Mercredi 21 février 2018

Musée Condé de Chantilly : le chant du cygne

Enquête sur les musées de l’Institut de France

Obstacles juridiques, problèmes structurels de financement, fréquentation négligeable mettent à mal la conservation du legs du duc d’Aumale.

Le Journal des Arts

Le 28 juin 2010

Le Musée Condé constitue certainement le fleuron du patrimoine muséographique dont a la charge l’Institut de France. C’est à ce dernier que le Duc d’Aumale légua, en 1886, l’ensemble de son domaine de Chantilly, parc, écuries, château et exceptionnelles collections d’art compris. Rudement mis à mal par le temps durant un siècle, son fabuleux « musée d’amateur » ne parvient même plus désormais à faire face à l’urgence, tant les difficultés financières qu’il connaît sont graves. Obstacles juridiques, problèmes structurels de financement, fréquentation négligeable et, surtout, inconscience de l’Institut de France qui l’administre, ne laissent pas entrevoir d’issue imminente à la dégradation de sa situation.

CHANTILLY - Une seule visite à Chantilly suffit à mettre en évidence l’immense disproportion qui existe entre la valeur des collections et les moyens disponibles pour leur conservation. A l’extérieur, une aire de stationnement –sous les arbres ainsi sacrifiés – rustique mais payante durant le week end, où s’entassent automobiles, cars et poubelles. La promenade dans le parc est édifiante: les bords de pierre des bassins sont effondrés sur des dizaines de mètres, laissant parfois place à des trous béants. Cette dégradation générale du jardin et de ses bassins pose aussi la question de la sécurité des visiteurs, notamment des enfants. Le hameau (XVIIIe) et les petits canaux témoignent d’un abandon déjà lointain.

Quant aux soubassements du château lui-même, les années et les intempéries ne les ont pas non plus épargnés. Une fois au coeur du château et de ses extraordinaires collections (1), c’est le déplacement – non contrôlé – des œuvres qui surprend le plus ! Quel que soit le catalogue que vous ayez en mains, il est difficile de localiser les oeuvres qui ont joué les chaises musicales depuis un siècle. Bien sûr, décrocher dessins, pastels et aquarelles, de la Rotonde notamment, fut louable et salvateur, car ils subirent la lumière naturelle de 1884 à 1958 sans discontinuer ! Ils sont désormais en réserve dans, on ne sait, quelles conditions (3).

Et que dire des œuvres décrochées sans que soit mentionné le motif, la destination ni la date, comme c’est le cas dans la Salle d’Orléans et dans la Tribune, où subsistent seulement les marques des cadres sur les tapisseries rouges, rongées et noircies par la saleté. Ailleurs, une œuvre est absente, mais une étiquette collée ou punaisée précise la restauration dont elle est l’objet... comme cette "Sainte Famille" de Luini (depuis 1989) ou encore, dans le cabinet Giotto, ce "Saint Jean-Baptiste" d’Andrea del Castagno parti pour restauration il y a juste dix ans, le 28 février 1984 ! Interrogée, la conservation convient "nous n’avons plus de quoi payer la restauration engagée, alors les services des Musées de France gardent les œuvres."

"Tout va très bien"
Pour Maurice Schumann, président du collège des conservateurs "tout va très bien à Chantilly ; pas de problème particulier, il faut interroger l’administrateur M. de Crépy." Réponse de l’intéressé : "la situation est sérieuse, le retard considérable, mais, ajoute-t-il sans grande conviction, les travaux de restauration vont tout de même plus vite que la dégradation".

