Lundi 24 septembre 2018

architectes

Coques en stock

L'ŒIL

Le 1 décembre 1999 - 668 mots

Dominique Jakob et Brendan MacFarlane forment un couple idéal au sein de ce que l’on nomme désormais « l’architecture française émergente ».
Âgés respectivement de 33 et 38 ans, ils viennent d’achever l’une de leurs premières réalisations importantes : le restaurant situé au dernier étage du Centre Pompidou.

Si ce n’était leur carrossage métallique, cela pourrait ressembler à d’immenses calebasses. Ou bien des gouttelettes de vif-argent. À bien y réfléchir, il s’agirait plutôt d’organes, dont la mollesse amorphe laisse croire à une respiration palpitante. Aux dépens des projets rapidement évincés de Sylvain Dubuisson, des frères Rubin et de Thierry Lacoste, puis, au second tour, de l’équipe de Philippe Starck et de l’équipée sauvage de François Lewis proposant une sorte de forêt vierge, la métaphore organique proposée par le tandem franco-néo-zélandais répondait parfaitement aux impératifs symboliques fixés par le commanditaire et son concessionnaire : les frères Costes, déjà propriétaires du Café Beaubourg conçu par Christian de Portzamparc. En effet, le restaurant inaugurant simultanément le nouveau millénaire et la réouverture du Centre Pompidou, il fallait donner à voir un souffle tant futuriste que métabolique.
À l’enseigne de ce double régime de la « restauration » du bâtiment et de ses usagers, la réponse formelle de nos architectes a fait donc d’une pierre deux coups : une évocation digestive assez douce au travers de ces organes réticulés mous et étranges – foie, pancréas, estomac –, ainsi qu’un ingénieux lifting cosmétique de l’institution au squelette high tech vieillissant. La greffe est acceptée
à la fois par le superorganisme architectural et par les clients de la cafétéria, la panse bien pleine, désormais entrés en phase somnolente. Parfait pour un après-midi au musée ! Il est vrai que, même réhabilité à l’identique, pour cette raison même, le célèbre bâtiment de Renzo Piano et Richard Rogers – qualifié par ce dernier en termes stylistiques de peau et d’os (skin and bones) – commençait en effet à ne plus avoir que la peau sur les os.
C’est pourquoi la commande de coques semblait s’imposer. Après de nombreux déboires quant au modelage des formes elles-mêmes, au choix des matériaux et à la manière de les fabriquer, l’arrangement entre l’utile, l’agréable et le savoir-faire disponible à ce jour désigna l’aluminium comme matériau idéal. Outre le fait que cette technologie de façonnage de coques était maîtrisée par les chantiers navals, l’aluminium revêtait par excellence la non-couleur destinée à la fois à assurer une continuité visuelle entre le sol et ces corps caverneux, et à incarner une texture métallique n’entrant aucunement en concurrence avec les couleurs laquées de la codification instaurée par Piano et Rogers : aorte bleue, veinule rouge, tubes blancs, boyaux jaunes, fils verts. Ainsi présenté, le projet préservait donc étonnamment l’intégrité du Centre, en s’apparentant bien plus à une étrange installation d’art contemporain se lovant sous les membrures des poutres d’acier, qu’à une construction d’architecte. Fabriqués sur mesure à Nantes, les globules se présentent ainsi comme de l’art minimal « blurpisé » par les nouvelles technologies, et « land artisé » dans le paysage pop aux couleurs acidulées de salle des machines d’un supertanker avec tout Paris à l’horizon... Ces carapaces, rutilantes telles des armures, sont capitonnées à l’intérieur de caoutchouc évoquant volontiers le tapis feutré d’enzymes digestives et d’autres sucs gastriques : jaune et vert pâles pour les sanitaires et les cuisines en cale basse, jaune-orange et rouge grenat pour le bar et le salon privé en guise de mess d’officiers. L’effet scénographique est donc garanti. Durant toute la journée, les ventricules de mercure fluide régulent une somme considérable de calories ; entre chien andalou et loup garou, l’inquiétante étrangeté se dégageant en lumière indirecte du plasma energizer de la matrice luciférine biophosphorescente évoque quelque grotte magique ou extraterrestre. Le monstre est là, il approche, il va me dévor... Mais réveillez-vous, vous vous êtes assoupi à Beaubourg, ce n’est qu’un mauvais rêve dû à une digestion contrariée. Après tout, on n’est pas au septième ciel mais simplement en quête passagère de cinquième élément nutritionnel et culturel.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°512 du 1 décembre 1999, avec le titre suivant : Coques en stock

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque