Vendredi 19 octobre 2018

Jean-Michel Ribes

« L’art reste notre seul espace de liberté »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 1 janvier 2006 - 2031 mots

Quel regard sur les arts plastiques peut bien porter un auteur et directeur de théâtre ? Un entretien plein d’humour avec Jean-Michel Ribes, et quelques impertinences sur le monde de l’art.

Jean-Michel Ribes est auteur, metteur en scène et cinéaste. Il a écrit et réalisé entre autres Palace pour la télévision, Chacun pour toi pour le cinéma, imaginé une quinzaine de pièces, dont Théâtre sans animaux et Musée Haut, Musée Bas qui dépeint une succession de situations burlesques dans un musée. Il dirige depuis janvier 2002 le Théâtre du Rond-Point et a évoqué ses souvenirs dans un livre au titre évocateur Sursauts, brindilles et pétards.
L’œil facétieux et le sourire en coin, ce trublion qui a toujours baigné dans un univers artistique, ne s’est pas départi de son humour et de sa créativité insolente, martelant que, définitivement, l’art et la culture ne sont pas condamnés au pessimisme et au sérieux.

En tant qu’homme de théâtre, quel rapport entretenez-vous avec l’art ?
J’ai été élevé dans un milieu de peintres et de sculpteurs, celui de l’art abstrait lyrique des années 1950 à Paris. Ma mère s’est remariée avec le peintre Jean Cortot qui contribua à fonder le groupe L’Échelle. Enfant, j’ai rencontré des artistes comme Busse, Calmettes, Clerté, Manessier, Miró (qui m’a d’ailleurs fait un dessin) et beaucoup d’écrivains ou de poètes, tels Queneau, Tardieu, Guillevic, Frénaud… qui s’intéressaient tous à la peinture.
J’aurais pu faire un rejet, une overdose d’art plastique, au contraire, cela m’a plutôt donné une sensation de liberté, l’envie de croire que la réalité n’était pas du tout une chose définitive.
Je peignais et je dessinais plus par mimétisme que par vocation, et puis petit à petit, je me suis mis à faire le clown dans les cours de récréation, et à me sentir heureux en équipe pour inventer des histoires.
Ce qui m’a fait quitter la peinture pour faire du théâtre c’est, je pense, la possibilité d’être « ensemble ». Le peintre est seul, l’auteur dramatique est plusieurs. J’ai dit quelque part : « Écrire une pièce me rend malade, la monter me guérit. »

Votre pièce Musée Haut, Musée Bas a remporté un franc succès. Est-ce une critique du monde de l’art ?
Musée Haut, Musée Bas n’est en rien un spectacle qui se moque de l’art contemporain, bien au contraire. C’est une pièce irrespectueuse et subversive, ce qui est le minimum, sinon à quoi sert d’encombrer le monde avec des écrits immobiles et consensuels ? Mais c’est une pièce de quelqu’un qui est amoureux de l’art, des grottes de Lascaux à Jeff Koons.
La pièce ne parle pas de l’art mais plutôt des gens qui l’approchent, qui le visitent, qui l’aiment, qui en ont peur, qui se l’accaparent, qui le confondent… c’est-à-dire nous. Nous qui sommes souvent perdus, en désarroi devant un tableau de Mondrian, une sculpture de Tinguely, une fresque de Giotto.
Y a-t-il un art solide, un art sérieux, y a-t-il un art qui puisse nous assurer qu’il est de l’art à 100 % ? Où sont les imposteurs ? Quelles sont les règles pour comprendre… Finalement, aimer La Joconde sans se poser de question parce qu’elle a été décrétée chef-d’œuvre de l’univers, n’est-ce pas aussi stupide que d’avaler n’importe quel pot de confiture déversé sur une peluche, le tout exposé dans un musée d’Art moderne ? Quelle que soit sa démarche, je pense que l’art reste notre seul espace de liberté, la seule faille dans notre réalité oppressante pour nous enfuir ailleurs et nous rendre tous créateurs de nos rêves.

La liberté de créer n’est-elle pas limitée par le marché de l’art ?
Oui bien sûr si on inscrit une œuvre dans l’économie de marché, on revient aux contraintes. Mais sinon, dans les pays civilisés, où il n’y a pas de censure au niveau artistique, on a une grande liberté d’écrire, de peindre, de sculpter… Je n’ai pas l’impression que le marché de l’art limite la liberté de création. Je dirais au contraire qu’il l’amplifie de façon parfois pléthorique. C’est vrai que dans certains cas, la médiocrité peut s’inviter à la danse et se mêler au foutoir, mais finalement, il vaut mieux trop que pas assez.

