Mercredi 19 février 2020

Histoire de l'art

Des femmes dans un monde de brut

Par Colin Cyvoct · L'ŒIL

Le 23 septembre 2014 - 1251 mots

Si les circuits officiels de l’art sont encore prompts à exposer plus d’hommes que de femmes, on pouvait attendre plus de parité du côté des marges de l’Art brut. Pourtant…

Il n’est plus possible d’ignorer l’existence de l’Art brut, de l’art singulier et autre « outsider art », tant les expositions et les salons marchands, comme ce mois-ci Outsider Art Fair, sont désormais nombreux. Les appellations désignant ces productions peuvent bien varier suivant les commissaires d’expositions et les pays, il s’agit toujours de ces créations réalisées par des marginaux souvent autodidactes et visionnaires, par des « fous » et autres exclus des autoroutes balisées et contrôlées de la culture « officielle », de l’art contemporain soutenu par les institutions et le marché. Voici donc des hommes et des femmes réalisant des œuvres a priori hors de toute pression culturelle et sociale, uniquement habités par une impérieuse nécessité de matérialiser une réalité intime, secrète, sans désir de reconnaissance, sans accorder d’importance au regard de l’autre, souvent même avec une volonté de garder l’œuvre clandestine, secrète, sauvage.

Des chiffres éloquents
Nous savons, hélas, que la culture dominante, comme les autres pouvoirs, ne prête encore que bien peu d’attention aux femmes. La question de leur légitimité créatrice est loin d’être résolue. Une majorité des étudiants en écoles d’art sont des étudiantes – en 2012-2013, 64 % d’élèves féminines –, mais cette présence importante ne se retrouve guère dans les expositions institutionnelles. Les instances de légitimation culturelle accordent toujours une place largement majoritaire aux jeunes et moins jeunes « artistes émergents » hommes. Les créateurs d’Art brut et d’art singulier évoluant loin des conventions et des pressions socioculturelles, on pourrait s’attendre à ne pas retrouver cette même prédominance masculine. Pourtant, Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’Art brut de Lausanne, temple historique de l’art culturellement illicite, doit constater le contraire : « Au sein de la Collection de l’Art brut, on trouve nettement plus d’auteurs hommes que femmes. On a à peu près les mêmes proportions d’hommes et de femmes reconnus chez les créateurs intégrés socialement que chez ceux ayant un parcours différent, particulier, hors normes. » Même constat fait par Laurent Danchin, écrivain, critique d’art, commissaire d’exposition indépendant passionné par les univers singuliers : « L’idée de parité me semble totalement étrangère au champ de l’Art brut et de l’art “hors normes”. Concernant ces domaines, il ne me semble pas y avoir de point de vue significatif sur le genre, ni aucun souci de parité. Parmi les artistes phares, on trouve Adolf Wölfli, Augustin Lesage ou Auguste Forestier, des hommes, mais également des femmes tout aussi remarquables telles Aloïse Corbaz, Laure Pigeon ou Madge Gill. Penser qu’il devrait y avoir plus de femmes reconnues dans l’art “des marges” que dans l’art “normal” présuppose qu’il y aurait un rejet social plus important des femmes vis-à-vis des normes culturelles. Je ne crois pas que cela corresponde à la réalité. » Celui-ci nuance pourtant son propos : « Cela dit, la question n’est pas simple. Quand nous avons organisé l’exposition “Art brut et compagnie” à la Halle Saint-Pierre à Paris, en 1995, nous avons sélectionné cent onze auteurs provenant de neuf collections différentes en choisissant dans chaque collection ce qui nous semblait le plus remarquable. Résultat : il y avait quatre-vingt-deux hommes et vingt-neuf femmes, soit 26 %. Ce qui correspond grosso modo aux proportions que l’on retrouve dans les expositions d’art contemporain “savant” labellisées par le marché et les institutions. »

Cette tendance se confirme pour les expositions sur l’Art brut. « Mycelium », manifestation qui se tenait cet été à l’abbaye d’Auberive, présentait six créatrices pour vingt créateurs. En 2012, à la Halle Saint Pierre, il y avait quatre femmes – peut-être cinq, la seule information que l’on ait sur Andrea Oderda étant son nom – et quarante hommes (ou, donc, trente-neuf) participant à l’exposition « Banditti dell’Arte ». Une tendance qui persiste cet automne à Paris. Si, à la Halle Saint Pierre, l’exposition « Sous le vent de l’Art brut, collection de Stadshof » réunit près de la moitié d’auteures femmes (13 pour 28 hommes, dont Christine Sefolosha, Anna Zemankova et Aaltje Dammer), les chiffres sont plus conformes à la « tradition » à la Maison Rouge, dans l’exposition « Art brut, Collection ABCD, Bruno Decharme ». Cette exigeante sélection d’œuvres de 148 artistes, choisis parmi les 300 que compte l’exceptionnelle collection Decharme, présente 118 auteurs masculins pour… 30 femmes, parmi lesquelles Judith Scott (USA, 1943-2005) et ses mystérieux assemblages de textiles hétéroclites.

