Mercredi 14 novembre 2018

Henri Loyrette : "Nous serons évalués sur nos résultats"

Un entretien avec Henri Loyrette, président-directeur du Musée du Louvre, qui vient de signer un COM avec l’État

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 16 mai 2003 - 2063 mots

Le contrat d'objectifs et de moyens signé entre l'État et le Louvre est une première dans le domaine des musées. Cet accord, qui renforce l'autonomie de l'établissement tout en lui demandant d'augmenter ses recettes propres, intervient dans le cadre plus vaste des réformes et des chantiers du Louvre. À l'instar du Centre Pompidou, ce dernier nourrit désormais des ambitions en régions. Henri Loyrette, président-directeur du Louvre, a répondu à nos questions.

Le Louvre vient de signer un contrat d’objectifs et de moyens (COM) avec l’État. Ce protocole est inédit. Pourriez-vous revenir sur cette démarche ?
C’est une démarche engagée par mon prédécesseur, que j’ai vraiment reprise avec l’administrateur général du musée, Didier Selles, ces deux dernières années. Ce contrat d’objectifs est un cadre inédit de collaboration entre l’Établissement public et les ministères de la Culture et du Budget. Il donne au Louvre, en contrepartie d’engagements précis touchant notamment à l’accueil du public et à la politique scientifique, de nouveaux moyens humains et financiers. Ce contrat, qui porte sur trois ans, évite une politique habituellement incertaine car soumise aux aléas budgétaires. Nous serons évalués sur nos résultats.

Parmi les objectifs fixés figure le développement du mécénat. Celui-ci devra doubler en trois ans pour représenter, sur la période 2002-2005, 20 millions d’euros. La conjoncture actuelle n’est-elle pas difficile pour s’acquitter d’un tel objectif ?
La conjoncture économique et internationale est effectivement défavorable, et peut retarder les actions que nous menons, avec l’association Grand Louvre au Japon ou avec la nouvelle société des “American Friends of the Louvre” aux États-Unis. Désormais, nous financerons les grands projets muséographiques sur des fonds privés – comme cela a déjà été fait pour la salle des États et la salle de la Vénus de Milo (avec NTV) ou la salle anglaise (grâce à M. Michel David-Weill). Si nous n’obtenons pas de mécénat, nous ne ferons pas certains réaménagements, mais la donne est lisible : l’État s’engage sur des opérations déterminées, à nous de trouver de l’argent pour d’autres. Longtemps, le Louvre n’a pas eu les moyens suffisants de mener à bien le développement du mécénat. Lorsque je suis arrivé, quatre personnes en étaient chargées. Elles sont soixante au Metropolitan Museum of Art de New York ! Le mécénat est nécessaire pour toutes les actions difficiles que nous conduisons. Si nous voulons avoir une politique de publications et d’expositions qui ne sacrifie pas uniquement à l’audimat ou à des impératifs commerciaux, il faut être appuyé. Il serait faux de dire que nous sommes dans une recherche de rentabilité à tout prix ; l’argent du mécénat permet justement des actions difficiles, par exemple la création d’un site Internet gratuit présentant l’intégralité de nos collections au public. Mais l’État ne se désengage pas. 70 % du budget du Louvre vient du Ministère, qui s’engage aussi sur des actions à long terme comme le schéma de sûreté, pour lequel il débloque 15 millions d’euros sur cinq ans. Enfin, grâce à la loi musée et aux mesures fiscales récemment adoptées par le gouvernement, un cadre beaucoup plus favorable au mécénat, notamment pour l’acquisition de trésors nationaux, vient d’être créé.

Mais le Louvre s’engage aussi à accroître ses recettes propres de 8 millions d’euros par an. Quelle politique allez-vous mener pour cela ?
Nous allons accroître les ressources provenant des concessions, des locations d’espaces, des éditions.
Nous espérons également une augmentation de la fréquentation et disposons du levier d’une politique tarifaire. Le Louvre a ainsi retrouvé en 2002 une fréquentation équivalente à celle de 2000, une année jugée faste. Nous avons accueilli 5,85 millions de visiteurs en 2002, ils étaient 5,1 millions l’année précédente.

