Giuliano Urbani : Transformer le patrimoine en « objet de désir »

Ministre de la Culture italien depuis un an, Giuliano Urbani dresse un premier bilan de son action

Le Journal des Arts

Le 22 janvier 2008

Plus discret que Vittorio Sgarbi, son turbulent sous-secrétaire d’État, Giuliano Urbani achève sa première année en tant que ministre de la Culture italien du gouvernement Berlusconi. Dans cet entretien, il tire un bilan du travail accompli notamment pour la mise
en valeur du patrimoine.

Quel bilan faites-vous de ces douze premiers mois passés à la tête du ministère de la
Culture du gouvernement Berlusconi ?
Je ne me suis guère occupé des polémiques. J’ai choisi d’établir des priorités en me consacrant presque exclusivement aux affaires importantes. Nous avons en Italie quelques grands secteurs comme le patrimoine artistique, le paysage, la qualité architecturale des villes, les spectacles et le sport. Pour chacun de ces secteurs, je me suis intéressé aux structures de base qui s’écroulaient et je me suis concentré sur celles-ci. Le caractère quotidien de ce travail fait que ce type de tâche passe inaperçu. On remarque davantage l’inauguration d’une exposition ou une polémique dans les médias. En ce qui me concerne, j’ai cherché à investir dans l’avenir, en travaillant avec méthode sur les structures capables de donner des résultats positifs de façon continue. Plus qu’annoncer de nouvelles lois, nous avons besoin de faire tourner la machine efficacement. Il s’agit là d’un problème réel.

Ce n’est pas nouveau, mais comment cela se traduit-il en termes économiques ?
En Europe, la grande majorité des gouvernements dépensent environ 1 % de leur produit intérieur brut (PIB) pour la culture. L’Italie possède un patrimoine considérable, vaste et célèbre, et, pour un patrimoine aussi étendu, elle consacre à peine 0,17 à 0,18 % de son PIB. Notre champ d’action a une valeur inestimable et nous devons accomplir notre tâche avec des ressources limitées. Les autres pays européens dépensent quatre à cinq fois la somme dont nous disposons. Cela ne peut pas continuer. Nous devons obtenir d’ici cinq ans un budget de niveau comparable. La situation économique et financière de l’Italie ne nous permet pas d’y arriver uniquement avec les deniers de l’État. C’est pour cela qu’il nous faut unir ressources publiques et fonds privés. Nous devons également garder à l’esprit que l’argent seul ne suffit pas s’il est mal dépensé. L’Italie dispose d’écoles de restauration réputées, de bonnes lois de protection, mais elle ne met pas correctement son patrimoine en valeur, ne le met pas suffisamment bien à disposition du public, ne sait pas le transformer en “objet de désir”. Il existe un décalage sérieux dans nos méthodes de gestion du patrimoine. Nous parlons tous de patrimoine culturel, mais, en réalité, nous ne le traitons pas comme un véritable patrimoine qu’il faut défendre, valoriser, gérer efficacement, promouvoir et faire connaître convenablement. Nous devons passer de la théorie aux faits, des encouragements aux résultats.

Est-ce à dire qu’il y a eu une défaillance avant vous ?
Non. Je dois admettre qu’au cours de ces dernières années, un effort a été fait par les administrations précédentes pour diminuer les risques de dégradation. Un travail considérable a été accompli et, pourtant, ce n’est que le début ; nous devons en être conscients. Par exemple, nous ne disposons pas d’instruments pour mesurer le degré d’exposition de notre patrimoine artistique aux risques : de la pollution aux inondations de Venise, en passant par la concentration anormale de visiteurs dans certains endroits déterminés. Si nous voulons conserver notre patrimoine, nous devons beaucoup travailler, parvenir à obtenir, rapidement, des informations abondantes afin d’élaborer des modèles et prévoir ainsi les conséquences qu’une situation persistante donnée aura sur tel monument, tel musée, telle œuvre ou tel paysage. Un instrument qui nous permette d’intervenir avant que le dégât n’apparaisse et ne soit irréversible.