Se méfier des généralités
Les femmes auraient-elles un désir de création intime, non socialisé, plus faible que celui des hommes ? Leur relation au réel et à l’imaginaire serait-elle différente, conditionnée par des millénaires de différenciation sociale ? Pour Sarah Lombardi, « les femmes sont incontestablement constituées différemment des hommes, mais la société a tendance à accentuer les clivages entre masculin et féminin. On retrouve ces clivages dans les techniques utilisées par les artistes de la Collection de l’Art brut, il est impossible de créer hors de toute influence. Peu d’hommes ont travaillé les textiles, et aucune femme n’a réalisé des œuvres en bois. Mais ce n’est pas parce qu’une femme réalise des broderies qu’elle crée dans une tradition féminine passive. Helga Goetze (Allemagne, 1922-2008) revendique avec ardeur et force sur de grands tissus brodés une radicale libération sexuelle, elle y dénonce les tabous et l’inhibition liés à la sexualité. Concernant l’Art brut, il est clair que les femmes créent de façon autonome, l’idée d’imiter ou d’être dans le sillage des hommes leur est étrangère. »

Pour Laurent Danchin, « il faut se méfier des généralités. Avec l’art singulier, nous sommes dans le domaine de l’exception. Les créateurs y sont toujours des personnes foncièrement hors normes. Il semble tout de même que les hommes sont souvent plus préoccupés par la géométrie des choses, par des constructions plus organisées, plus systématiques. Les femmes seraient plus sensibles, plus intuitives, souvent avec des références au corps, parfois avec une impressionnante liberté. » Sur ce sujet, celui-ci cite deux auteures femmes : « Une féministe new-yorkaise, Marilyn French, qui publie en 1977 Toilettes pour femmes, où elle explique comment les hommes, incapables de donner la vie dans et avec leur corps, s’épuisent à s’inventer des substituts à leur incapacité à créer. Et Marguerite Yourcenar qui s’insurge contre l’idée de féminisme égalitaire, avec la conviction que les femmes peuvent développer des qualités fondamentalement différentes de celles des hommes, loin de tous modèles masculins. »

Que mettent en jeu les processus de création des femmes, au-delà de la singularité de chaque artiste et de chaque œuvre ? Est-il judicieux de tenter de cerner des catégorisations qui différencieraient des désirs, espérons-le, tous différents et particuliers ? L’intérêt de l’Art brut et de toutes les formes de création plus ou moins indemnes de conditionnements culturels n’est-il pas de rester un espace de création et de rêve où tout est encore possible, en toute liberté ? Gardons-nous d’appliquer des grilles de lecture stéréotypées, bien pratiques pour remettre chacun à sa place… traditionnelle. Il est si important que des espaces de liberté de création subsistent, hors champ, hors cadres balisés et contrôlés. Les petites broderies de Jeanne Giraud (France, 1906-1993), les dessins sur papier Arches de Ghislaine (née à Marseille en 1958) existent en intense altérité, en toute véracité humaine, et beaucoup de fragilité. Cela seul importe vraiment, tant qu’il sera impossible de savoir combien de femmes passent au travers des mailles des découvreurs de réalisations « hors normes »… 

« L’Art brut dans le monde »,
jusqu’au 2 novembre. Collection de l’Art brut à Lausanne (Suisse). Tarifs : 8 et 4 €. Commissaire : Lucienne Peiry. www.artbrut.ch

« Sous le vent de l’Art brut 2. La collection Stadshof »,
jusqu’au 4 janvier 2015. Halle Saint Pierre à Paris. Le samedi de 11 h à 19 h. Le dimanche de 12 h à 18 h. Tarifs : 8 et 6,5 €. Commissaire : Martine Lusardy. www.hallesaintpierre.org<

« L’Autre de l’art »,
du 3 octobre 2014 au 11 janvier 2015. LaM à Villeneuve-d’Ascq (59). Tarifs : 10 et 7 €. Commissaire : Savine Faupin, assistée de Lucie Garçon. www.musee-lam.fr

« Collection ABCD, Bruno Decharme »,
du 18 octobre 2014 au 18 janvier 2015. Maison Rouge – Fondation Antoine de Galbert, Paris. Tarifs : 9 et 6 €. Commissaires : Bruno Decharme et Antoine de Galbert. www.lamaisonrouge.org

Outsider Art Fair 2014,
du 23 au 26 octobre 2014. Hôtel le A, Paris-8e. Tarif : 15 € (30 € le jour du vernissage). outsiderartfair.com

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°672 du 1 octobre 2014, avec le titre suivant : Des femmes dans un monde de brut

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque