De Monsieur J. Paul Getty au Getty Trust

Le Journal des Arts

Le 11 septembre 2009

Gillian Wilson est la dernière conservatrice du Getty Museum à avoir travaillé avec son richissime fondateur. En 1971, après un passage au Victoria & Albert, à Londres, puis au Metropolitan Museum de New York, elle prend le risque de partir pour l’Ouest dans un obscur petit musée indépendant, entièrement soumis au bon vouloir d’un milliardaire fantasque. Depuis, elle a rassemblé une collection d’arts décoratifs français mondialement reconnue. Elle évoque le souvenir de J. Paul Getty ainsi que les débuts du Getty Museum.

Aujourd’hui, le musée emploie 220 personnes. Lorsque vous êtes arrivée en 1971, combien y avait-il d’employés ?
Trois, et les gardiens étaient des étudiants de l’Université de Californie à Los Angeles. C’était le début des années soixante-dix, nous étions jeunes et venions de différentes parties du monde. On s’amusait follement. En 1979, pour commémorer l’éruption du Vésuve (qui a englouti la Villa dei Papyri, modèle de l’ancien musée), nous avons organisé une soirée “toge”, avec un dîner romain. On se serait cru dans un tableau d’Alma-Tadema. Je pense que nous avons vécu là l’un de nos plus grands moments.
À l’époque, nous formions un petit groupe où tout le monde se connaissait. Nous construisions quelque chose ensemble, nous savions que ce qui nous arrivait était extraordinaire, et nous avions d’énormes responsabilités. Le monde avait les yeux fixés sur nous. Aujourd’hui, nous fonctionnons beaucoup plus comme une entreprise et nous sommes en relation avec de nombreux départements du Trust. Comment l’Information Institute va-t-il s’organiser avec le Research Institute, et quel rôle jouera-t-il par rapport au musée ? Va-t-il nous orienter vers une collaboration intellectuelle ?

Quel genre de collectionneur était J. Paul Getty ?
Il a fait ses débuts en 1938 lors de la vente Mortimer Schiff, un banquier américain qui avait fait faillite. Des meubles somptueux figuraient dans cette vacation, organisée par Christie’s à Londres. Monsieur Getty aimait le mobilier français. Il allait souvent au Louvre et était guidé par son ami Charlie Wrightsman, un collectionneur new-yorkais aujourd’hui décédé. Les lots de la vente Schiff partaient à des prix ridicules – et il adorait acheter à bas prix –, il a donc acquis une quantité im­pressionnante de meubles. Il se plaisait à répéter que sa collection était comme la Gaule, divisée en trois époques : avant, pendant et après Schiff.

Quelle était sa plus belle pièce ?
C’est difficile à dire. Peut-être la commode exécutée pour Madame Louise, le tapis de la Savonnerie de 1667 réalisé pour le Louvre, ou encore la commode de Cressent.

Quand J. Paul Getty a-t-il eu l’idée de créer un musée ?
Je ne sais pas exactement. Je crois qu’il a très vite compris que c’était une bonne idée, et il envoyait toutes ses acquisitions à Malibu. Ce n’était pas un collectionneur passionné, du genre à se lever la nuit pour admirer ses objets.
À mon arrivée à Malibu, il y avait un énorme trou dans le sol et, à côté, au “Ranch House” qui comprenait deux galeries de meubles et à peu près trois galeries de tableaux. De très belles pièces cohabitaient avec d’autres de piètre qualité, presque toutes vendues aujourd’hui. Quand j’ai vu le plan du rez-de-chaussée du nouveau musée, j’ai réalisé que j’allais disposer de dix salles alors que je n’avais pas plus de trente œuvres à exposer. En général, Monsieur Getty ne dépensait pas facilement, mais moi, je n’en savais rien. J’étais jeune et intrépide, c’était le début des années soixante-dix, je me suis dit que je ferais bien de commencer une collection.
Lorsque j’ai quitté le Victoria & Albert Museum, je n’avais pas une connaissance très approfondie du marché. Heureusement, j’avais étudié les cotes avec attention avant mon premier voyage, ce qui m’a permis de corriger les prix annoncés par le premier marchand que j’ai rencontré à Paris. Je savais pertinemment que la pièce en question venait de passer en salle des ventes. J’ai mis les choses au point dès le départ. Il ne fallait surtout pas passer pour une petite poupée anglaise en mini-jupe ! Mon collègue Ted Dell, qui vient de publier le catalogue du mobilier de la Frick Collection, m’a alors beaucoup aidée. Nous voyagions souvent ensemble.

