Des tableaux à l’origine incertaine

La National Gallery de Londres recherche dans ses collections des œuvres pillées

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 6 août 2008

La National Gallery de Londres tente de retrouver la provenance de 120 tableaux dont l’histoire reste incertaine au cours de la période nazie, pour s’assurer qu’aucun n’aurait pour origine un pillage. Répondant ainsi aux vœux du ministre de la Culture, l’institution londonienne est le premier musée britannique à entreprendre cette démarche systématique.

LONDRES (de notre correspondant) - “Nous n’avons reçu pour l’instant aucune réclamation, explique Neil MacGregor, directeur de la National Gallery, et rien ne tend à prouver qu’un seul de nos tableaux provient d’un pillage, mais il nous paraît logique de vérifier la provenance des œuvres entrées précisément dans nos collections de 1933 à 1945.” À plus forte raison parce que “le ministère de la Culture, des Médias et des Sports nous a demandé d’étudier la question.” Tous les musées nationaux du Royaume-Uni ont d’ailleurs été invités à identifier “les objets dont la provenance présente une incertitude entre 1933 et 1945”. Ils doivent également désigner un responsable pour diriger les recherches et les enquêtes, et la National Gallery a choisi le conservateur Humphrey Wine pour coordonner ses démarches.

Parmi les 2 400 tableaux du fonds, 470 ont été achetés depuis 1933. Une première vérification a révélé qu’environ 130 de ces acquisitions avaient une provenance incertaine durant la période 1933-1945. Des recherches plus approfondies ont débuté en décembre dernier, pour lesquelles les galeries et les maisons de vente qui ont eu les œuvres entre les mains ont été contactées, ainsi que les collectionneurs privés qui en ont été propriétaires. Les exécuteurs testamentaires et les descendants ont été recherchés, souvent à l’aide du Probate Registry (registre des successions). La National Gallery a en outre chargé l’Art Loss Register (registre des œuvres d’art disparues) de Londres de confronter 120 œuvres à ses listes, mais pour l’instant, aucune d’entre elles ne semble avoir été répertoriée.

Des zones d’ombre
Selon Humphrey Wine, des informations récentes émanant d’anciens propriétaires ont permis d’établir avec certitude la provenance de douze tableaux. Il reste donc 120 œuvres pour lesquelles “subsistent des zones d’ombre à un moment donné entre 1933 et 1945”, et notamment des chefs-d’œuvre du Caravage, de Giordano, Rubens, Van Dyck, La Hyre, Tiepolo, Friedrich, Delacroix, Courbet, Pissarro, Renoir, Degas, Monet et Picasso.

Dans certains cas, des éléments fiables indiquent que les tableaux se trouvaient bien au Royaume-Uni pendant cette période, mais les preuves étant insuffisantes, ils figurent malgré tout sur la liste. D’autres œuvres sont plus douteuses : dans les années trente, elles auraient appartenu à des collections européennes qui n’ont pas été identifiées. Selon notre partenaire éditorial, The Art Newspaper, les œuvres suivantes sont particulièrement étudiées :

- Bosschaert, Fleurs dans un vase. Lorsque Edward Speelman a légué le tableau à la National Gallery, en 1994, le musée a déclaré  que “sa provenance (était) inconnue jusqu’à ce qu’Edward Speelman en fasse l’acquisition en Suisse, peu de temps après la Seconde Guerre mondiale.” Des enquêtes récentes semblent indiquer qu’avant d’être acheté par Speelman, il appartenait probablement à la collection d’une famille canadienne installée près de Gênes. Il est ensuite passé par la galerie Kurt Meissner, à Zurich, dans les années soixante.

- Courbet, Nature morte aux pommes. Cette œuvre a appartenu à la collection Raphaël Gérard, à Paris, puis a refait surface à la galerie Daber, toujours à Paris, en 1949. Cette galerie figure dans le rapport établi en 1946 par l’Office of Strategic Services (OSS), le service de renseignements du ministère de la Guerre américain, sur les marchands suspectés d’avoir eu entre les mains des œuvres d’art pillées. Cependant, ses commentaires ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Le dossier Daber, aujourd’hui accessible, indiquait : “Daber aurait renseigné les Allemands sur des collections en France appartenant à des Juifs. On présume également qu’il disposait d’un laissez-passer allemand qui lui permettait de se déplacer partout en France durant l’Occupation.” La National Gallery a fait l’acquisition du tableau en 1951.

- Delacroix, Christ en Croix. Dans les années vingt, le tableau appartenait à la collection Jules Strauss, qui l’a vendu aux enchères le 15 décembre 1932. Il est alors entré dans une collection inconnue, pour refaire surface en 1975 à Paris, à la galerie Daber, à qui la National Gallery l’a acheté l’année suivante.

- Monet, La Pointe de la Hève, Sainte-Adresse. La Neue Staatsgalerie de Munich a fait l’acquisition du tableau en 1907. Puis il a été vendu par les nazis en 1940. D’après son catalogue raisonné, la galerie parisienne Wildenstein en a ensuite été propriétaire. Reste à savoir si la galerie a fait l’acquisition du tableau directement, ou si l’œuvre est d’abord passée entre les mains de différents propriétaires. Le rapport de l’OSS – à lire avec circonspection – indique que Wildenstein entretenait des contacts avec d’autres galeries jugées collaborationnistes : “Wildenstein : en contact avec Haberstock en 1942. Était parfaitement au courant des transactions de Dequoy relatives à “l’aryanisation” de l’entreprise Wildenstein. En contact avec Fabiani, été 1945, qui occupait sa suite au Dorchester à Londres.” Le Monet aurait été vendu par Wildenstein à Norman B. Woolworth, puis proposé à la vente chez Christie’s en 1964, et chez Sotheby’s en 1996. Le tableau n’ayant pas trouvé preneur lors de la vente, il a été acheté par la National Gallery.

Humphrey Wine reconnaît que les recherches risquent d’être longues et frustrantes, et que certains cas ne seront jamais élucidés : “Lorsque les registres ont été détruits, il faut s’attendre à ce que l’histoire du tableau dans sa totalité reste à jamais inconnue. Dans d’autres cas, il existe toujours des registres de vente, mais pour des raisons de protection de l’individu ou du contribuable, on peut nous en interdire l’accès.”

D’autres musées du Royaume-Uni prévoient d’entreprendre de semblables recherches, même si aucun d’entre eux n’a encore mis en place de programme aussi rigoureux, en raison de la nature des fonds. La provenance des huiles sur toile est nettement plus facile à retrouver que celle des gravures, des objets d’art, des meubles ou des antiquités. La National Gallery compte un nombre réduit de chefs-d’œuvre documentés (2 400), comparé aux immenses collections du British Museum par exemple (près de sept millions de numéros). Si tous les musées nationaux préparent actuellement des plans d’action, le Victoria & Albert Museum a déjà décidé de limiter dans un premier temps ses recherches aux huiles sur toile, aux aquarelles et aux dessins acquis après 1933.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°78 du 5 mars 1999, avec le titre suivant : Des tableaux à l’origine incertaine

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