Quel regard portez-vous sur les musées ?
Ce sont des asiles de fous qui nous permettent de respirer de l’air pur. Pour moi, deux heures passées dans un musée me régénèrent plus que deux ans de vacances sur le sable blanc d’une plage tropicale.
Le musée est un lieu d’oxygénation dans lequel on se sent moins seul. On s’aperçoit qu’il n’y a pas uniquement des gens qui vendent et achètent des ordinateurs mais qu’il existe des gens qui rêvent. Les personnes qui ont la foi se rendent dans les lieux sacrés, moi je vais dans les musées. Pourquoi y a-t-il des queues interminables dans les musées ? Des gens qui ne connaissent ni Van Gogh ni Le Caravage se rendent dans les musées. Ils en repartent heureux : voir la vie en plus beau apaise.

Peignez-vous ?
Je dessine parfois et quand les propositions d’affiches pour mes spectacles ne me plaisent pas, je les fais moi-même.

Que préférez-vous en peinture ?
J’aime toute la peinture. Des expressions les plus naïves peintes parfois sur des maisons comme au Rajasthan et certains chalets suisses, jusqu’aux formes les plus élaborées de la peinture moderne. Il n’y a pas une époque où le génie ne se glisse dans la peinture. La peinture est toujours un art de rupture avec la réalité, c’est évidemment ce qui me touche le plus. La peinture invente la réalité ou la rend acceptable.
Ma famille est celle des dadaïstes qui en termes de rupture ont été les plus volcaniques. Le dadaïsme est à l’art ce que la Révolution française fut à la politique. J’ai quelques coups de cœur, par exemple
Le Caravage, qui me bouleverse et notamment avec son Christ flagellé qui est tellement un homme avant d’être un dieu…

Quelle est la dernière exposition que vous avez visitée ?
L’expo « Dada » justement. J’aime aussi beaucoup aller dans les musées de province, il en est de passionnants comme le musée Fabre à Montpellier, le musée Toulouse-Lautrec à Albi ou le musée Calvet à Avignon. La « muséomania » grandissante m’interpelle.
Face au marketing du rien auquel l’homme est soumis, c’est un retour inconscient vers la grandeur, la beauté, la création. Les gens ne sont pas seulement des veaux qui se nourrissent de télé­réalité. Notre espèce a donné naissance à des génies qui nous élèvent, qui nous « ré-allument » en quelque sorte.

Vous, homme de théâtre, êtes-vous tenté de mêler spectacle vivant et peinture ? On a vu cet été l’artiste Jan Fabre qui développe en parallèle une œuvre plastique et un travail scénique habiter de ses créations la cour du Palais des papes en Avignon, êtes-vous pour ce rapprochement avec les arts visuels ?
J’ai proposé à deux artistes que je connais bien, Garouste et Boltanski, de travailler pour le Théâtre du Rond-Point. Leurs toiles, c’est aussi du théâtre. On va creuser ça. Jan Fabre en Avignon c’était une bonne idée, mais pas de lui confier tout un festival, d’autant que c’est un artiste conceptuel.
Un festival doit ouvrir sur différents regards. Je trouve qu’en Avignon depuis Jean Vilar, la mise en scène a parfois pris la place de l’auteur, l’auteur de la forme est devenu le seul auteur.

Comment expliquez-vous l’incompréhension actuelle du public face à l’art contemporain ?
Le public y viendra, c’est une question de temps. Regardez, tout le monde se rue aujourd’hui vers les impressionnistes, il y a cent ans ils suscitaient le scandale. L’art qui ne contient pas un peu de subversion n’est pas de l’art. « Une idée qui n’est pas dangereuse n’a pas le droit de s’appeler une idée », disait Oscar Wilde. C’est vrai, actuellement il y a un petit divorce entre le grand public et l’art contemporain mais ça passera. Le mobilier des années 1950, que l’on considérait comme hideux, devient beau. Le temps fait son choix et trie. Si tout le monde peignait comme Fra Angelico, on s’ennuierait.
L’art s’est déjà incroyablement diffusé dans notre société. Aujourd’hui les gens roulent dans des voitures « Picasso », les mots « baroque » et « surréaliste » sont passés dans le langage commun, on peut acheter des chaussures branchées dans un magasin qui ressemble à une galerie d’art moderne.