Dans un article récent, (2) Maurice Schumann rappelait que "l’importance des collections de peinture fait de Chantilly le deuxième musée de peinture ancienne en France après le Musée du Louvre. Et la bibliothèque du Musée Condé ne peut, en France, se comparer qu’à la Bibliothèque Nationale." Moins inspiré, il ajoutait à propos des grands appartements, qu’ils "permettent d’évoquer le faste des réceptions données par le Prince de Condé." Or ce faste, largement suranné, a perdu de son lustre. Leur visite laisse pantois le plus néophyte. Objets, tapisseries, tapis, meubles, mal protégés, sont très dégradés. Quelques sièges sont défoncés. La table de la bibliothèque est rafistolée avec du papier collant, sans parler des boiseries détériorées, des volets démontés, des vitres brisées. Plus grave, dans la Grande Salle des Batailles de Monsieur le Prince, qui semble livrer un ultime combat, des infiltrations d’eau, provenant du toit, ont déjà gagné les murs des appartements.

Dans le Château d’Enghien, autre édifice du domaine, les appartements sont inondés à chaque averse. Le système de chauffage, séculaire, est complètement obsolète. La chaleur arrive directement par le sol sur les murs et donc sur les œuvres. La climatisation est très approximative. De monstrueux "frigos" à roulettes vagabondent entre deux meubles Boulle. Quant au système de sécurité, il se réduit quasiment à la présence physique de gardiens. Une indigence d’autant plus grave que les collections ne sont pas assurées. Clou de la visite des appartements, le commentaire bêtifiant infligé au groupe de visiteurs : "... le Grand Condé, grand par le nom, pas par la taille... pas comme Louis XVI, tellement grand qu’on lui a coupé la tête..." et ainsi trente minutes durant. Indigne, une offense à la mémoire d’un homme aussi cultivé que le Duc d’Aumale. Il serait du reste bien interloqué en découvrant au sous-sol sur une grande table, livres cornés et usés, petites cuillères ... savons et pots-pourris... C’est la boutique !

Subvention exceptionelle de l’état
Comment un tel trésor, comparable à la Wallace Collection, à la Frick Collection, à de nombreux musées publics, a-t-il pu connaître pareille dérive, pareil enlisement ? Jamais des travaux de fonds conséquents n’ont été opérés au cours du siècle, comme si ce patrimoine devait et pouvait rester inaltérable. Fossilisé.

Au coeur du problème de Chantilly, il y a l’argent. L’entretien du domaine et du musée, négligé pendant des décennies exige aujourd’hui des sommes considérables. Les recettes de Chantilly, très stables d’une année sur l’autre, tournent autour de 30 millions de F.. Au regard des besoins, c’est peu, surtout lorsque l’on sait que déjà 17 millions partent en charges de personnel (une centaine d’agents). Lors de son legs, le Duc d’Aumale estimait que les recettes issues de la forêt ainsi que le produit des fonds alloués à Chantilly – placés en rentes d’État selon son vœu – suffiraient à assurer l’entretien. Aujourd’hui, la forêt ne rapporte plus que 4 millions de F., revenu "qui baisse lentement mais sûrement" analyse M. de Crépy, l’administrateur. Quant aux fonds, leur placement – obligatoire – en rentes d’État, n’a pas été parfaitement judicieux !

"Budget équilibré"
Chantilly a accueilli 266.000 visiteurs en 1992 contre 287.000 en 1991. C’est très peu au regard de la valeur du lieu et des collections. De ce fait les entrées ne rapportent que 5,5 millions de F. par an au musée. Quant à la boutique, gérée en direct, elle réalise annuellement 4 millions de F. de chiffre d’affaires. En réalité, ce sont les concessions sises sur le domaine qui sont les plus rentables. Le golf, le musée vivant du Cheval qui loue les Grandes Écuries (musée, qui, paradoxalement, est davantage connu du grand public que le musée Condé...) et surtout l’hippodrome (2,5 millions de F. de loyers pour la seule société de courses), rapportent une dizaine de millions de F. Mais ces revenus sont remis en question. La société de courses – la Société d’Encouragement et des Steeple-chases –, locataire, affirme que "plus un seul centime ne sera dépensé à Chantilly" qui a connu la chute de fréquentation la plus forte de tous les hippodromes parisiens (4).

