 1996, peu avant sa mort. Il avait alors 82 ans. Ce fut une belle rencontre. Au cours de la discussion, il me dit : « Jeune homme, j’ai un truc important à te dire. » J’ai alors cru qu’il allait me dire quelque chose d’essentiel. Soudain il me lance : « Make lots of money ! » (« Fais-toi un paquet de fric ! »). J’étais complètement dépité. Il m’explique : « Tout ce que tu aimes faire ne te rapportera rien financièrement. Il faut donc trouver d’autres moyens pour gagner l’argent qui te permettra de faire ce que tu aimes. C’est une question de liberté. » Il avait raison.

Pourtant, aussitôt achevé le MIT, vous vous orientez vers des études artistiques qui ne sont pas réputées « rapporter », financièrement parlant.
En fait, après le MIT, j’ai cherché un chemin pour m’échapper de l’informatique. Je suis parti au Japon, à l’université de Tsukuba, pour suivre les cours des Beaux-Arts. Dessiner à la main, sur une feuille de papier, est complètement différent que de travailler avec l’outil informatique. Il n’y a plus cette fameuse touche undo (« effacer ») qui, sur l’ordinateur, permet de tout effacer, de revenir si facilement en arrière. Cela m’a fait réfléchir différemment à l’univers de l’ordinateur.

Vous avez peut-être aussi pensé à la place de l’artiste dans la société ?
J’ai une anecdote à ce sujet. Un jour, à un dîner, quelqu’un me dit : « Le monde de l’art est vraiment terrible. Le statut d’un artiste peut changer du tout au tout. Un jour on en fait un dieu, le lendemain il n’est plus rien du tout. » J’ai répliqué : « Peut-être n’est-ce pas si terrible que cela finalement… D’abord, l’artiste est reconnu sur le plan international. Ensuite, sur le plan national. Puis, dans sa ville. Enfin, par ses voisins. Est-ce vraiment si terrible que ça ? Pour la plupart d’entre nous, nous ne connaissons même pas nos voisins ! »

Vous codirigez aujourd’hui, au MIT, un programme de recherche baptisé « Simplicity », destiné à repenser le rapport quotidien des usagers à la technologie. Pourquoi cette recherche soudaine sur la simplicité alors que vous étiez plutôt friand de programmes complexes ?
Je pense qu’il faut connaître à fond la technologie, avant de la « détruire », il faut passer par l’expérimentation avant d’avoir un jugement clair. Ce n’est que lorsque vous avez atteint un certain niveau de connaissances que vous pouvez faire un choix. Et l’important est de savoir pourquoi vous faites ce choix. Pourquoi la simplicité ? Parce que le monde est complexe. Et la technologie moderne est la complexité. Elle peut être effrayante, voire paralysante. À travers cette étude sur la simplicité, je cherche les moyens de nous libérer de cette complexité. J’essaie de donner un aspect humain aux choses.

Vous faites d’ailleurs partie, au sein de la firme Philips, d’un comité de réflexion sur la simplicité. En outre, de nombreuses sociétés – Motorola, Samsung, Sony… – font appel à vous sur ce thème. Pour quelle raison ?
Depuis la formidable réussite du I-Pod d’Apple, toutes les entreprises rêvent de rééditer un tel succès. Or la plupart ne comprennent pas pourquoi elles ne peuvent pas faire « leur » propre I-Pod. Tout simplement parce qu’elles ne comprennent pas ce qu’est un logiciel. Si vous leur proposez un objet en dur, par exemple un réfrigérateur ou un lecteur de DVD, là c’est du concret, elles pigent. Si vous leur dites, j’ai fait un logiciel, quelque chose qui n’a pas de forme en soi, elles ne comprennent pas. Ce qu’elles n’arrivent pas à comprendre, c’est qu’Apple est une entreprise fondée sur la fabrication de logiciels, tandis que chez elles la part « logiciels » est souvent insignifiante. Bref, pour Apple, l’iPod en tant qu’objet n’est qu’un accessoire !

Vous semblez ne jamais pouvoir vous détacher de votre ordinateur ?
Détrompez-vous ! J’aime surtout les gens, davantage encore que le bouton « on/off » de mon ordinateur.

John Maeda

- Commissaire de l’exposition : Hervé Chandès - Conservateur en charge de l’exposition: Leanne Sacramone - Scénographe : Mathieu Lehanneur - Œuvres : « Nature », sept paysages numériques ; « Eye’m Hungry », six interfaces numériques et une horloge

John Maeda

Jusqu’au 19 février 2006, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, bd Raspail, 75014 Paris, tél. 01 42 18 56 50, du mardi au dimanche 12h-20h, www.fondation.cartier.fr. Cat., coéd. Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris/Actes Sud, Arles, 112 p., 100 ill., CD-rom inclus, 30 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°227 du 16 décembre 2005, avec le titre suivant : John Maeda, graphiste numérique

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