Mardi 18 décembre 2018

Images malgré tout

Entretien avec Georges Didi-Huberman

L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 1155 mots

Dans son dernier ouvrage, Images malgré tout, paru aux éditions de Minuit, l’historien d’art Georges Didi-Huberman, développe une réflexion approfondie à partir de quatre photographies prises clandestinement en août 1944 dans le camp d’extermination d’Auschwitz.

Ces quatre photographies du camp d’extermination d’Auschwitz sont quatre images arrachées à l’enfer par un membre des Sonderkommando, brigade spéciale composée de détenus chargés « à mains nues de l’extermination de masse ». Ces témoignages de l’horreur absolue – bûcher humain
et « convoi » de femmes – furent transmis à la résistance polonaise pour « êtres envoyé(e)s plus loin ». « N’invoquons pas l’inimaginable », déclare Georges Didi-Huberman en préambule et interrogeons nos incapacités à les regarder. Comment voir une image peut-il nous aider à mieux savoir notre histoire ?

Le titre de votre livre est assez mystérieux… Pourquoi « malgré tout » ? Pourquoi, en tant qu’historien de l’art, vous intéressez-vous à des images qui ne sont pas des œuvres, qui sont même des choses insoutenables ?
Qui dit « image » dit quelque chose d’incomplet, de lacunaire, quelque chose qui est toujours menacé par les puissances du mensonge. On ne parle des images, depuis Platon, que négativement : images « de quelque chose », elles sont donc moins que la moindre chose. Et puis, surtout, elles supposent l’imaginaire et l’imagination. Elles seront donc, naturellement, suspectées d’entretenir avec la vérité, avec l’être, avec l’histoire, un rapport de fausseté, si ce n’est de manipulation. Je soutiens qu’il est dangereux de parler des images – comme de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs – de façon générale et absolue. Je travaille donc sur des cas. Chaque cas, s’il est pertinent, fort, fécond, devrait à chaque fois modifier l’idée générale que nous avions au départ. J’ai donc tenté, dans ce livre, d’analyser quatre photographies prises par des prisonniers juifs au cœur même du processus d’extermination à Auschwitz, en août 1944. On découvre alors que malgré tout l’image peut avoir un rapport essentiel, bouleversant, à la vérité. L’image ne « dit » pas « tout », bien sûr, elle demeurera lacunaire, mais ce qu’elle manifeste, dans ce cas précis, peut devenir quelque chose d’important pour l’histoire et pour la mémoire. Comment répondre à votre seconde question ? Peut-être mettez-vous le doigt sur le fait que je serais moins « historien de l’art » qu’« historien des images », domaine dont l’art fait partie, bien sûr – c’est la plus belle partie de cette histoire –, mais qu’il n’épuise pas. Je suis surtout sensible à la cruelle coexistence, dans l’histoire, des documents de la beauté et des documents de la barbarie (c’est une expression fameuse de Walter Benjamin). La splendeur humaniste des fresques de Fra Angelico coexiste avec l’Inquisition que son ordre religieux, les dominicains, mettait en place à la même époque.

Les images que vous présentez sont des images d’archives et posent la question de la valeur de vérité du témoignage visuel et de son intérêt historique. Puis-je vous renvoyer la question que vous posez vous-même dans votre livre : à quelles conditions l’image d’archives peut-elle être source de connaissance ?
Nous ne travaillons pas, avec les images – comme avec le langage, d’ailleurs –, dans le domaine des certitudes « scientifiques » aisément déductibles. Nous devons, à chaque fois, tenter de construire une interprétation, ce qui suppose le risque de l’hypothèse et, autant que possible, la rigueur de la vérification ou, au moins, des recoupements. Une image ne se regarde pas « comme cela », sauvagement. La vérité n’est pas « sur » l’image. Il faut élaborer les conditions de sa possible lisibilité, ce qui demande de la regarder dans plusieurs dimensions : d’abord un regard spécifique auquel les historiens sont peu habitués… Que faire, par exemple, avec une image presque « abstraite », comme celle que j’ai tenté de commenter ? Que faire d’une image dont la valeur « documentaire » n’apparaît pas immédiatement ? Eh bien, il faut la regarder pour elle-même, cette image, un peu comme un psychanalyste écoute, non seulement les paroles, mais encore les silences, les lapsus, les troubles de son patient. Mais, à ce regard spécifique, il faut ajouter un regard contextuel, c’est-à-dire un regard historique auquel les esthéticiens, quant à eux, sont assez peu habitués. C’est donc avec des intuitions bien orientées, des questions bien posées – ce qui est difficile – et beaucoup de savoir que l’on peut arriver à voir une image et à en tirer une connaissance.

Votre livre, qui est aussi une réponse à une polémique – la Shoah et le droit à sa représentation –, démontre bien à quel point l’image reste toujours suspecte aux yeux de certains historiens ou de certains intellectuels qui préfèrent lui opposer les mots. Comment expliquez-vous la constante de cette méfiance qui ne tarit jamais ? D’autre part, vous dites que l’image est au cœur de la question éthique. Ne demande-t-on pas beaucoup aujourd’hui aux images tout en les malmenant fortement ?
Sur l’opposition séculaire des mots et des images, il me semble que je vous ai déjà suggéré, il y a un instant, qu’il s’agissait tout simplement d’un faux problème. Nous ne cessons jamais de voir les images avec des mots ; nous ne cessons jamais de construire nos phrases avec des images. Vouloir éradiquer les images, vouloir un langage pur d’images, cela reviendrait au mutisme, à l’absence d’affects, à la ruine de la mémoire. Le rapport est très difficile à gérer, naturellement. Quand je disais « malgré tout », je voulais aussi indiquer cette difficulté même. Les images falsifient mais, malgré tout, une image peut, ici ou là, toucher quelque chose du réel. Le langage ment, et malgré tout il sera l’outil même de la vérité. La question éthique dont vous parlez, c’est d’arriver à discerner ce moment de malgré tout qui signe, en quelque sorte, la capacité d’une image ou d’une phrase à marquer sa résistance face à l’illusion généralisée. Cela suppose une constante activité critique. Or, critiquer ne veut pas dire rejeter, vouer aux gémonies. La méfiance dont vous parlez – en particulier dans le cadre de cette polémique sur l’irreprésentable à laquelle mon livre tente de répondre –, cette méfiance est une critique par rejet, c’est-à-dire une critique stérile et irrationnelle. Critiquer les images est de la toute première importance, en particulier dans le moment historique que nous vivons, où les propagandes ne font que répondre à d’autres propagandes, toutes aussi bien outillées les unes que les autres. Mais vouloir la disparition des images est aussi stupide – et aussi impossible – que vouloir la disparition du langage. Une éthique des images ? Ce ne serait pas de les fuir, mais au contraire de rechercher celles qui ont valeur critique : d’où l’importance, aujourd’hui, de cinéastes critiques comme Godard ou Chris Marker et de plasticiens critiques comme Alfredo Jaar ou Pascal Convert.

À lire : Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2004, 272 p., 22,5 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Images malgré tout

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