Communier ou communiquer : les défis des musées de mémoire

Un travail d’équilibriste pour le conservateur

Le Journal des Arts

Le 4 décembre 1998 - 1395 mots

Un siècle sépare la fondation du Museon Arlaten, panthéon de la culture provençale, de l’ouverture du Musée d’art et d’histoire du judaïsme. Entre ces deux dates, une nouvelle catégorie de musées a émergé, ceux dits de société. Consacrés à la présentation d’un patrimoine en partie immatériel qui définit l’identité d’une communauté, ces établissements ont littéralement explosé au cours des trois dernières décennies, qu’il s’agisse de musées de la Résistance, des religions ou d’écomusées régionaux. L’inauguration du Musée du judaïsme fournit l’occasion de s’interroger sur les significations de ce phénomène, ainsi que sur les problèmes spécifiques qu’il pose aux conservateurs et aux scénographes.

Qu’ils évoquent le mode de vie des mineurs dans le Bassin houiller lorrain ou  la Résistance et la Déportation en Isère, les musées de société se fondent sur une mémoire familière à une partie au moins des visiteurs. Ces derniers seront d’autant plus sensibles à la manière dont l’établissement traite le sujet qu’ils se sentent concernés. Aussi, le travail des conservateurs s’apparente-t-il à un numéro d’équilibriste : marier les attentes complexes d’un public beaucoup plus varié que celui des musées des beaux-arts avec la rigueur d’un discours scientifique.

Parler de “musées de mémoire” comme d’une catégorie à part peut sembler paradoxal. Tout établissement consacré à la conservation du patrimoine ne traite-t-il pas précisément de cela ? Mais contrairement à l’histoire, la mémoire se développe dans le présent, dans un rapport de proximité affective. La Grande guerre garde aujourd’hui encore une résonance émotionnelle. De même, le mode de vie de nos parents et grands-parents nous parle autrement que celui de l’homme de Cro-Magnon, et la présentation d’une religion sera différemment perçue selon qu’on la pratique ou non.

Le musée de mémoire (ou de société) se définit essentiellement par la relation active qu’il entretient avec son public. Les visiteurs doivent devenir, selon les mots de Georges-Henri Rivière, le père des écomusées, “co-auteurs” du discours en se l’appropriant. Une appropriation tout à fait concrète dans le cas – très fréquent pour ce type d’établissement – d’une structure associative. Mais les visiteurs occasionnels aussi ont souvent une idée précise de ce qui doit figurer dans le parcours, comme au Mémorial de Caen où plusieurs personnes ont demandé que l’anti-bolchévisme et la guerre d’Espagne soient inclus parmi les causes de “la faillite de la paix”.

Mémoire et identité
Est-ce pour susciter cet indispensable dialogue avec le public que les musées de société s’attachent particulièrement aux phénomènes locaux ? Sur les quelque 500 établissements recensés par Marie-Hélène Joly, inspectrice générale des musées et auteur du Guide des musées d’histoire, plus de la moitié a pour thème une identité territoriale, du Musée du Bassin houiller lorrain de Petite-Rosselle à l’Écomusée de la Grande Lande à Marquèze. Même dans la centaine d’institutions consacrées aux deux guerres mondiales, la perspective se resserre souvent sur une zone précise. Jean-Claude Duclos, conservateur du Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère, explique ainsi avoir mis “en valeur les spécificités locales de la Résistance en Isère [...] pour que cette histoire, plus proche et plus vivante, concerne plus efficacement les jeunes Isérois”.

Étonnamment, cette proximité géographique ne trouve pas d’équivalent au niveau chronologique. C’est ainsi qu’à l’exception des Écomusées de Fresnes et de Saint-Quentin-en-Yvelines, qui n’accueillent pour l’instant que des expositions temporaires, aucun établissement ne s’attache aux cultures et aux modes de vie urbains actuels.

Ce n’est pas le seul paradoxe : bien que le succès d’un musée de société repose sur des sentiments identitaires, une proportion non négligeable des visiteurs est étrangère à la communauté évoquée. Cependant, parmi les 45 000 personnes qui visitent à Arles le Museon Arlaten, créé il y a un siècle par le poète provençal Frédéric Mistral, il s’en trouve régulièrement qui cherchent le portrait de leur grand-mère ou un objet légué par la famille. Autre signe de cette quête de racines, ces musées sont des lieux privilégiés d’échanges entre les générations. Au Museon Arlaten, véritable institution locale, la fréquentation augmente brutalement dans la période de Noël, grâce aux visites en famille, tandis que sur le site de Petite-Rosselle, une épouse de mineur retraité s’enthousiasme de voir enfin en quoi consistait le travail de son mari, ajoutant dans le livre d’or : “C’est formidable pour mes enfants et petits-enfants de découvrir tout cela”. Enfin, il est significatif que les musées de commémoration occupent le hit-parade des entrées : un véritable pèlerinage amène chaque année 330 000 personnes au Mémorial de Caen, 140 000 à la Citadelle souterraine de Verdun et 75 000 à l’Historial de la Grande guerre, à Péronne.

