Hartwig Fischer, directeur du Folkwang Museum d’Essen

\"Reprendre la question de la rencontre avec d’autres\"

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 13 avril 2010 - 1741 mots

Hartwig Fischer, directeur du Folkwang Museum, a rouvert son musée dans le cadre d’Essen, capitale européenne de la culture.

Historien de l’art, Hartwig Fischer a été conservateur au Kunstmusem de Bonn et à celui de Bâle. Depuis 2005, il est directeur du Folkwang Museum d’Essen (Allemagne), qui vient de rouvrir après la construction d’une extension dans le cadre de « Essen 2010, capitale européenne de la culture ». Hartwig Fischer commente l’actualité.

Vous venez d’inaugurer le nouveau bâtiment du Musée Folkwang (1). Quelles étaient vos demandes à l’architecte David Chipperfield pour cette extension ?

Le programme a défini très clairement ce que nous voulions. Le nouveau bâtiment, qui est quatre à cinq fois plus grand que l’ancien, abrite toutes les fonctions du musée au-delà des seules surfaces d’exposition. Il comprend évidemment des espaces pour les collections – peinture, sculpture, installation, vidéo, œuvres sur papier (la collection de photographie qui est très importante) –, mais aussi le Musée allemand des affiches qui est un département de notre musée, soit la plus grande collection de ce type en Europe avec 35 000 affiches. Nous possédons désormais un grand espace de 1 400 m2, divisible par un système de cimaises mobiles pour les expositions temporaires. Le nouveau bâtiment abrite également les réserves, qui ont été dimensionnées pour recevoir les nouvelles acquisitions pour les vingt ans à venir ; le département de la restauration avec des ateliers spécialisés pour la peinture, les affiches, les œuvres sur papier et la photographie ; le restaurant ; la librairie ; une salle de lecture pour consulter les originaux de la collection de photos et d’arts graphiques ; et un parking.
Dans l’ancien bâtiment, qui date de 1960 et que l’on vient de rénover complètement, se trouvent les espaces pour la collection XIXe, XXe et l’art ancien et non-européen. Nous avions précisé, dans le programme, que nous souhaitions des salles avec de la lumière naturelle, soit zénithale, soit latérale. Nous voulions aussi, pour la collection, des salles clairement définies, donc sans cimaise mobile. L’espace pour les expositions temporaires est en revanche multifonctionnel. Concernant nos demandes, l’architecte britannique Chipperfield a ironiquement parlé d’une shopping list [liste d’achat]. Les architectes du concours ont dit qu’ils avaient rarement vu un programme aussi précis et méticuleux. Chipperfield n’a pas seulement proposé l’architecture la plus belle et la plus adéquate, mais aussi la plus proche de nos demandes.

Aviez-vous un musée idéal en tête ?
Le bâtiment de 1960 remplaçait celui qui existait à partir de 1929 et qui a été détruit pendant la guerre. C’est un très bel édifice d’un seul étage, avec une belle lumière. Nous avons dit à tous les architectes : « Regardez cet ancien bâtiment, nous l’aimons beaucoup. » À côté de celui-ci, nous en avions bâti un autre qui a ouvert ses portes en 1983 et qui abritait quelques salles d’exposition du musée, mais aussi le Ruhr Museum (Musée d’histoire de la Ruhr) qui a rejoint depuis le Zollverein. Nous avons pu démolir cette construction pour créer le nouveau musée avec Chipperfield. Ce dernier a bien regardé l’ancien bâtiment. Sa création répond et reprend certains de ses aspects comme les cours intérieures. Nous voulions un lieu accueillant. L’entrée principale est aujourd’hui orientée vers le centre de la ville. L’un des principaux problèmes était de maintenir le même niveau de sol entre les deux constructions.
Cela donne une impression d’accessibilité à toutes les salles, et une grande clarté dans l’organisation des espaces. Nous pensions à un projet qui reprenne le meilleur de l’ancien bâtiment et qui en fasse quelque chose de nouveau. En cela, Chipperfield a merveilleusement réussi. Et ce projet a été réalisé en seulement vingt-trois mois !

L’exposition inaugurale s’intitule « Le plus beau musée du monde ». N’est-elle pas nostalgique d’une grandeur passée du Musée Folkwang ?
Aucunement. Si le musée était resté dépourvu de la moitié de sa collection, s’il n’avait pas repris le travail après 1945, cela aurait été nostalgique. Nous faisons cette exposition dans un musée qui a de nouveau une collection importante, pas seulement pour l’art du XIXe qui n’a pratiquement pas été touché par les nazis, mais aussi en ce qui concerne l’art du XXe siècle. Les nazis ont saisi, dans la collection, des œuvres créées à partir de 1910, avec des exceptions comme les Matisse de 1907-1908. Nous voulons plutôt relire notre passé avec tout ce que cela comporte d’autodestruction et, surtout, pour acérer les critères du travail que l’on va mener dans le futur.
Il ne s’agit pas seulement de la réunion des œuvres les plus importantes de la collection de jadis, mais aussi de la redécouverte de la collection d’art ancien et non-européen. Cette dernière a joué un rôle très important dans ce musée avant 1933. Après 1960, elle a disparu au fur et à mesure dans les réserves où elle a sombré ses derniers trente à quarante ans. Nous mettons sous les feux de la rampe cette connexion dont Paul Sachs [l’un des fondateurs du Museum of Modern Art de New York] a dit, en 1932, que c’était « le plus beau musée du monde » – pas seulement à cause de la collection mais aussi pour la présentation dans le bâtiment. On redécouvre une autre dimension de notre passé que l’on veut faire fructifier dans le futur. Il s’agit d’un regard porté vers le futur, tout en repensant notre passé.