L’autonomie du Louvre s’inscrit dans un mouvement plus large qui voit les grands musées sortir du giron de la Réunion des musées nationaux (RMN). Quelles collaborations allez-vous poursuivre ?
Au 1er janvier 2004, le Louvre gardera la totalité des ressources effectuées sur ses entrées, alors qu’il en reversait auparavant 45 % à la RMN. À charge pour le musée de financer ses acquisitions d’œuvres d’art. Mais le Louvre ne sort pas du giron de la RMN comme vous le dites. Nous avons établi de nouvelles règles de collaborations, plus efficaces et plus équilibrées, dans les domaines qui sont ceux de la RMN : les expositions et les publications scientifiques. Pour les publications grand public, la règle est une information réciproque entre les deux parties qui peut conduire le Louvre à mener des opérations propres, qu’autorise son statut d’éditeur public.

L’autonomie du Louvre s’accompagne d’une réforme du fonctionnement de l’établissement. Elle donne au président-directeur plus de pouvoir. Pouvez-vous revenir sur cette nouvelle organisation ?
L’autonomie du Louvre était inachevée et la volonté du ministre de la Culture et de la Communication, Jean-Jacques Aillagon, très attaché à renforcer la responsabilité des établissements publics, a été de la parfaire. Un des buts du contrat est de donner au Louvre les moyens de répondre plus efficacement aux objectifs fixés, d’où la gestion directe du personnel titulaire et le renforcement des responsabilités du président-directeur du Louvre, notamment en matière de prêts, de dépôts et prochainement en matière d’acquisitions. Je viens également de réorganiser les services du Louvre pour mieux répondre aux objectifs qui nous sont fixés.

Justement, le Louvre va-t-il se doter d’une commission d’acquisition propre ?
La réforme est en cours et doit être prochainement annoncée par le ministre. Elle ne touche pas uniquement le Louvre mais l’ensemble des systèmes des musées nationaux. Mais nous nous orientons vers des commissions d’acquisition propres à chaque établissement.

La démission de Jean-Pierre Cuzin, conservateur en chef du département des Peintures au Louvre, intervient alors que ces réformes s’accomplissent, et leur apparaît de ce fait liée. Quel est votre sentiment ?
Un sentiment de tristesse car c’est un remarquable conservateur. Plus généralement, la réforme en cours est la poursuite logique d’un processus initié par l’État il y a quinze ans. La création de l’Établissement public visait à donner au musée les moyens d’une gestion plus efficace. Aujourd’hui, le processus est en voie d’achèvement.
Des ajustements doivent être faits dans tous les domaines ; ils peuvent paraître difficiles, mais ils sont nécessaires pour l’avenir. Nous disposons désormais d’une organisation comparable aux autres grands musées internationaux. Je rappelle que, jusqu’en 1993, la direction des Musées de France assurait directement la gestion du musée. L’établissement a maintenant son autonomie. C’est une donne nouvelle. Le Louvre est un musée bicentenaire, mais aussi, sous bien des aspects, un établissement nouveau.

Le réaménagement des espaces d’accueil fait partie des chantiers inscrits dans le contrat d’objectifs. Quelle en sera la nature ?
Nous devons prendre la mesure des changements. La pyramide, comme signal du musée, est un succès incontestable. Mais la pyramide était prévue pour 4,5 millions de visiteurs par an, ils sont aujourd’hui presque 6 – les professionnels du tourisme prévoient dans un avenir proche 7 millions de visiteurs. Cet accroissement rend difficile notre mission d’accueil et d’information. Aujourd’hui, rien ne permet au visiteur de préparer sa visite, ou d’établir des parcours. Nous travaillons donc à la création d’un espace d’information adapté à tous les publics ainsi qu’au développement des ateliers, qui n’accueillent à l’heure actuelle que 22 000 enfants par an, soit 2 % du nombre total de visiteurs de moins de 18 ans. Il faut diversifier les entrées, l’entrée unique ne fonctionne plus. Plus que des entrées supplémentaires, il s’agit de permettre une meilleure répartition des publics : visiteurs en groupe, visiteurs bénéficiant de la gratuité, visiteurs devant acheter leur billet.

Un autre volet concerne la création d’un département des Arts de l’Islam. Vous préconisiez l’utilisation des espaces occupés actuellement par l’Union centrale des arts décoratifs, mais la proposition n’a pas été retenue par le ministère. Quelle est aujourd’hui la solution envisagée ?
Je ferai d’ici fin juin des propositions au ministre de la Culture pour le déploiement de ces collections dans notre périmètre actuel. La création de ce département, voulu par le président de la République, est un geste fort, à la fois politique et artistique. Nous sentons bien la nécessité de montrer la face lumineuse de cette civilisation, et nous percevons l’intérêt de ces collections pour les Français de toutes origines. Les arts de l’Islam sont au Louvre depuis la fin du XIXe siècle et, avec les musées de Berlin et le Metropolitan Museum of Art [New York], nous possédons la plus belle collection dans ce domaine. Aujourd’hui, seulement 20 % de ces pièces sont exposées !