Ne s’agit-il pas non plus d’un problème d’ignorance générale ?
Il existe en effet un autre phénomène très inquiétant que j’ai le devoir de signaler à l’opinion publique. Les gens ne conservent leur patrimoine que s’ils en comprennent l’importance, que s’ils sentent son lien avec l’histoire du pays et leur propre identité. Malheureusement, en ce qui concerne l’art, nous sommes face ce qui s’apparente, en quelque sorte, à un nouvel analphabétisme. C’est dangereux. Cette ignorance vis-à-vis de l’art et de sa valeur est un phénomène très insidieux pouvant engendrer des dégâts irréparables.

Qu’envisagez-vous donc de faire ?
Nous menons un important travail de sensibilisation auprès de la Rai, des télévisions commerciales, sur Mediaset, et même sur payTv et Telepiù. Nous œuvrons pour offrir de nouveaux outils de connaissance et d’étude s’appuyant sur des technologies numériques à même d’établir un dialogue avec les jeunes. Nous venons d’achever un ouvrage sur le Risorgimento avec Carlo Rambaldi, le créateur d’E.T. Il donne la possibilité de voyager à travers cette époque en utilisant de nouveaux instruments allant bien au-delà de la page écrite ; celle-ci n’en conserve pas moins toute son importance. En septembre, nous présenterons le “Musée des musées”, une nouvelle façon de présenter les musées italiens, de les faire connaître, ainsi que le contexte des œuvres qui y sont conservées. Il ne s’agit pas seulement d’un nouvel instrument pédagogique, mais d’une approche interactive avec le public offrant de nouvelles clés de lecture, de nouveaux outils de connaissance et pouvant susciter une nouvelle curiosité. Mais cela ne suffit pas. Les gens doivent mieux connaître et apprécier le patrimoine de l’endroit où ils vivent. Cela est pour nous un objectif fondamental qui nous poussera également à réviser notre rapport avec le monde de l’école. L’autre objectif est celui de permettre à de nombreux touristes de découvrir des endroits exceptionnels, de grande importance culturelle, et peut-être peu fréquentés. Le Musée égyptien de Turin, par exemple, enregistre un nombre de visiteurs bien en dessous de tout seuil imaginable. Là aussi, nous devons être prêts à apprendre du privé l’utilisation des techniques de promotion, de communication, de gestion des flux de visiteurs, qui viseront à les orienter, à construire un pont entre le public et un patrimoine culturel varié, riche et largement inexploré. J’aimerais également favoriser une meilleure intégration entre notre théâtre et les lieux d’art de façon qu’amateurs et passionnés profitent mieux et plus facilement de ce qui les entoure.

Vous avez failli passer pour le ministre qui voulait céder les musées au privé. Ne craignez-vous pas que le secteur privé, coincé par des comptes négatifs, ne s’occupe pas véritablement des musées, se limite à les exploiter et à en consommer les ressources ?
Clarifions ce que nous entendons par privatisation. Nous refusons toute privatisation des musées et, surtout, la Constitution l’interdit. J’ajouterai que la privatisation du patrimoine artistique italien est selon nous impensable, inacceptable et intolérable. Notre objectif est tout autre. Nous voulons introduire dans la gestion du patrimoine artistique italien une culture de gestion, un sens de la mise en valeur, la capacité à prendre des initiatives. Je pense à une cohabitation public-privé au sein de laquelle, rappelons-le clairement, il existe une hiérarchie. L’État, le ministère, les organismes publics et le réseau des surintendances dominent cette structure. C’est l’unique entité à pouvoir donner des orientations, à décider ce qui peut être fait et ce qui ne peut l’être. Quant au problème de la gestion, de la mise en valeur, de la promotion et de la communication, l’apport du secteur privé est en revanche indispensable parce que cette culture n’existe pas dans le secteur public. Il faut pour cela s’adresser à l’extérieur. Les surintendances possèdent des architectes, des archéologues, des historiens de l’art et des restaurateurs très qualifiés. On ne peut pas attendre d’eux qu’ils aient des compétences professionnelles tout aussi précises, exactes et pointues dans le domaine du marketing, des techniques commerciales, de la promotion, de la gestion des cafétérias et des programmes de communication visant à augmenter, lorsque cela est nécessaire, le nombre de visiteurs. Un musée visité est un musée qui est bien géré, qui peut recevoir les ressources nécessaires à son entretien, aux restaurations requises et aux nouvelles acquisitions. Une opération de promotion intelligente peut nous permettre de répartir les flux touristiques sur l’ensemble du territoire en évitant des concentrations dans certains sites risquant l’écroulement physique. L’État ne démissionne pas des musées, il ne les livre pas aux mains du privé. Il veut en améliorer la gestion pour mettre plus de ressources à sa disposition, pour mieux en garantir la protection.

