Dimanche 16 décembre 2018

Daniel Beauvois : « Tendre vers une Europe plus unie »

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 16 avril 2004 - 1316 mots

À l’occasion de Nova Polska, Daniel Beauvois revient sur mille ans d’échanges culturels entre la France et la Pologne. L’universitaire replace dans un contexte historique et prospectif la Saison polonaise.

Ancien directeur du Centre de civilisation française de l’université de Varsovie, professeur des universités de Nancy-II, Lille-III et Paris-I, auteur de plusieurs ouvrages sur les relations polono-russes et polono-ukrainiennes, Daniel Beauvois revient sur les relations culturelles franco-polonaises, depuis les origines de la Pologne jusqu’à son adhésion à l’Union européenne.

À partir de quelle époque peut-on véritablement parler de relations culturelles franco-polonaises ?
Depuis les origines du pays, puisque l’histoire même de la Pologne nous est connue par un moine français, issu du monastère de Saint-Gilles en Provence. Chroniqueur d’un roi de Pologne au début du XIIIe siècle, ce dernier a relaté en latin les faits marquants du pays, de la christianisation (fin du Xe siècle) à son époque à lui. Durant le Moyen Âge, la Pologne s’est couverte d’églises romanes et gothiques, dont les styles étaient empruntés à l’Occident et en particulier à la France. La Renaissance fut, ensuite, un moment de contacts très forts entre les deux cultures, et au XVIIe siècle, les contacts s’intensifièrent encore. Les épouses françaises des rois polonais introduisent à la cour de Varsovie la culture des salons et l’esprit précieux...

Et en France, quelle influence eut la culture polonaise ?
Les échanges ont, bien sûr, eu lieu dans les deux sens… Dès le début du XVIIIe siècle, Louis XV épousait Marie Leszczynska, la fille d’un roi polonais deux fois détrôné : Stanislas Leszczynski. Ce dernier reçut en compensation le duché de Lorraine. Il a laissé une marque artistique très forte à Nancy et aussi à Lunéville, où se trouve l’un des plus beaux témoignages de cette osmose culturelle entre les deux pays : le château de Lunéville, malheureusement ravagé par un incendie en janvier 2003. Au XVIIIe siècle également, de nombreux philosophes français prirent fait et cause pour la Pologne menacée de disparaître (ce qui finit par arriver). Rousseau avait créé un projet de constitution pour la Pologne, un texte utopique mais aux intentions généreuses. Cette influence française se retrouve dans la nouvelle constitution rédigée par la Pologne en 1791, pétrie des idéaux des Lumières françaises.

Comment se poursuivirent les relations entre les deux pays après les différents partages qui aboutirent à la disparition de la Pologne en 1795 ?
La Pologne n’existait plus, mais les Polonais existaient toujours et décidèrent de se tourner vers ceux qui leur laissaient espérer une résurrection. De nombreux Polonais choisirent donc de s’engager auprès de Napoléon. En 1807, l’Empereur créa le petit duché de Varsovie, première ébauche d’une reconstitution de la Pologne, où il introduisit les lois françaises, le code civil, l’abolition du servage et autres usages juridiques qui transformèrent la société polonaise en profondeur. Suite à l’insurrection polonaise écrasée par les Russes en 1831, se produisit ce que les historiens nomment la « Grande Émigration ». En réalité, ce n’était guère plus de 10 000 personnes arrivées en France, mais il s’agissait des élites polonaises qui ont permis la pérennité de la Pologne à travers tout le XIXe siècle. En 1863, à la suite d’une autre insurrection, une nouvelle vague d’immigrés arriva en France, parmi lesquels se trouvaient les généraux qui participèrent à la guerre franco-prussienne et surtout à la Commune de Paris.

La restauration de la Pologne aux lendemains de la Première Guerre mondiale, avec le traité de Versailles, eut un impact très fort sur les échanges culturels avec la France…
Le rôle de la France dans la restauration de 1918 est tout à fait capital et jugé comme tel par la Pologne, qui a développé des sentiments de sympathie très forts pour notre pays durant l’entre-deux-guerres. Malgré quelques brouilles, cette période est marquée par une multiplication d’accords culturels entre la France et la Pologne, avec des contacts et des voyages fréquents. Des échanges qui avaient lieu avant même que la Pologne ne ressuscite puisque, dès 1900, l’Art nouveau y connut un développement considérable, notamment à Cracovie où « La Jeune Pologne » s’inspira largement de la scène artistique française. Mais le fait culturel le plus important est peut-être l’arrivée de centaines de milliers d’ouvriers polonais en France, venus rejoindre l’industrie charbonnière et dont l’assimilation chez nous se fit assez facilement à partir de 1920.