Comment discutiez-vous des acquisitions avec J. Paul Getty ?
Je me rendais à Sutton Place, une demeure du XVe siècle, glaciale, même en plein été. Il y avait des lambris partout, des fenêtres à petits carreaux, de grandes pièces presque vides où tout résonnait. À l’extérieur, des jardins magnifiques. Bullimore, le valet, me disait : “Monsieur Getty va vous recevoir Ma­dame”, et je débarquais dans son bureau, épuisée par le décalage horaire, serrant contre moi les photographies noir et blanc des objets que je voulais lui présenter. Il ne vous recevait que lorsqu’il en avait envie, surtout s’il avait téléphoné en Arabie Saoudite ou au Koweït au milieu de la nuit. Son bureau ne contenait aucun objet ancien, sauf quelques tableaux qu’il aimait, comme la Madone de Lorette, alors attribuée à Raphaël.
Je posais les photographies sur ses genoux parce que ses mains tremblaient – je pense qu’il souffrait de la maladie de Parkinson – et il me posait plusieurs questions avant d’en arriver à la plus importante : “Combien ?” Une fois que j’avais annoncé le prix, son commentaire était invariablement : “Très cher”. Un jour, il m’a dit : “Je ne me sens pas très riche aujourd’hui”, avant même que nous ayons commencé à discuter. Parfois, il demandait : “Et vous, ça vous plaît ?” – et ça me plaisait bien sûr – “Alors j’achète”. Mais cela n’arrivait que lorsqu’il était d’excellente humeur.
Une fois le verdict tombé, il prenait la photo, la mettait sur la table et la discussion s’arrêtait là. On apprenait vite à décoder ses gestes. Il fallait vraiment se montrer à la hauteur, parce qu’il avait l’esprit très alerte. S’il posait la photo à côté de lui, cela signifiait “maintenant, à toi de me convaincre”, et il fallait alors trouver des arguments. Cela ne marchait pas à tous les coups. On restait dans l’incertitude jusqu’à ce qu’il signe la facture : “OK JPG”. Je crois qu’il avait lu un jour que Louis XIV paraphait ses documents avec la mention “Bon, Louis”. On ne le voyait jamais signer avec son énorme stylo feutre parce que Bullimore devait lui tenir la main.
Nous étions toujours plusieurs conservateurs à le solliciter et les factures s’entassaient. Soudain, il se rendait compte de la situation : “Mon Dieu, j’ai encore signé des factures pour des sommes colossales.” Alors il s’arrêtait, et il fallait s’assurer que votre facture était sur le dessus de la pile, devant celles des deux autres conservateurs.
Il refusait beaucoup de choses. Si l’on consulte la liste des acquisitions réalisées entre 1971, l’année de mon arrivée, et 1976, celle de sa mort, on s’aperçoit que les choses allaient plutôt bien. Mais la collection n’a réellement pris de l’envergure qu’après son décès : je n’étais plus à la merci de ses goûts.

Une fois conservatrice, avez-vous eu votre mot à dire au sujet de la collection ?
Oui. Monsieur Getty n’a laissé aucune directive dans son testament. En fait, les limites de la collection avaient été fixées par le premier directeur, à la demande des conservateurs. Or, à l’époque, les deux autres conservateurs et moi avions beaucoup d’influence. J’aurais pu acheter anglais, hollandais, allemand, tout ce que je voulais. Mais comme j’étais dans un petit musée, je me faisais un devoir de me limiter à une époque très précise – de Louis XIV à Louis XVI. Il y avait un conseil de gestion du vivant de Monsieur Getty mais, si je me souviens bien, il ne se réunissait qu’une fois par an, le jour de son anniversaire.

Et sans lui, puisqu’il n’est jamais venu au musée…
C’est vrai, il ne l’a jamais vu. Il n’a pas mis les pieds aux États-Unis pendant vingt-six ans. Il avait une maquette du musée qu’il aimait montrer. Chaque fois que j’allais à Sutton Place, j’apportais un tube de colle pour remettre en place les colonnes tombées.

J. Paul Getty a pourtant demandé à être enterré sur un promontoire près de l’ancien musée.
Il avait mentionné dans son testament qu’il voulait être enterré à cet endroit, mais il fut impossible d’obtenir les autorisations nécessaires. Son corps est donc resté au cimetière de Forest Lawn (à Los Angeles) pendant quelques années. Et, finalement, cela a pu se faire. Sa tombe surplombe l’océan : un simple bloc de granit avec ses nom et dates gravés. Il n’avait pas laissé assez d’argent pour un mausolée.

Le souvenir de J. Paul Getty est-il entretenu ?
Il fut un temps où personne ne se souvenait de Monsieur Getty. Aujourd’hui, il y a une dalle commémorative dans le hall d’entrée du musée, ainsi que son buste. Son nom est également mentionné beaucoup plus souvent.

Que penserait J. Paul Getty de l’actuel Getty Center ?
Je pense qu’il serait très inquiet. Il devait savoir ce qu’il faisait en nous laissant son argent, mais je ne crois pas qu’il ait pu imaginer que nous passerions si vite de 700 millions de dollars (environ 4 milliards de francs) à 4 milliards de dollars (près de 24 milliards de francs). C’est vraiment très bizarre qu’il n’ait laissé aucune directive, à part une déclaration assez générale sur l’importance d’approfondir la connaissance et la compréhension de l’art, surtout si l’on considère que ce n’était pas quelqu’un de particulièrement prodigue. Chacun pouvait interpréter cette intention comme il le voulait.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°50 du 19 décembre 1997, avec le titre suivant : De Monsieur J. Paul Getty au Getty Trust

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