Comment voyez-vous le rapport entre les centres historiques et l’architecture contemporaine ?
Nous sommes en train de prendre des mesures importantes pour l’architecture. Une loi visant à protéger la qualité architecturale des villes italiennes est actuellement mise au point. Les autres pays d’Europe ont depuis longtemps voté une loi similaire. La Commission européenne élabore une directive à ce sujet qui sera bientôt définitive et qui engagera tous les États. Nous évaluerons les expériences des autres pays, les résultats obtenus puis nous élaborerons des propositions qui seront présentées lors d’une conférence nationale à laquelle participeront architectes, ingénieurs, urbanistes, constructeurs et administrateurs publics. Vient ensuite le problème de l’espace à mettre à la disposition de l’art contemporain. Nous devrons également dresser un programme. Lors de l’exposition à Milan des œuvres du Whitney Museum de New York, le nombre élevé de jeunes visiteurs m’a surpris. Cela donne matière à réfléchir.

La Biennale de Venise est-elle soumise à des contraintes ?
Non. Le ministère a l’obligation d’examiner et d’approuver le budget, et, dans le cadre de ses compétences en matière d’orientation, d’évaluer la programmation. Le gouvernement attend de la Biennale qu’elle retrouve un prestige international. Elle doit être consciente de son histoire, avoir un bon rapport avec le territoire magique qui l’a fait naître et qui aujourd’hui encore l’accueille. Elle doit garantir la pluralité des expressions culturelles et des langages artistiques. Une institution culturelle ne peut être un lieu de fermeture. Si, en religion, le monothéisme est synonyme de progrès, il n’en est pas nécessairement de même pour l’art. En réalité, la Biennale a été pensée comme une fondation sans fondement. J’aimerais lui donner ce fondement. Je ne peux rien dire de plus pour l’instant. Il y aura du nouveau, avec un impact positif qui sera révélé en temps voulu. Pour l’heure, permettez-moi de rester discret.

Quelles sont vos relations avec les fondations bancaires ?

Elles traversent une phase de transition, mais nous entretenons déjà d’excellentes formes de collaboration. Des interlocuteurs nous aident dans ce sens. Je crois également que dans ce domaine, l’avenir nous réserve beaucoup de bonnes surprises.

Pendant cette première année de mandat, avez-vous eu l’occasion de vous amuser au moins une fois ?
À vrai dire, je m’amuse souvent. C’est un ministère qui me stimule énormément. C’est ma rencontre avec Roberto Benigni qui m’a le plus diverti. Nous avons parlé de quelques projets pour le cinéma italien. Je travaille en ce moment avec des personnes intellectuellement très dynamiques, des experts du cinéma, mais pas seulement, afin d’évaluer la façon dont nous pouvons innover dans ce secteur. Nous voulons internationaliser le cinéma italien, une question qui ne se résout pas avec les festivals, mais qu’il faut affronter en amont. Avec Benigni, qui a connu un grand succès à l’étranger, j’ai voulu parler de son expérience. Chaque entretien avec lui est toujours très stimulant, créatif, agréable et riche en surprises.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°151 du 14 juin 2002, avec le titre suivant : Giuliano Urbani : Transformer le patrimoine en « objet de désir »

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