Des comités de sélection endogames

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 4 juin 2014 - 1229 mots

La composition des comités de sélection des foires, formés presque exclusivement de galeristes, fait débat. Enquête, d’Art Basel à Art-O-Rama en passant par la Fiac.

Si la réponse n’est en rien évidente, la question est simple : à une époque d’expansion constante des territoires et du marché de l’art, et où la participation à des foires est en conséquence devenue un enjeu majeur et vital pour les galeries, les comités de sélection peuvent-ils demeurer exclusivement composés de galeristes ? Loin d’être anodin, le sujet est sensible au point que la totalité des marchands sollicités ont requis l’anonymat avant de s’exprimer.

Parmi la dizaine de Français et étrangers interrogés, dont plusieurs font partie de divers comités, il n’y a guère eu qu’une voix, membre du comité d’une grande foire, pour défendre sans ambages un statu quo : « Faire partie d’un comité est une des positions les plus difficiles car il faut obtenir le meilleur résultat et la meilleure qualité pour la foire. Mais dans l’objectif qu’ils soient équilibrés, ils sont composés de marchands basés sur différents points du globe ayant des voix, des vues mais aussi des sensibilités différentes. »

Une position qui rejoint celle de Marc Spiegler, directeur d’Art Basel, selon lequel cette foire « a été fondée par des galeristes pour les galeristes. Nous croyons fermement que seuls les galeristes de premier ordre ont la connaissance en profondeur afin de décider quelles autres galeries font le mieux avancer le monde de l’art et ont accès à de la marchandise de classe mondiale. Nous n’envisageons donc pas de changer un système qui est en vigueur dans toutes les foires majeures. » Art Basel a toutefois été fondé il y a bientôt quarante-cinq ans, avant la mondialisation. Or, l’explosion du nombre d’artistes et de galeries a largement rebattu les cartes et considérablement fait évoluer le marché.

Concurrence
Pour Jennifer Flay, directrice de la Fiac [Foire internationale d’art contemporain], « c’est un système imparfait, nous sommes tous d’accord, mais il est utilisé dans toutes les grandes manifestations. Pour la Fiac, les huit membres choisis sont connus pour leur collégialité, leur respectabilité dans la profession ; au-delà, ils sont de différentes générations et travaillent sur des options esthétiques et périodes historiques diverses. J’ai confiance en leur capacité d’opérer des choix de manière non subjective, et si je sentais une dérive, je serais là pour y mettre fin. »

Car ce sont bien entendu les questions de concurrence qui alimentent chez beaucoup la suspicion sur l’impartialité des comités. On se souvient en 2011 d’une affaire qui avait fait du bruit : évincée d’Art Basel la galerie Eigen Art (Berlin), avait, par la voix de son directeur Gerd Harry Lybke, publiquement dénoncé un règlement de comptes entre marchands allemands, le comité de sélection comprenant à l’époque trois Berlinois. « Notre accès à une grande foire a été bloqué pendant plusieurs années alors qu’un voisin avec qui nous ne sommes pas en meilleurs termes a siégé au comité. Curieusement nous y avons été acceptés dès qu’il en est sorti ! », assène par ailleurs un marchand.
« Les galeristes bien sûr connaissent très bien le marché, le commerce et ce que doit être une foire, mais ils sont aussi très enclins à entrer sur un terrain politique dans le monde de l’art », relève un autre. Ajoutant que « l’idée d’une égalité face à un comité est illusoire : sont regardés votre poids sur votre propre marché, la valeur d’image mais aussi numéraire que vous amenez sur la foire. Et bien entendu vous courez le risque d’être recalé si vous êtes en compétition directe avec une autre galerie. Il est d’ailleurs notable que le comité n’ait pas à notifier de raisons pour un refus. »

Un troisième acteur note encore : « Avoir des comités composés seulement de galeristes est compliqué car la situation est extrêmement concurrentielle entre les galeries. De plus, les comités des grandes foires comme Art Basel ou Frieze constituent un accès phénoménal à l’information. »

Ouvrir les comités

Est pointée également la mauvaise connaissance de certaines galeries ou régions par des membres de comités qui ne peuvent pas tout connaître du monde entier. « Lorsqu’une foire devient très globale, le comité ne connaît pas vraiment les galeries et fait confiance à l’un de ses membres pour lui commenter les acteurs de sa région : c’est un point qui peut être conflictuel », constate un galeriste. Un de ses confrères, parisien pourtant, s’interroge : « Il y a dans le comité de la Fiac des Français qui n’ont jamais mis les pieds dans ma galerie. Comment peuvent-ils non seulement la juger mais encore la présenter aux membres étrangers ? »

Si la solution parfaite quant à la composition des comités semble ne pas devoir exister, des idées sont émises. « Une voix neutre, indépendante, serait utile dans les comités. Ce serait un expert en art qui n’a rien d’immédiat à gagner ou à perdre pour lui-même. Cela donnerait une perspective plus fraîche à la prise de décisions », avance un galeriste ayant pignon sur rue. Et un confrère d’ajouter : « Il y a une endogamie dans les comités, il faudrait les ouvrir à des collectionneurs ou des gens de musées, des curateurs. » Des options qui certainement ne parviendraient pas à lever toutes les inquiétudes quant à l’impartialité mais qui devraient pouvoir les limiter, les décisions étant prises collégialement.

Certaines manifestations, de moindre ampleur et donc aux enjeux économiques et stratégiques bien moins importants, s’y sont essayées, comme Art-O-Rama à Marseille, Loop à Barcelone, ou Material lancée en 2014 à Mexico par la galerie Yautepec, qui comprend quatre curateurs dans son comité. Pour Brett Schultz, son fondateur, « ce changement vers plus de diversité professionnelle dans les comités reflète des changements plus généraux dans le monde de l’art, spécialement l’importance croissante des curateurs, mais aussi une sensibilité grandissante au contexte et à la cohérence de la part de certains organisateurs de foires ».
Pour une pluralité d’intérêts

Le directeur d’Art-O-Rama, Jérôme Pantalacci, déclare, lui : « Nous voulions avoir différents acteurs de l’art, des gens partageant une certaine idée du projet avec l’envie de le porter loin, et nous avons donc équilibré entre des galeristes, des collectionneurs et des artistes. Je n’ai jamais vu d’artistes dans les comités de foires, ils ne vivent pourtant pas sur la lune, ils sont au courant des choses et ont une façon de juger avec un autre axe ! Je ne crois pas non plus aux conflits d’intérêts liés à des collectionneurs ou curateurs car il y a un consensus à trouver dans un comité, et une personne seule ne peut pas imposer quelque chose. »

Un avis partagé par Josée Gensollen, collectionneuse, membre des comités de Loop, Art-O-Rama et de la nouvelle manifestation de la Fiac, « (Off)icielle », qui ne compte qu’un seul galeriste à bord : « Dans les comités, j’ai toujours essayé de raisonner même contre mes intérêts et je trouve important qu’il y ait une pluralité. Lorsque je participe à la commission d’acquisition du Cnap [Centre national des arts plastiques] je suis sans état d’âme et privilégie l’idée de la collection d’État. Peut-être que tous les collectionneurs ne fonctionnent pas de la sorte, mais ce serait aux directeurs de foires de choisir des collectionneurs avec des profils et personnalités variés. »
Le débat est ouvert et pourrait bien se poursuivre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°415 du 6 juin 2014, avec le titre suivant : Des comités de sélection endogames

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