Aujourd’hui, quelles sont vos priorités pour le musée ?
Ce lieu a été créé en tant que musée d’art contemporain et, jusqu’en 1933, c’était l’un des plus importants en Allemagne. C’est pour cela qu’aucune autre institution n’a autant souffert que le Musée Folkwang. En 1937, quand les nazis ont saisi l’art « dégénéré », le musée a perdu la moitié de sa collection, soit 1 456 œuvres. Il faut redécouvrir cet engagement pour l’art contemporain. C’est une priorité aussi bien pour les expositions que pour les acquisitions. La collection photographique est  réputée internationalement. Nous allons la développer avec force.
C’est une institution qui possède un fonctionnement mixte, avec l’art contemporain d’un côté, et les grandes expositions XIXe-XXe que nous allons maintenir de l’autre. Il y a aussi la question de l’art non-européen. Nous avons acheté des œuvres majeures de Lothar Baumgarten ou Simon Starling. Avec ces artistes, nous allons reprendre la question de l’échange, de la rencontre avec d’autres cultures. Nous allons élargir cette activité et y inclure des artistes qui travaillent aujourd’hui sur d’autres continents, soit pour montrer leurs  œuvres, soit pour travailler avec l’art africain, océanique conservé au musée. Il y aura, début 2011, une donation importante au musée qui va enrichir cette partie de l’art non-européen. Elle va ouvrir une nouvelle dimension. Elle sera donnée par un artiste pour lequel ces rencontres ont été essentielles.

La réouverture du musée se fait dans le cadre de « Essen 2010, capitale européenne de la culture ». Quels sont les projets de ce programme qui ont retenu votre attention ?
Dans ce cadre, les musées de la Ruhr se sont liés pour monter ensemble des expositions, faire un travail dans le domaine de l’éducation, du marketing et des relations presse. Nous voulons aussi étudier les possibilités de coordonner ensemble le développement de nos collections. Il s’agit d’un groupe de travail de vingt musées, les RuhrKunstMuseen, qui ont déjà commencé certains projets en commun, comme par exemple de relier les établissements entre eux par des navettes de bus. C’est un grand succès. Nous avons aussi un programme d’expositions, « Mapping the region », qui permet une exploration artistique de cette zone. Dans le cadre de ce projet, le Musée Folkwang va réaliser une exposition subversive, « Hacking the city », avec des collectifs d’artistes qui réalisent des happenings, des performances dans la ville. Cette association de musées est la plus grande jamais créée dans le cadre des capitales européennes de la culture. Elle a été lancée pour durer dans le futur.

La Ruhr avait-elle besoin de ce coup de projecteur ?
La Ruhr est connue des habitués mais pas du grand public. Être capitale européenne de la culture est une chance pour cette région à la richesse culturelle mal connue. Ce projet est vraiment un projet de capitale, parce que cette région est, à côté de Lille, la plus grande jamais nommée « capitale européenne de la culture ». Il s’agit d’un projet urbain de grande envergure car l’ambition est de devenir un nouveau type de capitale – ce qui n’est pas une mince affaire puisqu’elle réunit cinquante-trois communes, deux régions, trois districts administratifs… À longue échéance, il faudra créer une unité. Cette année est un premier essai pour créer des perspectives pour le futur. Il faut que cette région se développe parce que, économiquement, elle n’est pas dans une excellente situation. En fait, on pense que la culture peut apporter un développement comme aucune autre branche. Le fondateur du Musée Folkwang, Karl Ernst Osthaus, a dit une phrase qui est devenue l’emblème d’Essen 2010 : « Transformation par la culture, culture par la transformation ». C’est le but de ce mouvement qui ira bien au-delà de cette année.

En France va être inauguré, début mai, le Centre Pompidou-Metz. Qu’attendez-vous de ce musée ?
Ce sera un lieu spectaculaire, avec l’architecture de Shigeru Ban, qui amènera beaucoup à la région. Avec Laurent Le Bon, il a à sa tête l’un des conservateurs les plus intelligents et les plus doués que je connaisse. Ce sera un lieu à suivre de près. Les visiteurs allemands vont sûrement venir. Metz a lancé une campagne de publicité qui vise cette région plurinationale, entre la France, l’Allemagne et le Benelux.

La présentation des chefs-d’œuvre du Quai Branly au Louvre fête ses dix ans. Que pensez-vous du pavillon des Sessions ?
Je l’ai visité pour la dernière fois il y a un an. J’étais très intrigué parce qu’il réunit des pièces fantastiques présentées dans un cadre muséal classique. Ces pièces ont perdu leur monde, comme disait Hegel, elles sont dépourvues de contexte, de fonction, ce sont des fragments. Je crois qu’il n’y a pas de solution parfaite pour montrer ces œuvres, il n’y a que des tentatives qui peuvent plus ou moins nous aider à entrer en contact avec elles.

Quelle exposition vous a marqué récemment ?
J’ai aimé « Martin Kippenberger », un artiste qui a grandi à Essen, au Museum of Modern Art [MoMA] à New York. « William Kentridge » au SFMoMA à San Francisco était très intéressant aussi.

(1) Museum Folkwang, 1, Museumsplatz, Essen, Allemagne, www.museum-folkwang.de

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°323 du 16 avril 2010, avec le titre suivant : Hartwig Fischer, directeur du Folkwang Museum d’Essen

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