A charge pour les partenaires locaux, le département de l’Oise, la région de Picardie, la commune de Chantilly, mécènes... et l’Institut, de réaliser un Groupement d’Intérêt Économique et de pourvoir aux 15 millions de F. nécessaires à la mise aux normes de sécurité des tribunes, ainsi qu’aux 5 millions de F. de frais de fonctionnement annuels. Le message est clair. Dès lors, l’Institut, de bailleur devient opérateur, avec les risques financiers que cela implique, et les incertitudes ! Quand bien même le concert des Pink Floyd prévu sur la pelouse de l’hippodrome le 30 juillet, rapporterait les 1,2 millions de F. escomptés.

"Le budget de Chantilly s’équilibre complètement" juge Éric Peuchot, administrateur de l’Institut. Mais à quel prix ? Exceptionnellement, cette année, l’État a bien voulu assumer 10 % des frais de fonctionnement de Chantilly. Et après ? Chaque année, l’État subventionne les travaux portant sur le château lui-même et le parc, au titre des Monuments Historiques à hauteur de 2,5 millions de F. Théori-quement, le propriétaire supporte un effort équivalent. Mais Chantilly ne peut dégager cette somme à partir de ses fonds propres. Aussi a-t-il recours à d’autres subventions, celles allouées par le Département (Oise) et la Région (Picardie) – 1,5 millions de F. l’an –, pour fournir sa quote-part. L’Institut, gestionnaire de ses fondations – dont Chantilly –, et qui perçoit à ce titre des "frais", a lui-même prêté 4 millions de F. en 1993 à sa fondation de Chantilly pour le parc, la boutique et des dépenses de publicité !

Alors, que fait l’Institut de France, tuteur et gestionnaire de Chantilly ? Nouveau chancelier, Marcel Landowski souhaite "développer l’entrée de ses fondations dans le circuit des grands musées français". Ceci à la veille du bicentenaire de l’Institut dans deux ans (1995) que l’on s'apprête à célébrer, avec le faste habituel (5) et avec pour seule inquiétude le nouveau contrôle auquel doitprocéder la Cour des Comptes, quai de Conti, en 1995 justement ! A cette date, le Musée Jacquemart-André rouvrira dans la sérénité et la dignité retrouvées.

Le statut
L’État semble, pour sa part, davantage conscient de la situation de ce patrimoine "privé". Depuis deux ans, la Direction des Musées de France a placé Nicole Garnier, conservateur venant du Musée des Arts et Traditions Populaires, à la disposition de Chantilly. Une convention quinquennale a également été signée entre l’Institut et la Direction du Patrimoine du Ministère de la Culture. Elle porte sur 30 à 40 millions de F., financés à parité afin d’aider les fondations de l’Institut, en commençant par celles de province, selon la volonté de Jacques Toubon. Parallèlement, la Direction du Patrimoine a entamé un inventaire scientifique – jamais réalisé – sous la conduite d’ Hélène Di Matteo, afin de procéder au classement des collections détenues par l’Institut. Or, Marcel Landowski est catégorique : "les collections seront classées dans leur intégralité, ou ne le seront pas." Un précédent dans la gestion du patrimoine français, qui devrait trouver son fondement juridique dans la nouvelle "loi musées" en gestation, puisqu’apparaîtrait une nouvelle classification, la collection d’intérêt national. "Attention, ajoute le nouveau Chancelier, il serait inacceptable pour nous que les collections des Établissements Nationaux de l’État deviennent, comme l’envisagerait la "loi-musées", propriété de l’État. Ce serait la fin des donations".

