Vendredi 23 février 2018

Des peintres comme des metteurs en scène

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 28 janvier 2008

All over, dripping, pouring, écriture griffée... quoique de factures très diverses, les œuvres fondées sur l’Action Painting font
toutes l’éloge d’une même peinture gestuelle.

 À tout seigneur, tout honneur !
Qui dit « Action Painting », pense Jackson Pollock. Le mythe de l’artiste, mort dans un accident de voiture en 1956, n’a cessé de croître au fil des ans, et l’image du peintre en pleine action au-dessus de sa toile est devenue un cliché culte. C’est que Jackson Pollock a été le premier à résoudre le problème d’une identité de la peinture américaine. Non seulement il a élaboré une œuvre personnelle, singulière et puissante, mais il est la figure emblématique d’un phénomène générationnel qui a bouleversé le paysage artistique en recourant à une peinture gestuelle exécutée sur des toiles de grands formats.

L’influence des surréalistes sur les peintres américains
L’idée de chaos originel qui gouverne les œuvres de Jackson Pollock place son art à l’ordre d’une abstraction spatialement subversive qu’illustrent à merveille des peintures comme Out of the Web (1949) ou Number 7 (1950). La technique du dripping qu’il y emploie, laissant s’écouler la peinture sur la toile du bout du pinceau dans un jeu d’entrelacs inextricables, en dit long sur sa dette à l’égard de l’écriture automatique. Dès le début des années 1940, l’influence des surréalistes en exil à New York a de fait contribué à l’émancipation de l’art américain. Moins connue que celle de son cadet, l’œuvre d’Arshile Gorky (1904-1948) en est un lumineux témoignage, à l’instar de cette peinture intitulée Waterfall (1943). Tout y est liquidité et transparence dans une manière qui appelle l’idée de flottement.

À chaque artiste correspond une technique différente
Parce que l’Action Painting n’est pas un style mais une façon de mettre en œuvre le fait de peinture, les artistes se sont inventé toutes sortes de formulations plastiques. Helen Frankenthaler, par exemple, pratiquait le « pouring », une technique consistant à déverser la peinture sur la toile posée à terre de sorte à laisser pénétrer la couleur jusqu’à obtenir un effet de teinture ; Fable (1961) en est une excellente illustration.
Morris Louis, quant à lui, réalisait ce qu’il appelait des « stained paintings » usant d’une couleur extrêmement fluide qu’il faisait s’épancher sur la toile selon un tracé de couleurs plus ou moins parallèles – voir p. 25. Sur un autre mode, semblable à celui d’un large coup de balai, Franz Kline recouvrait la surface de ses tableaux d’immenses zébrures noires, comme dans Third Avenue (1954).
Tandis qu’en Europe des artistes comme Wols – It’s all over, The City (1946-1947) – ou Fautrier – la série des Grands Nus (1956) – développaient leur art sur le versant d’une écriture griffée dans une manière volontiers rageuse, le japonais Kazuo Shiraga inventait une nouvelle technique de peinture performante – Lutter dans la boue (1955). Membre du groupe Gutaï, il s’adonnait tout d’abord à une intense méditation avant de travailler directement sa toile avec ses pieds à force de gesticulations en tous sens.
Si l’art d’un artiste comme Willem de Kooning procède aussi d’une facture gestuelle, celle-ci relève surtout d’une rare violence expressionniste faisant littéralement exploser la forme, comme dans son impressionnante série des Women. Tout aussi puissant, mais porté par une vision plus éblouie, l’art de Joan Mitchell est à l’unisson d’une nature – Sans titre (1960) – dans laquelle le corps, comme dans la peinture, est au cœur du processus même de création.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°599 du 1 février 2008, avec le titre suivant : Des peintres comme des metteurs en scène

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