Les risques de la commémoration
Cette faculté à susciter la cohésion sociale par la mémoire rappelle le fonctionnement du mythe et exige une grande rigueur de la part des conservateurs. “Dans le pire des cas, met en garde Philippe Mairot, directeur du Musée des techniques et cultures comtoises, avec des collections prélevées à la hâte, non étudiées, non datées, organisées pour la célébration de l’homogène et non l’analyse des nuances, le musée reprend les représentations populaires ou demi-savantes, leur confère une force légitimante [...] et pèse ainsi parmi les facteurs d’identité du groupe.”

La formation d’un comité de chercheurs pour l’élaboration du contenu du parcours n’est malheureusement pas chose courante, peut-être parce qu’elle exige un certain doigté pour trouver un équilibre entre la démarche scientifique et l’approche humaine, ainsi que pour régler d’éventuels conflits avec les associations concernées. L’équipe du Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère a consacré deux ans à cette tâche. Enfin, si la participation de spécialistes reconnus garantit le sérieux de la démarche muséographique, elle n’est en rien un gage de neutralité idéologique. Sans aller jusqu’à l’extraordinaire parallèle que le Gernika Museo s’évertue à établir entre la destruction programmée de la ville basque par les avions nazis et le bombardement de Bruxelles pendant un siège de Louis XIV – le texte a été “rédigé par un conservateur belge” –, certaines absences sont parlantes. L’action du gouvernement de Vichy paraît sous-représentée dans presque tous les musées de la Résistance, tandis que la part des activités gaullistes et communistes y est fort diversement appréciée : dans une première mouture, le Mémorial de Caen n’évoquait pas du tout les communistes.

De manière moins visible, des glissements de concepts sont tout aussi révélateurs d’un changement des mentalités. La formule du musée militaire a nettement évolué vers celle du centre dédié à la paix. D’anciens musées folkloriques, comme le Museon Arlaten ou le Musée basque, ont adopté une démarche historiographique mettant en lumière les mutations de la société et l’évolution de leur propre regard sur la communauté. À chaque fois, il se trouve des visiteurs nostalgiques de l’ancienne formule, souvent au sein du cœur de cible du musée, tels que les mouvements régionalistes ou les associations d’anciens combattants. Mais les conservateurs espèrent toucher un nouveau public, impatient de voir dépoussiérer une image dans laquelle il ne se reconnaît plus.

La réussite d’un musée de mémoire ne se jugerait donc pas seulement à l’aune de sa fréquentation et à la justesse du propos tenu, mais également à son rôle social. Outil pour mieux comprendre le présent, il pourrait aider à mieux maîtriser l’avenir. Le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon explicite clairement cette ambition en couvrant ses cimaises de la devise : “Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre”.

Pour en savoir plus

- Des musées d’histoire pour l’avenir, actes du colloque “Des musées d’histoire, pour qui, pour quoi ?�? tenu en novembre 1996 à l’Historial de la Grande guerre à Péronne, éd. Noêsis, 1998, 372 p., 140 F. ISBN 2-911606-09-4. Une quarantaine d’interventions balayent la question sous tous ses angles : l’intérêt pour l’histoire en Europe, les publics, la muséographie ou encore l’enjeu social et politique des musées d’histoire, dont la définition est prise au sens large. Il est aussi bien question de l’Écomusée de Fresnes et du Musée pyrénéen de Lourdes que de l’Historial de la Grande guerre à Péronne.

- Patrimoine et passions identitaires, actes des “Entretiens du Patrimoine�? des 6, 7 et 8 janvier 1997, éd. Fayart, 1998, 446 p., 190 F. ISBN 2-213-60055-4. Depuis 1988, les “Entretiens du Patrimoine�? réunissent chaque année des spécialistes d’horizons divers autour d’un thème. Les “musées de société�? ne sont qu’un point du sujet abordé ici, mais une stimulante intervention de Philippe Mairot permet d’en poser les principales problématiques.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°72 du 4 décembre 1998, avec le titre suivant : Communier ou communiquer : les défis des musées de mémoire

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