Force est de constater que, jusqu’à ce jour, Chantilly n’est pas aidé par son statut : "Nous sommes la fondation d’un établissement public, avec une autonomie financière mais sans personnalité morale. On n’est rien du tout..." se plaint Amélie Lefébure, conservateur du domaine depuis 1975, qui se souvient avec effroi des conditions sociales qui prévalaient lorsqu’elle est arrivée : "à l’époque, c’était le Moyen Âge". Pour M. de Crépy "le ministère actuel a compris que nous n’étions pas une propriété comme Vaux-le-Vicomte par exemple, mais que nous assurons une mission de service public: la bibliothèque est publique, le château est ouvert toute l’année..." Pas d’ambiguïté, "c’est une personne morale et publique", confirme-t-on au cabinet du Ministre, où l’on entend légitimer cet interventionnisme croissant, mais encore marginal, de l’État en faveur des Fondations de l’Institut.

Un corset
Alors, comment sortir de cette ornière dans laquelle on a laissé Chantilly s’enliser ? "Si nous avions 100 millions de F., nous saurions les dépenser", avoue-t-on à Chantilly. "Le Chancelier Bonnefous lança même un jour: vendons un Poussin et tout sera réglé", se rappelle Éric Peuchot. Provocation identique à celle de Richard Glanton, patron de la Fondation Barnes, qui a prétendu vouloir vendre une dizaine de Renoir. L’Institut songea même un temps à concéder l’exploitation de Chantilly au secteur privé (une filiale commune à la Lyonnaise des Eaux et Havas gère la Villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat, autre propriété de l’Institut de France).

Et pourquoi ne pas louer les œuvres pour des expositions contre espèces sonnantes et trébuchantes, comme l’a fait la Fondation Barnes ? Impossible : les conditions du legs imposées par le Duc d’Aumale prohibent le déplacement d’objets et œuvres d’art, tant au niveau de l’ordonnancement intérieur – ce qui est imparfaitement respecté – que pour un prêt à l’extérieur. La famille du Comte de Paris – ayant droit du Duc – pourrait avoir son mot à dire... "Maurice Schumann a ainsi dû renoncer à prêter des œuvres après en avoir parlé au Comte de Paris", se rappelle Marcel Landowski. Un "corset" juridique dont a aussi souffert la Fondation Barnes avant que le juge américain ne l’autorise à passer outre, la survie même de l’institution étant en jeu. N’est-il pas urgent justement de songer à la survie de ce "merveilleux cygne glissant sur un lac", qu’Henri d’Orléans, Duc d’Aumale confia à l’Institut en lui demandant de le gérer en "bon père de famille" ?

(1) 500 toiles de premier ordre, avec notamment un ensemble italien (Raphaël, Pérugin, Boticelli, Véronèse, Titien, Carache) aussi remarquable que la collection française (Clouet, Philippe de Champaigne, Poussin, Watteau, Largillière, Nattier, Gérôme, Ingres, Delacroix, Corot...).

(2) article publié dans le magazine trimestriel \"Économie et Culture\", publication d’inspiration \"libérale\" éditée au Brésil, dont le numéro de Déc.93/Fév.94 contient en outre une contribution de Jacques Toubon consacrée à la francophonie.

(3) les collections de Chantilly comportent ainsi près de 1.200 dessins, 500 aquarelles, 6 000 estampes, mais aussi 300 miniatures, dont les \"très riches heures\" et \"les heures d’Étienne Chevalier\" de Fouquet, compte non tenu des sculptures (J.Goujon, Coysevox, Barye), émaux, bronzes, céramiques, mobiliers, armes et armures, ou encore 4 000 monnaies et médailles et des photographies.

(4) une baisse de 22% sur les paris en 1993.

(5) \"Grâce aux aménagements réalisés au Palais au cours de ces dernières années\" déclarait le 21 décembre dernier le Chancelier Bonnefous dans son allocution de départ, \"près de 200 réceptions, dîners ou déjeuners, et près de 500 réunions auront pu avoir lieu durant la seule année 1993 pour répondre aux souhaits des membres de l’Institut\" (!)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°1 du 1 mars 1994, avec le titre suivant : Enquête sur les musées de l’Institut de France

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