Organisez-vous des expositions au Théâtre du Rond-Point ?
Non, car nous ne pouvons pas tout faire. Nous organisons déjà des lectures, des rencontres, des séances de signature de beaux livres à la librairie… Faire des expositions au théâtre du Rond-Point où nous n’avons pas suffisamment de cimaises pour accrocher des toiles ou d’espaces réservés au seul regard, ne permettrait pas aux œuvres d’art d’être montrées comme il se doit.
C’est un peu comme les gens qui font des expositions dans les restaurants, ce n’est pas un service à rendre, ni à la peinture, ni à la gastronomie.

Quelles galeries fréquentez-vous ?
Je me promène beaucoup. J’aime particulièrement pour les meubles années 1930 la galerie Doria à Saint-Germain-des-Prés. Je me glisse souvent dans les expositions de la galerie Maeght et j’ouvre souvent les portes des galeries que je croise au hasard de mes balades.

Êtes-vous collectionneur ?
À la mesure de mes moyens. C’est vrai que ni les voitures ni les vêtements, ni je ne sais quelle passion pour le jardinage ne m’intéressent. Je n’aime que les objets d’art. J’ai constitué chez moi une sorte de cabinet de curiosités où se mêlent des objets dénichés dans mes nombreux voyages, objets très étranges. J’ai eu la chance d’avoir des amis peintres tel Roland Topor ou Gérard Garouste, qui vient d’ailleurs de réaliser mon portrait. J’ai aussi des dessins de Gébé, de Sempé, de Chaval.
J’ai également une caricature d’André Gill, un contestataire et progressiste régulièrement persécuté par la censure à la fin du Second Empire. J’ai encore des primitifs, des terres cuites de Chine, des antiquités égyptiennes de l’époque romaine. J’aime aussi acheter dans les salles des ventes. Mais tout cela dans une vie antérieure car désormais le Théâtre du Rond-Point me vampirise.

Rapportez-vous beaucoup de photos de vos voyages ?
Énormément. J’ai des appareils photos partout. Je m’interroge en revanche aujourd’hui sur le prix de certains clichés et sur l’engouement du marché de l’art pour la photo.
Il faut faire un effort pour comprendre comment un simple clic d’une seconde peut produire des œuvres d’un tel prix alors qu’une peinture va nécessiter beaucoup plus de temps à l’artiste… mais après tout, l’œuvre d’art est faite par celui qui la regarde, comme disait Duchamp.

Vous intéressez-vous aussi au mobilier ?
Ma mère, décoratrice d’intérieur, m’a beaucoup appris et montré en matière de mobilier, de tissus ; elle m’a appris le « goût ». J’aime autant les créations d’Élisabeth Garouste, que les meubles de Jacques-Émile Ruhlmann.

Que pensez-vous du marché de l’art aujourd’hui ?
Il faudrait beaucoup de temps pour en parler. Mais je suis surpris de constater que de nombreux, de grands artistes français sont délaissés au profit de créateurs américains et d’autres Européens notamment les artistes allemands.

Comment sensibiliser les jeunes à l’art ?
Je ne suis pas pour la contrainte. Je pense préférable d’entourer les enfants de beaux objets. Montaigne a écrit que, lorsqu’il se réveillait, son père lui montrait de belles choses, qu’on lui parlait latin, et que cet émerveillement qui l’entourait l’a sensibilisé à l’art. Je crois plus à l’environnement de l’art qu’à celui de la nature.
Il faut prouver aux jeunes que la culture n’est pas une peine mais un plaisir, un plaisir qui élève et non qui abaisse. Beaucoup de gens associent « culture » et « sérieux », « culture » et « poids ». Il faut accepter la notion de légèreté. « Si vous voulez avoir du poids, jouez léger », disait Louis Jouvet. Arrêtons de penser que seul l’intellect joue, l’homme est fait aussi de sen­sations. Le sérieux n’est pas un gage de culture.
« Tous ces gens qui ne rient jamais sont-ils vraiment sérieux ? », disait Alphonse Allais. Molière, lui, déclarait qu’il faut « plaire », qui est, ne l’oublions pas, l’infinitif de « plaisir ». Bref, il ne faut jamais se « prendre au sérieux ».

Biographie

1946 Naissance à Paris. 1965-1969 Création avec Gérard Garouste de la compagnie Pallium. 1970 Première pièce Fraises musclées. 1988 Émission Palace pour Canal . 1995 Grand prix de l’humour noir et deux nominations aux Molières pour Brèves de Comptoir. 2002 Directeur du Théâtre du Rond-Point de Paris.Grand Prix du théâtre de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. 2004 Écriture et mise en scène de Musée Haut, Musée Bas.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°576 du 1 janvier 2006, avec le titre suivant : Jean-Michel Ribes

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