Quels sont, à propos de redéploiement, les autres chantiers en cours ?
Je voudrais rappeler celui des “Trois antiques”. Il concerne les départements des Antiquités grecques et romaines, des Antiquités égyptiennes, et enfin des Antiquités orientales, qui ont établi un programme commun : le monde de la Méditerranée orientale sous domination romaine. Nous envisageons aussi une galerie consacrée à la Nubie et au Soudan.

Un autre chantier concerne les réserves...
Oui, un chantier qui nous est tristement imposé, les réserves aménagées lors de l’opération Grand Louvre étant désormais considérées comme inondables. Nous avons procédé au déménagement de ces réserves, partiellement à l’intérieur du Palais, partiellement à l’extérieur. Ces solutions sont transitoires. Les réserves, il est important de le rappeler, ne sont pas des espaces morts, elles sont nécessaires à la vie des départements, et les conservateurs doivent les avoir “sous la main”. Il faut donc des espaces adaptés à la consultation et à l’étude, et situés à l’intérieur du Louvre ou à proximité immédiate. J’espère que, d’ici deux ou trois ans, une solution sera trouvée.
 
Le chantier du Quai Branly avance ; les œuvres d’arts premiers exposées dans le pavillon des Sessions ont-elles vocation à y rester après l’ouverture du musée ?
La réponse appartient au Musée du quai Branly. Le pavillon des Sessions est une réussite admirable et je considère que c’est une chance pour le Louvre. Ma position est claire : ce qui sera présenté au Louvre dans le futur doit rester au même niveau de qualité qu’aujourd’hui. Il ne serait pas acceptable que le pavillon des Sessions devienne une “galerie d’étude”. Au-delà, j’aimerais que nous développions une programmation qui envisage les points de contact entre les domaines couverts par le Louvre et ceux qui le sont par le Quai Branly ou par Guimet.

Quels sont les développements possibles du Louvre en dehors de ses murs ? Envisagez-vous des antennes, sur un mode proche de celui développé par le Centre Pompidou à Metz ?
Bien sûr, mais la situation n’est pas la même. Si, sur l’ensemble du territoire français, manquent des musées possédant des collections d’art moderne et contemporain, la situation est autre pour le Louvre en regard des musées de régions, qui disposent, la plupart du temps, de collections proches des nôtres. Mais je proposerai prochainement, répondant à la demande du ministre de la Culture, la création d’une ou plusieurs antennes qui tiennent compte de la spécificité du Louvre et de la carte des musées en régions. Il peut être intéressant de donner une vision différente de nos collections, sans doute plus transversale que celle nous proposons ici, et de proposer un projet éducatif qui nous permette de toucher notamment les plus défavorisés.

Des moyens et des objectifs

Signé le 17 avril entre le ministre de la Culture, le ministre délégué au Budget et le président-directeur du Louvre, le contrat d'objectifs et de moyens prévoit sur la période 2003-2005, en contrepartie d'une hausse de la subvention de fonctionnement de 6,5 millions d'euros sur trois ans (soit 8 % de plus sur la subvention actuelle de 80,5 millions d'euros), des engagements précis du Louvre. Dans le domaine budgétaire, le musée devra augmenter ses ressources propres de 8 millions d'euros sur trois ans (soit de 23 %, ses ressources s'élevant actuellement à 35 millions d'euros) et financer par le mécénat l'aménagement de nouvelles salles. Il devra doubler ses recettes pour cumuler, sur la période 2003-2005, 20 millions d'euros. D'ici 2005, 5 500 m2 d'espaces d'expositions permanents doivent être réaménagés. Des objectifs qualitatifs sont également fixés : augmentation du taux d'ouverture des salles, améliorations des conditions d'accueil, présentation exhaustive des œuvres sur Internet... Le contrat prévoit également le développement du département des Arts de l'Islam et l'intensification des actions territoriales du musée. Pour la période 2003-2005, le budget d'investissement du Louvre est de 46,4 millions d'euros (35,6 millions viennent de l'État). À plus long terme, le chantier de réaménagement des espaces d'accueil est évalué à 35 millions. Parallèlement, le contrat accélère la réforme administrative du musée notamment avec la gestion en direct des personnels de l’établissement.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°171 du 16 mai 2003, avec le titre suivant : Henri Loyrette : "Nous serons évalués sur nos résultats"

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