Quelles sont les figures clefs de cette immigration polonaise venues en France depuis le XIXe siècle ?
La figure la plus célèbre reste Chopin (arrivé au début du XIXe) qui représente « l’âme de la Pologne », et qui est un bel exemple d’échange franco-polonais. Mais, tout comme Marie Curie, il s’agit d’un personnage qui participe à l’imagerie d’une entente franco-polonaise sans nuages, alors que la réalité est plus complexe…

Dans votre ouvrage, vous soulignez que la Pologne nourrit quelque amertume à l’égard de la France, après quarante années soviétiques et dix ans à attendre aux portes de l’Europe…
La Seconde Guerre mondiale marque le début des malentendus. Quand la Pologne a été attaquée par Hitler en 1939, la France a hésité à réagir, elle ne l’a réellement fait qu’en 1940, lorsqu’elle était directement menacée, et n’a connu que la débâcle. Les Polonais ont le sentiment que la France a souvent voulu agir en leur faveur mais ne l’a pas fait par crainte du colosse russe. Cela dit, les relations ont continué de se développer pendant l’ère soviétique avec des expositions françaises en Pologne, polonaises en France. Jusqu’à l’apothéose du mouvement Solidarnosc (Solidarité) en 1980, qui fit naître en France des sentiments fraternels et exaltés pour la Pologne, considérée comme le lieu de la fermentation anticommuniste qui allait aboutir à la chute du mur de Berlin en 1989. Tous les artistes français se voulaient pro-polonais… Moi-même, étant professeur à Lille, je manifestais avec mes étudiants devant le Consulat pour réclamer la libération des opposants emprisonnés ! C’est également dans la banlieue parisienne, à Maisons Lafitte (Yvelines), que la plus grande revue contestataire polonaise, Kultura, avait son siège.

Les derniers choix politiques polonais, notamment en faveur des États-Unis, semblent avoir quelque peu terni cet engouement et la Pologne fait l’objet de critiques véhémentes en France…
Les événements liés aux choix politiques polonais jettent une certaine ombre sur l’amitié franco-polonaise. On leur reproche notamment d’avoir préféré acheter des F16 américains aux avions français à la veille de leur entrée dans l’Europe. Il semblerait que la Pologne cherche à se rapprocher des États-Unis… Je pense que la France et l’Europe doivent faire des efforts pour comprendre la mentalité polonaise. Ce que cherchent les Polonais, ce n’est pas vraiment l’amitié des États-Unis, mais leur protection. Dans leur mentalité, la Russie représente toujours un danger et seuls les États-Unis ont une force militaire qui offre un réel contrepoids. L’idée que Vladimir Poutine puisse reconstruire un empire russe aux ambitions expansionnistes est présente dans tous les esprits… Il faut se mettre à leur place, toute leur histoire est marquée par la domination moscovite.

Pensez-vous que Nova Polska aille dans le sens de cette compréhension ?
L’habitude des saisons étrangères en France incite peut-être à trop se concentrer sur des aspects positifs et idéalisés de l’histoire. Le gros danger serait de tomber dans une série de clichés. Mais c’est peut-être à partir de stéréotypes que les Français éprouveront le désir d’aller plus loin… Lorsque nous aurons une vision claire de la psychologie polonaise, nous pourrons discuter de manière plus ouverte et plus franche sans accusations vides de sens. Si nous faisons cet effort de compréhension, nous pourrons intégrer la Pologne comme cela a été fait pour la Grèce ou le Portugal. Il faut tendre vers une Europe plus unie, tout faire pour réunir cette grande famille dont les liens remontent au Moyen Âge.

A lire : Daniel Beauvois, La Pologne. Histoire, société, culture, éditions de La Martinière, Paris, 2004, 522 p., 26 euros, ISBN 2-84675-093-9 ; Pouvoir russe et noblesse polonaise en Ukraine, 1793-1830, CNRS éditions, 2004, 24 euros, ISBN 2-271-06174-1.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°191 du 16 avril 2004, avec le titre suivant : Daniel Beauvois : « Tendre vers une Europe plus unie »

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